Ce livre est la réédition en poche d’un des ouvrages les plus classiques de la pensée de Johann Chapoutot, « Le meurtre de Weimar ». Ce court essai revient sur un meurtre d’un militant communiste par plusieurs SA. Chapoutot en profite alors pour développer de manière magistrale sa description de la société culturelle et politique allemande de l’époque.
Ainsi, il parvient à faire comprendre comment le nazisme s’est emparé progressivement du pouvoir, non pas (que) par la force entre 1932 et 1933, mais en s’infiltrant progressivement et en créant des réseaux dans les milieux d’affaire et agraires, tout en sapant l’état de Droit germanique.
A travers ce livre, nous avons aussi une réflexion autour de la république de Weimar. Sans être dans l’hagiographie de ce régime, Chapoutot montre comment ce tout nouveau régime républicain a su faire face à des crises majeures et résister. Puis, comment il disparaît, à la fois miné de l’intérieur par les compromissions d’une grande partie de la droite allemande avec l’extrême-droite, mais aussi de l’extérieur avec la violence de la crise venue des Etats-Unis.
Ce livre est divisé en 9 chapitres, précédés d’un avant-propos réactualisé pour la présente édition et mis en lien avec le dernier ouvrage de Chaopoutot, Les Irresponsables. Cet avant-propos est une lecture indispensable pour comprendre dans quels processus réflexifs et personnels Chapoutot l’a écrit. Il place et intègre ainsi ce livre dans l’ensemble de ses recherches, ce qui permet à ce texte, relativement court, d’avoir une profondeur d’analyse assez édifiante. Autre atout de ce livre: les nombreuses planches d’illustration et les discours (dont certains entiers) qui viennent accompagner ce texte et peuvent être facilement réutilisées en classe.
Chapoutot part donc d’une affaire juridique, comme il y en a tant d’autres à l’époque. Un militant communiste à été assassiné par 5 SA ivres dans un petit village de Silésie, Potempa, en 1932. Derrière ces 5 personnes, il y a une grande partie de ce que représentent les SA : un recrutement de gens modestes, frappés par les erreurs et les évolutions du temps, avec peu de perspectives. Ils trouvent dans les SA une sorte de famille, de la solidarité, de la virilité et, dans la propagande nazie, la réponse à leurs maux: les communistes, les juifs, les étrangers (Polema est dans une région où vivent de nombreux immigrés Polonais) …
Ce brutal assassinat est replacé aussi dans le contexte de « brutalisation des sociétés européennes » développé par George Mossé. La Première guerre mondiale a affecté psychologiquement de nombreux Allemands qui ne se retrouvent pas dans les années 20 allemandes, avec cette volonté de démocratie émise par une république qui s’est déshonorée dans la signature du traité de Versailles. D’autant plus que cette démocratie est niée par les pratiques gouvernementales d’ordonnances présidentielles et d’esquives du Parlement. A ceci s’ajoutent enfin les déceptions électorales nazies qui après le pic de l’été 1932 connaissent un reflux brutal lors des législatives suivantes en novembre.
Le retour du monopole de la violence par l’Etat est lui-aussi mal vécu, d’autant que la répression des émeutes de 1918 et 1919 en Allemagne a laissé des traces. C’est ainsi que de nombreux partis politiques allemands se dotent de leurs propres milices, le NSDAP étant lui-même flanqué des SA et des SS. En 1932, néanmoins, ce sont les milices nazies qui commettent le plus d’actes de violence dans les Landern, mettant la pression sur une foultitude d’élus locaux, multipliant les actes de violences urbaines contre les lieux liés aux idéologies socialiste et communiste. C’est ainsi que les milices nazies, et elles seules, sont interdites en avril 32.
La propagande nazie s’empare alors de cette « injustice » pour faire des communistes des « sous-hommes » et des « meurtriers ». La rhétorique nazie est alors parfaitement utilisée pour démontrer à quel point les communistes sont un danger pour la survie biologique d’une Allemagne qui ne se rend pas compte de la « maladie » par laquelle elle est atteinte. Chapoutot utilise ici la matrice du concept nazi de Lebensraum, que lui préfère traduire par biotope plutôt que par espace vital. La « race » germanique est en danger de mort imminente en raison de la « vermine » selon la propagande officielle.
