Une chronique judiciaire haletante au cœur de l’histoire de la sorcellerie.
Marion Gibson revisite l’histoire de la sorcellerie au prisme de treize procès solidement documentés et contextualisés. Marion Gibson, professeure émérite de l’université d’Exeter, est une spécialiste reconnue de l’histoire et des littératures de la sorcellerie. Elle couvre ici sept siècles et trois continents. Elle met au jour les mécanismes implacables et délétères de l’appareil judicaire et rend parole et vie aux persécutés. Son analyse décrypte les vils travers des inquisiteurs mais aussi de la foule, nous incitant à rester vigilant face aux « chasses aux sorcières » contemporaines.
Une chronique judicaire au service de l’histoire
Un livre d’histoire qui se lit comme une chronique
Ce livre complète les apports historiques de l’ouvrage Sorcières ! A trop chercher le Diable… (Presses Universitaires de Rennes-Musée d’histoire de Nantes, 2026), dirigé par Krystel Gualdé dont on trouvera la recension dans la Cliothèque : https://clio-cr.clionautes.org/sorcieres-a-trop-chercher-le-diable.html Gualdé et al. revisitaient la figure, historique et artistique, de la sorcière, des magiciennes de l’Antiquité aux icônes féministes contemporaines. Marion Gibson nous offre un matériau historique précieux : le déroulement de treize procès. Il est dommage de n’avoir aucun document d’archive en illustration. L’enseignant pourra en trouver un dans le premier épisode, « La chasse aux sorcières » de la série Sorcières, sur France Culture (25 mai 2020 ) : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/lsd-la-serie-documentaire/la-chasse-aux-sorcieres-9599196 . Il s’agit des feuillets du procès de Michée Chauderon, sorcière brûlée en 1652 à Genève.
Les sources sont solides comme en attestent les notes et les douze pages de références (p.291-302). Les histoires de vie sont clairement contextualisées. Les précisions lexicales et étymologiques ponctuent le propos.
Marion Gibson adopte le point de vue des personnes accusées de sorcellerie et s’efforce d’entrer dans leur intimité. Le parti-pris de l’historienne est clair : « Nous retracerons leur destin dans le contexte social, politique et économique de l’époque, mais l’accent sera mis sur ce qu’elles ont ressenti. » (p.18) Le projet, réussi, est louable mais il n’est pas dénué de biais car nos connaissances sont lacunaires et l’auteur a dû « imaginer ce qu’elles ont pu voir, entendre et ressentir. Les lacunes dans nos connaissances sur ces femmes sont en grande partie dues au fait que les archives judiciaires furent rédigées par des hommes conditionnés par une société misogyne et peu intéressés par la vie de ceux qu’ils condamnaient. » (p.18) L’auteure a comblé ces lacunes en utilisant de nouvelles recherches et autres documents d’archives, comme des photographies par exemple (Procès de Nellie Duncan, p.211).
Son ambition est de nous permettre de reconnaître une sorcière, passée ou actuelle, et de prendre son parti contre l’accusateur, l’inquisiteur, le juge ou le chasseur de sorcières. Le style fluide de la chronique judicaire sert ce projet.
La restitution d’une voix et d’un nom pour les femmes victimes
La sorcellerie était principalement perçue comme un crime féminin. Les femmes sont surreprésentées dans les procès. Dans de nombreuses juridictions, les femmes représentaient 75 à 90 % des accusés. La misogynie a joué un rôle central car elle est « au fondement de la peur, de la haine et de la discrimination. » (p.11). Dans la première partie du livre, toutes les sorcières sont des femmes. « Cela s’explique par le fait que, du XVe au XVIIIe siècle, le savoir féminin, avec Ève pour modèle, cristallisait une inquiétude centrale, un motif récurrent d’angoisse. [….] Les femmes possédaient une connaissance approfondie du corps féminin et des questions domestiques. Dans l’Europe médiévale et moderne, on croyait souvent que la magie faisait partie intégrante de ce savoir. » (p.14) Les autorités ecclésiastiques et étatiques vont finir par condamner leur savoir qu’elles reliaient au démon.
Les plus pauvres risquaient davantage d’être accusées que les plus riches. Les facteurs de vulnérabilité accroissent le risque de se retrouver sur le bûcher. Marion Gibson résume : « Les accusations visaient le plus souvent des femmes, mais aussi des personnes présentant une ou plusieurs des caractéristiques suivantes :
-être une femme
-être accusé d’avoir enfreint les normes sexuelles de son époque et de sa société
-vivre dans une pauvreté relative ou absolue
-appartenir à un peuple autochtone et être hostile à un régime
-être en situation de handicap, malade ou particulièrement vulnérable
-revendiquer un savoir ou un pouvoir que les autorités ne reconnaissent pas, notamment dans les domaines religieux ou médicaux
-être soupçonné de remettre en cause l’idéologie politique dominante. » (p.286)
La notion de sorcellerie recoupe donc des facteurs genrés, économiques et politiques.
Le livre réhabilite le personnage de la sorcière et leur donne chair humaine. Nous partageons la vie, la tourmente des femmes victimes. Nous nous attachons à leur histoire et nous émouvons de leur vulnérabilité, comme pour Anny et Gillie, entraînées dans le procès de North Berwick (Chapitre 2) Les deux femmes étaient pauvres et sans instruction. « Elles avaient coutume d’obéir aux hommes puissants qui daignaient leur adresser la parole, ce qui les différenciaient considérablement d’Helena Scheuberin, jugée un siècle plus tôt. » (p.61). Dans le chapitre 1, Helena Scheuberin, forte de sa situation et son éducation religieuse, pouvait défier son persécuteur.
