L’originalité de l' »Atlas du Maghreb » de Benjamin Badier et Anne-Adélaïde Lascaux est de placer la problématique de la mondialisation de cette région au coeur de l’ouvrage. Qualifiée d’entrée de « contrariée », ce processus interroge la complexité du Maghreb. Ce vaste espace est à la géométrie changeante. Le Maroc, la Tunisie et l’Algérie en composent traditionnellement le coeur. Les auteurs ont fait le choix d’une lecture du Grand Maghreb qui s’étend de la Mauritanie à la Libye. Par ce travail exceptionnel, ils font de « L’Atlas du Maghreb une boussole » ainsi que l’écrit Benjamin Stora dans sa préface.

La longue genèse du Maghreb

Dans ses plus larges frontières, le Maghreb occupe 6 millions de km2 en Afrique du Nord. Peuplé de 112 millions d’habitants, il est un monde complexe, à la fois unique et multiple né d’une histoire millénaire. Le plus ancien Homo sapiens connu – découvert au Maroc en 2017 – étaye l’hypothèse d’un second foyer africain de peuplement. Insérés dans l’empire romain, ceux que les Latins désignent sous le terme de « barbares », les Berbères, conservent leurs spécificités. Les cités révèlent une hybridation culturelle dans laquelle la multiplication des communautés chrétiennes et des foyers juifs trouvent aussi leur place. L’islamisation et, avec elle, l’arabisation marquent un véritable tournant dans la région. Parfois à marches forcées sous la pression des raids des Omeyades, la résistance des Berbères est réelle. Elle trouve son incarnation à travers la reine Kahina dont la descendance mythique s’inscrit jusqu’aux combats de Gisèle Halimi.

La fragmentation de ce vaste espace est un phénomène qui trouve ses racines au Moyen-âge. Partagé en trois dynasties, Ibn Khaldoun (1332-1406) y voit déjà un caractère cyclique inéluctable où les solidarités tribales demeurent. La région est un vaste foyer culturel attirant à elle attirant penseurs et explorateurs, mais aussi marchands et pèlerins. La mer Méditerranée en renforce alors la position de carrefour. La prise d’Alger en 1830 est la seconde étape de la dislocation du Maghreb. Les Européens tracent – mal – les premières frontières de ce vaste espace. Les divisions s’abattent aussi sur les hommes avec le décret Crépieux de 1870 et le Code de l’indigénat de 1880. La lutte armée des nationalistes déclenchée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pousse la France hors de l’Afrique du Nord et donne naissance aux États actuels dans la région.

États autoritaires et revendications populaires

L’instabilité géopolitique naît avec les indépendances, des frontières linéaires qui enferment et cloisonnent les sociétés locales. La Guerre des sables (1963) détériore les relations entre le jeune État algérien et le royaume marocain. Le Sahara Occidental, immense réserve minière et halieutique, cristallise les tensions régionales qui rejaillissent bien au-delà, de l’ancienne métropole aux tribunes onusiennes. Les nouveaux pouvoirs façonnent le visage d’un Maghreb qu’ils veulent contrôler à toutes les échelles. La carte de « Constantine : aménager une centralité régionale » permet de comprendre les enjeux de la métropolisation dans un contexte de mondialisation. Les investisseurs venus parfois du Golfe persique oublient les territoires ruraux appelés à être plus que jamais des espaces en marge.

Le printemps berbère qui éclate dès 1980 en Kabylie et à Alger est réprimé par la violence. L’Algérie s’enfonce lors de La décennie noire (1992-2002) dans des années de plomb. Attentats, guérilla et répression poussent les étrangers à partir et les djihadistes à rentrer. Les armées assurent la lutte contre AQMI et l’EI qui s’installent dans le Sahara. La chute du régime du général Khadafi en Libye (2011) accentue la déstabilisation du Maghreb et au-delà. Cet État failli comme le nomment B.Badier & A. Lascaux devient est un champ de bataille. L’intervention de troupes venues des États-Unis, d’Égypte et d’Arabie Saoudite chasse l’EI du territoire désormais disloqué traversé par la route migratoire la plus mortelle du continent. Partout, renforcées depuis 2011, les sociétés civiles continuent de lutter au quotidien pour leurs droits, dans les rues faute de pouvoir le faire par les urnes.

