Dans son introduction, Frédéric ThomasIl est l’auteur de L’échec humanitaire, le cas haïtien, Charleroi, éditions Couleurs Livres, 2013 explique son rapport avec Haïti, pays revenu sur la scène internationale en 2010 avec le tremblement de terre. Son souhait est de sortir des poncifs concernant ce pays et de proposer une histoire par le bas.

De la révolution au pacte néocolonial

La révolution haïtienne

Quelques lignes rappellent l’histoire de l’île après 1492 et la partition entre Espagnols et Français.

Le récit part des événements de Bois-Caïman le 22 août 1791. Le soulèvement des esclaves est comme un écho de la Révolution en métropole. Il accentue les clivages sociaux et raciaux et pose la question de la place des affranchis propriétaires d’esclaves. Les commissaires de l’Assemblée législative débarqués en septembre 1792 se heurtent aux colons, Sonthonax s’appuie sur les esclaves noirs en révolte et proclame l’abolition de l’esclavage le 23 août 1793. Dans ce contexte, l’interventionnisme anglais et espagnol, en 1793, complique la situation. C’est aussi le moment où apparaît Toussaint Louverture, dont l’auteur retrace l’action de la constitution de Saint-Domingue en 1801 à sa mort au fort de Joux.

La volonté de Bonaparte de reprendre le contrôle débouche sur une véritable guerre entre les troupes française de Leclerc et la population, une guerre fratricide. L’auteur met en avant l’insurrection des marrons qui s’opposaient autant aux anciens affranchis et mulâtres qu’aux Français battus à VertièresAprès Vertières – Haïti, épopée d’une nation, Jean-Claude Bruffarts, Jean-Marie Théodat, Hémisphères éditions, 2023. L’indépendanceHaïti, première république noire, Marcel Dorigny (dir.), Publications de la Société Française d’Histoire d’Outre-mer, 2007 est proclamée le 1er janvier 1804..

Le « pays en dehors », les plantations et l’oligarchie

L’auteur explicite son choix de l’expression « pays en dehors », emprunté à l’anthropologue Gérard Barthélémy. Les communautés rurales ne s’organiseraient pas contre, mais en dehors de l’État.

La société coloniale à la fin du XVIIIe siècle se divise en trois groupes : les planteurs colons blancs esclavagistes, les « libres de couleur » et mulâtres détenteurs de terres et d’esclaves indispensables à leur mise en valeur et les esclaves noirs créoles, nés dans l’île et bossalesUn film récent traite de ce sujet : Les Âmes Bossales de François Perlier, 2024 nés en Afrique.

C’est cette partition qui rend complexe la situation politique au moment de la révolution. La constitution de 1801 visait à ramener les anciens esclaves sur les plantations. Devant le refus, une politique autoritaire est mise en place. L’économie reposait sur la canne à sucre et donc le modèle de la plantation. La constitution de 1805Une des nombreuses constitutions de 1801 à nos jours interdit la propriété blanche, les plantations sont alors confiées à des officiers de l’armée indigène, c’est la naissance d’une nouvelle classe de grands propriétaires. Les débuts de la République ne sont pas fondés sur l’égalité. Ils sont chaotiques : Dessalines se proclame empereur, il est assassiné en octobre 1806. Pétion contrôle le Sud, Christophe se fait couronner roi du Sud. Les crises politiques22 chefs de l’État entre 1843 et 1915 sont une constante dans l’histoire d’Haïti.

La division au sein de l’oligarchie favorise les ingérences étrangères. Les anciens esclaves rejettent à la fois l’esclavage et la plantation, certains, organisés en communautés, rejoignent les mornes où ils pratiquent une petite agriculture vivrière.

Dette, autoritarisme et dépendance

En 1825, Charles X impose un libre accès des bateaux français dans les ports haïtiens et le versement, en cinq ans, de 150 millions de francs pour indemniser les colons chassés après 1804Sur ce sujet voir : Haïti-France Les chaînes de la dette – Le rapport Mackau (1825), Marcel Dorigny, Jean Marie Théodat, Gusti-Klara Gaillard, Jean Claude Bruffaerts, Editions Hémisphères, 2021.

Si les Haïtiens saluent une forme de reconnaissance de leur indépendance, ils sont incapables de verser les sommes exigées sans recourir à l’emprunt. Ils sont entraînés dans un engrenage insurmontable : développer les exportations pour rembourser les banques. La culture du café remplace la canne et l’exploitation des bois précieux aggrave la déforestation. Les ingérences étrangères s’amplifient. L’auteur décrit la tutelle française et allemande puis américaine. Il rappelle que le pays a longtemps été isolé, non reconnu sur la scène internationale.

Son indépendance reconnue, le pouvoir a désormais les mains libres pour consolider sa souveraineté intérieure. Le code rural de 1826 impose un lourd impôt de « contribution extraordinaire » à la paysannerie, toute contestation est muselée.

