Tout commence à Bergerac par des photographies …

Au début des années 2000, Michel Lecat souhaite mettre à disposition du public et numériser les milliers de photographies faites par son grand-père, Robert Bondier, et son frère, tous deux photographes à Bergerac (Dordogne) à partir de 1930. Lors de ce travail, il voit régulièrement mentionner, à partir de 1940, le terme « Annamites » sur des clichés de la poudrerie nationale de Bergerac (PNB). En 2020, cherchant des explications, il prend contact avec le journaliste Pierre Daum. Tous deux se lancent alors dans un vaste projet comprenant un livre (celui-ci), une exposition et un mémorial. A ce fonds unique va alors s’ajouter les photographies prises par deux surveillants-interprètes : Hoàng Bùi et de NGUYÊN Van Tô. Dans ce livre, le lecteur est conduit à travers les documents des archives coloniales et les témoignages sur les traces des Travailleurs indochinois, tout en étant accompagné par les photographies inédites de Robert, Búi et Tô.

Travailleurs indochinois

En 1939, la France a besoin de main d’œuvre dans ses usines d’armement et sollicite ses colonies, dont l’Indochine. Or, très peu d’hommes se portent volontaires, sauf les fils cultivés des mandarins, désireux de connaître la France, qui servent d’interprètes et de surveillants. Des hommes, pour la plupart des paysans pauvres de la région de l’Annam, sont donc réquisitionnés (« les requis ») en 1939-1940 par les autorités coloniales françaises « pour la durée de la guerre ». Ils sont 20 000 «Travailleurs indochinois » comme les nomme l’administration française (terme conservé dans ce compte-rendu), à partir en métropole dans les industries de guerre, souvent des poudreries, en tant qu’ouvriers non spécialisés.

Ces hommes vont dès lors dépendre, au sein du ministère du Travail, du service de la Main-d’œuvre indigène (M.O.I.).

La poudrerie nationale de Bergerac

P. Daum nous plonge alors dans une histoire locale, celle de Bergerac en Dordogne et de la poudrerie nationale de Bergerac (PNB) où l’on compte, en 1940, 1800 Travailleurs indochinois dont il a pu restituer le travail et les conditions de vie très dures. Affectés au mélange des poudres et leur transport dans des wagons, sur l’immense site de la PNB, ils travaillent 48h par semaine soumis à un encadrement parfois brutal et méprisant. Mal vêtus, souffrant du froid, de la faim, de conditions d’hygiène déplorables, certains n’hésitent pas à se jeter sur tout ce qui est susceptible de les nourrir, quitte à s’empoisonner avec des champignons vénéneux … Les photographies ne montrent pas cette dure réalité quotidienne tant à la poudrerie que dans le camp car elles sont destinées bien souvent à être envoyée au pays et à rassurer leur famille.

Malgré quelques rencontres (et plus tard des mariages), les Périgourdins, tout en ayant pitié d’eux, gardent leurs distances devant autant d’étrangeté. Lorsque l’armistice est signé, la poudrerie cesse son activité et ces hommes sont très demandés pour toutes sortes de travaux agricoles en Dordogne. Il faut dire que ce système de location de main d’œuvre bon marché par le service de la M.O.I. auxemployeurs français satisfaits tout le monde. Quant aux Travailleurs indochinois, ils ne perçoivent qu’une somme dérisoire pour leur travail.

Un projet voit alors le jour celui de l’assainissement des marais de la vallée des Beunes (à proximité des Eyzies) pour produire du chanvre et faire renaître un artisanat disparu. Ce projet devient une priorité nationale qui s’inscrit pleinement dans la Révolution nationale prônée par le régime de Vichy. En 1942, les autorités allemandes prennent le contrôle direct de la PNB, dont la production sert alors à alimenter la Wehrmacht en munitions et explosifs. De retour à l’usine, ils sont 1500 à y travailler en 1943.

En 1944, la poudrerie est bombardée plusieurs fois, les Travailleurs indochinois déménagent dans des baraquements à Creysse. Des sabotages ont lieu à la poudrerie. La Résistance et les maquis s’organisent. On y découvre quelques 200 Travailleurs indochinois partis rejoindre la Résistance (groupe François 1 er, maquis de Virolle). Ils participent à la libération de Bergerac les 20 et 21 août 1944 et aux mouvements de libération de la France sur le front Atlantique (La Rochelle, Royan).

Partir ou rester ?

Après la Libération, c’est la désorganisation. La M.O.I. tente de les regrouper pour les renvoyer au travail, les rapatrier ou encore les enrôler dans les Forces expéditionnaires françaises d’Extrême-Orient qui partent combattre en Indochine. Mais dans ce contexte, ils ne sont plus les bienvenus. Les employeurs se font rares. Ces hommes inactifs coûtent cher à la France. En outre, des manifestations en faveur de l’indépendance du Vietnam agitent les villes de France. Les « meneurs » sont expulsés. En 1948, les rapatriements peuvent enfin commencer mais nombreux sont ceux qui ne veulent pas rentrer au pays craignant d’être internés dans des camps comme des traîtres.

La situation se complique pour les autorités françaises car environ 15 000 Travailleurs indochinois sont bloqués en métropole malgré les fortes incitations à partir. Finalement, c’est par le force que tous les camps sont vidés, comme celui de Bergerac les 13 et 14 avril 1948. Les rapatriements vont s’achever en 1952. Un millier d’entre eux, souvent les fils de l’élite parlant français et ayant servis d’interprètes, reste en France et fonde une famille.

A Bergerac, il demeure une vingtaine de Travailleurs indochinois ayant un emploi, logés en général chez leurs employeurs. Au début des années 1950, ils deviennent des ressortissants vietnamiens en France, jouissant d’un droit de séjour et de travail.

Les recherches de P. Daum ont permis de mettre en lumière la contribution importante en France des Travailleurs indochinois pendant la Seconde Guerre Mondiale. Ils rejoignent ainsi tous les colonisés, déplacés, exploités d’hier. Cette sortie de l’ombre a permis aux descendants de revendiquer la place de leurs pères dans l’histoire et de leur rendre hommage (témoignages, site internet, documentaire, etc.).

Plus localement, ce livre a le mérite de présenter un pan de l’histoire de Bergerac, de la Dordogne, ignorée de beaucoup et de l’illustrer avec des photographies bergeracoises tout a fait inédites et intéressantes (site des photos : https://photo-bondier-bergerac.fr/). Cependant, les sources utilisables sont celles d’une minorité cultivée, partie volontairement comme interprètes et surveillants, qui s’est installée ensuite en France et qui a légué à sa famille un récit, des photographies parfois. Ou encore les milliers de documents des archives de l’administration coloniale. Il manque à l’analyse les témoignages de la majorité d’entre eux, celles des Travailleurs indochinois rapatriés. A leur retour, plongeant dans l’horreur de la guerre, dans d’autres migrations peut-être, dans les difficultés de construire une nouvelle vie, leurs traces se sont effacées.