Des sociétés et des territoires recomposés.

Si le Maghreb n’est pas un, il en est de même pour les populations qui y vivent. Si la jeunesse caractérise les 5 pays, la transition démographie s’achève à vitesse différente. L’accroissement naturel en ce début de XXIe siècle s’explique par l’accès à la contraception, la pratique de mariage plus tardif mais aussi le tabagisme et l’obésité. Notable exception : la Mauritanie. Les mariages y sont encore forcés, pour 1/3 d’entre eux avant l’âge de 18 ans entre membres d’une même famille. L’indice de fécondité s’y élève à 4 enfants par femme d’où l’extrême jeunesse de la population. Ici comme ailleurs, les femmes, de plus en plus présentent dans l’espace public, ont encore des droits à conquérir.

La métropolisation qui se concentre sur les littoraux débouche sur un déséquilibre des territoires. L’exode rural, le développement poussé à la fois par les pouvoirs en place et les investisseurs redessinent les cartes du peuplement. Le triptyque des pays les plus développés du continent offre pourtant un marché du travail complexe. La jeunesse de plus en plus diplômée n’y trouve pas sa place. Les femmes encore moins. Pour nombre d’entre eux, l’émigration semble une planche de salut. Les harraga, « ceux qui brûlent » les frontières et leurs papiers en arrivant en Europe illustrent parfaitement l’essoufflement d’une partie de la société. Ces hommes âgés de moins de 30 ans font le choix contraint de devenir des clandestins de l’autre côté de la Méditerranée faute de place dans leur pays.

Le Maghreb et le monde

De la Mauritanie à la Libye, le sous-sol des cinq états est d’une richesse exceptionnelle. Clés du développement, les minerais et les hydrocarbures ont permis aux régimes autoritaires de se maintenir. Leur exploitation nécessite des infrastructures lourdes et polluantes mais particulièrement rentables. Les stratégies diffèrent : l’Algérie a fait le choix d’une économie de rente alors que la Tunisie a profité de cette manne pour investir dans l’agriculture et dans l’industrie. Cela n’est pas suffisant : la balance commerciale reste fortement déficitaire, surtout dans le secteur alimentaire alors que les richesses halieutiques sont disputées régionalement.

Territoire parcouru, territoire traversé, la région est, plus que jamais, un carrefour migratoire meurtrier que l’instabilité libyenne renforce depuis 2012. Espace de départ, le Maghreb est un territoire qui attire aussi les hommes. Riche de son patrimoine historique et naturel, il draine à lui des touristes dès que le contexte géopolitique s’apaise. Héritage de la pratique de l’hivernage pendant la colonisation, les Européens fournissent le premier flux d’entrants. La diaspora participe à ce mouvement et au développement régional par ses remises migratoires. Ainsi, le regard du Maghreb se porte désormais au-delà de la Méditerranée. À la recherche d’alliés et d’investisseurs sur le continent africain, dans la péninsule arabique et jusqu’en Chine, les cinq états qui composent le Maghreb s’inscrivent plus que jamais au-delà de leurs frontières mouvantes.

À la recherche d’un autre visage que celui qui semble hanter les cinq pays de la région, la région s’ouvre résolument au monde. Benjamin Badier et Anne-Adélaïde Lascaux dans cet « Atlas du Maghreb » aux éditions Autrement, dressent le portrait d’un espace méconnu. La qualité du travail de Guillaume Balavoine, historien cartographe, illustre le travail de ces deux universitaires. Riche de son histoire, de ses territoires et de ses hommes, le présent ouvrage compose une synthèse nécessaire pour découvrir et surtout comprendre les enjeux qui se jouent au Maghreb en ce début de XXIe siècle.