A Polema, ce discours « classique » se double de la peur de l’envahissement polonais du Lebensraum. La création de la Pologne a fait perdre des territoires à l’Allemagne. Des Polonais ont immigré en Allemagne, particulièrement ici en Silésie, et non seulement, selon la propagande, volent du travail aux « vrais » Allemands, mais en plus pourraient s’accoupler avec des Allemandes et aboutir, à la fin, à la mort de la « race » allemande par le métissage. La défense de la « germanité culturelle » est ainsi analysée comme le devoir de « l’éternel guerrier » nazi qui combat « toujours un ennemi supérieur numériquement » (p. 75).
Il est donc logique que chaque nazi assassiné par un milicien communiste soit vu comme un héros, un martyr qui s’est sacrifié pour la gloire de son pays. C’est le langage religieux qui est utilisé ici : « chaque SA reste fidèle à l’idée de la résurrection nationale, au prix même de sa propre mort » (p.63) ; « c’est avec joie que je souffre pour Hitler » (p.63). Pour des jeunes SA ou SS qui n’ont pas connu la guerre et vivent dans les souvenirs exaltés de ceux qui ont souffert pour la patrie, ce militantisme ultra-violent sert d’exutoire et donne du sens à son existence.
Reste la question de la légalité de l’action du parti et donc de la Justice de manière générale. Chapoutot cite à ce sujet un texte édifiant qui résume la pensée nazie: « la peine de mort n’aurait de sens que si elle frappait le vecteur du meurtre et non celui qui combat l’épidémie criminelle avec son arme ». Replacée dans le cadre de l’affaire qui nous concerne, l’appareil judiciaire n’a d’abord aucune légitimité car il émane d’un Etat contesté et contestable. Ensuite, les crimes politiques commis par des Nazis n’ont pas à être jugés comme tels car eux sont légitimes, symboles de ce combat « historique » mené contre les ennemis de l’Allemagne. Ainsi, la glorification par la propagande des « héros/hérauts » de Polema qui ont agi en « légitime défense » (p.101) selon Ernst Röhm. Ainsi le rejet absolu du verdict qui condamne les 5 hommes, notamment parce qu’il met sur le même plan un Allemand « aux ascendances polonaises » et des « purs » Allemands.
Au-delà de la diatribe nazie classique d’une Justice contrôlée par les forces qui « gangrènent » l’Allemagne (« les journaux rouges et noirs » p.95), deux courants s’opposent au du parti entre ceux qui veulent prendre le pouvoir par la voie légale et ceux qui veulent le faire par la force. Parmi les plus impatients, de nombreux SA, ce qui crée un sujet de friction, une braise de rébellion dans l’Etat-major nazi avec les conséquences que l’on connaît lors de la Nuit des longs couteaux, évoquée en fin d’ouvrage. D’autant plus que la période voit aussi l’inaccessibilité du gouvernement, donc la voie légale, à des dirigeants du NSDAP.
Dans ce contexte, comment expliquer la décision du chancelier Von Papen de commuer la peine de mort pour les 5 SA en prison à perpétuité? C’est l’objet de la fin de la réflexion de Chapoutot. Von Papen a reconnu lui-même avoir cédé au politique et fait une erreur. Pour Chapoutot, cela permet aux milices d’extrême-droite de se sentir dans l’impunité. Elle est un camouflet aussi pour la Justice de Weimar, alors-même qu’elle subit les attaques en légalité et légitimité de ces mêmes extrémistes. Elle montre l’influence nazie au plus haut sommet de l’Etat, alors même que certains des dirigeants de Weimar pense encore pouvoir contrôler facilement « le faible » Hitler, ce qui ouvre la voie aux compromissions de janvier 33, la « mise au pas » de l’Allemagne n’étant pas anticipée ou envisagée.