L’occupation américaine 1915-1934

La National City Bank de New-York prend le contrôle de la Banque Nationale d’Haïti. L’auteur décrit les mécanismes de cette domination, le rôle de Roger Farham et les liens entre la banque de New-York et le département d’État américain. L’occupation du territoire par les Marines vise à contrôler l’économie du pays et à empêcher la victoire du candidat à la présidence de la République Rosalvo Bobo. De fait, Haïti est transformé en protectorat non sans générer le soulèvement durement réprimé des Cacos et un refus de l’intelligentsia qui dénonce le racisme des occupants. L’auteur tente un bilan de 20 ans d’occupation : centralisation, concentration des pouvoirs économique et politique, modernisation de l’agriculture au profit du développement d’une économie extractiviste tournée vers les États-Unis.

La migration s’intensifie vers Cuba et vers la République Dominicaine. Cette migration, en partie clandestine, est marquée par le massacre d’environ 20 000 Haïtiens, fruit de la politique du dictateur dominicain Trujillo.

De la longue nuit duvaliériste à la transition empêchée

Une longue période de dictature s’ouvre avec la victoire de François Duvalier, en 1957, aux élections présidentielles, de « l’instrumentalisation de la terreur au libéralisme faussement pacifié » (p. 110). Entre corruption et impunitéExilé en France de 1986 à 2011, Jean-Claude Duvalier, « Baby Doc » est rentré en Haïti sans être jamais jugé, le régime de « Papa Doc » est marqué par la violence d’État des célèbres « Tonton Macoutes »Volontaires de la sécurité nationale, sur fond de discours noiriste et de revanche sur l’oligarchie mulâtre née de la révolution. L’auteur présente les soutiens intérieurs et extérieurs su pouvoir des Duvalier, père et fils. Il montre la stratégie de libéralisme économique sous dépendance étrangère et les étapes de la chute du régime, suivi de la transition démocratique sous la présidence de Jean-Bertrand Aristide. C’est une période d’instabilité politique qui s’ouvre sous pression étrangère et avec un mécontentement croissant de la population.

La soif de changement

Soulèvements populaires

Le scandale de corruption de Petrocaride est le déclencheur, en 2018, d’une révolte populaire qui dit le ras-le-bol d’une population appauvrie par l’inflation et l’impunité des dirigeants corrompus. La tentative de « Conférence citoyenne » et la transition démocratique ont été stoppées net par l’assassinat du président Jouvenel Moïse. L’auteur compare cette situation avec la période post-Duvalier de 1986. Il analyse les causes de l’échec d’Aristide et le recours à la violence comme réponse aux demandes de changement de la population.

La date du 13 novembre 2018Le massacre dans le quartier de La Saline à Port-au-Prince peut être retenue comme le début de la « guerre des gangs ». L’auteur en analyse le sens.

Gangstérisation de l’État

L’analyse de l’assassinat de Jouvenel Moïse en juillet 2021 montre l’implication d’hommes politiques, de policiers, de trafiquants de drogue, un règlement de compte au sein de la classe dirigeante avec une privatisation de la violence.

Face à cet État prédateur, il existe une organisation pacifique de la société civile : organisations paysannes, associations de femmes, de jeunes investis dans le développement local, une forme de résistance face à la corruption.

L’auteur tente d’expliquer le pouvoir des gangs, les connexions avec la bourgeoisie haïtienne, avec les hommes politiques et l’impunité des affaires de corruption.

Gouvernance internationale

Le tremblement de terre de 2010 a conduit à une privatisation de la gouvernance par l’aide humanitaireL’auteur en avait fait un livre, en 2013, L’échec humanitaire, le cas haïtien, Charleroi, éditions Couleurs Livres au point qu’Edmond MuletCité p. 189 a pu parler de « République des ONG ».

La diaspora haïtienne, aux États-Unis comme en République Dominicaine est très nombreuse, elle a longtemps soutenu financièrement le pays. Elle est aujourd’hui menacée par les politiques de rejets des migrants des présidents Trump et Luis Abinader.

L’auteur évoque brièvement la diaspora artistique incarnée, entre autres, par Lyonnel Trouillot, Yanick LahensGrand Prix du roman 2025 de l’Académie française

Haïti est un pays marqué par la dépendance économique : 70 % des importations viennent des États-Unis, et particulièrement les produits alimentaires. Les zones franches développées sous Aristide sont entièrement tournées vers l’exportation.

La dépendance est aussi sécuritaire, après de longs débats, l’ONU a envoyé un contingent kényan pour lutter contre les gangs.

La dépendance politique pèse pour une normalisation électorale que devait mettre en place, mais est-ce possible dans le chaos actuel, le Conseil national transitoire depuis 2024.

Un trop rapide paragraphe revient sur les organisations de la société civile. C’est dommage, car il y a là des éléments d’espoir.

 

Un bon livre pour découvrir l’histoire d’Haïti et mieux comprendre les racines de la situation actuelle.