L’auteure ne présente pas qu’une simple juxtaposition des treize procès, elle tisse des liens entre les différentes sorcières, permettant de détacher les constantes des accusations et des procès, au travers des mêmes inquisiteurs et des mêmes types d’aveux notamment. Les notes de bas de page renvoient aux similitudes entre les procès des différents chapitres. Mais les histoires sont uniques et attachantes.
Une reconnaissance de la persécution des Samis
Le chapitre 3 (p.69), « Le procès des sorcières de Vardø» en Scandinavie, est remarquable car il met en lumière les persécutions dont ont été victimes les Samis, dernier peuple autochtone d’Europe, au XVIIe siècle, lors de l’installation des colons. Le triste personnage de John Cunningham répandit, en Norvège, les croyances des démonologues en 1620.
Les communautés samies n’opposaient pas de résistances aux colons norvégiens ; elles commerçaient même avec eux tout en conservant leur mode de vie traditionnel. Mais le paganisme des Samis suscitaient de vives inquiétudes. Parmi les pouvoirs inquiétants qu’on leur attribuait, on prêta aux Samis des forces magiques, raison pour laquelle Christian IV crut qu’ils avaient assassiné l’ancien gouverneur du Finnmark. Les chamanes samis furent soupçonnés de jeter de mauvais sorts. Il n’est donc pas étonnant que la première personne jugée pour sorcellerie, après l’arrivée de John Cunningham au Finnmark ait été une femme samie.
Les procès de Vardø ne furent pas seulement des déchaînements de haine et de torture contre des femmes, ils servaient l’expansion territoriale du pouvoir colonial. « Le procès en sorcellerie consiste à accuser des groupes marginalisés d’incarner le mal afin de justifier leur persécution. » (p.287). Les Samis furent victimes des mêmes préjugés que ceux que subiront plus tard les peuples amérindiens quand les colons européens s’installèrent dans le Nouveau Monde (Chapitre 6, le procès de Tatabe).
Nous ne pouvons que recommander la visite de l’émouvant mémorial de Steilneset à Vardø (Norvège) qui a été érigé à la mémoire des 91 victimes qui ont été condamnées pour sorcellerie et brûlées sur le bûcher dans le Finnmark au XVIIe siècle. Il complète le chapitre de Marion Gibson. On pénètre dans le mémorial par un long couloir où 91 lumières rendent hommage aux victimes dont le nom et la biographie figurent sous chaque lumière. Les textes, tirés d’anciens documents judiciaires, ont été rédigés par Liv Helene Willumsen, professeure d’histoire à l’université de Tromsø. L’artiste Louise Bourgeois, dont c’est la dernière œuvre, et l’architecte Peter Zumthor ont collaboré pour créer des espaces chargés d’émotion, une chaise en feu et un mémorial de 125 mètres de long qui transmettent ce récit poignant.
Une mise au jour d’une mécanique implacable pérenne
Marion Gibson met au jour une mécanique qui traverse les siècles : la peur désigne une cible, le pouvoir lui donne un nom, la justice devient l’instrument de la persécution.
La perversité des persécuteurs
L’image de la sorcière comme ennemie publique, alliée au diable, s’est répandue dans l’ensemble du monde chrétien du XVe au XVIIIe siècle. Il n’est donc pas étonnant de retrouver des hommes d’Eglise, parmi les persécuteurs. L’Église assure un rôle majeur dans la persécution. On retrouve donc de hauts dignitaires de l’Église qui instruisent directement les procès. Mais ces derniers n’ont nullement le monopole et le spectre des persécuteurs est large, des plus hauts dignitaires de l’Église et de l’État aux simples citoyens imprégnés des théories des démonologues. En effet, comme l’ont montré Gualdé et al (2026), dans un premier temps, la sorcellerie démoniaque fondée sur le stéréotype du sabbat est le plus souvent appréhendée par les autorités comme une hérésie, elle est surtout considérée comme la plus grande des rébellions défiant le pouvoir. Les extraits des vingt-sept procès de sorcellerie intentés par le tribunal d’Inquisition, entre 1438 et 1528, PV conservés aux Archives cantonales vaudoises (cote Ac29) le montraient également.
Des figures d’inquisiteurs se détachent comme le roi Jacques Stuart ou Heinrich Kramer, qui, au XVe siècle à Innsbruck, entend faire de la condamnation de sept femmes la preuve de ses théories sur le diable. Il s’acharne sur Helena Scheuberin (chapitre 1). Certains inquisiteurs sévissent dans différentes zones géographiques.
Le procès de Bess Clarke (Chapitre 5) met en scène la crainte des pasteurs puritains : Satan érigé en puissance rivale de Dieu et les sorcières investies d’un pouvoir qui ne pouvait qu’appartenir au Créateur.
A la lecture de l’ensemble des procès, on retrouve les constantes du mode opératoire des inquisiteurs, maîtres de la perversité : utilisation de la rumeur, exhortions des aveux, intimidations et usage de la torture, subordination de témoins, réécriture des faits pour servir la persécution, fabrication de la preuve. La pratique de la torture était légale dans une grande partie de l’Europe ; des instruments étaient spécialement conçus à cet effet. Nous en découvrons plusieurs au fil des procès : les fers, l’épreuve de l’eau, l’écartèlement, le « watching and walking » (p.117) etc. « Une personne torturée pouvait avouer n’importe quoi : des assemblées de sorcières, l’adoration du diable, des orgies, la profanation des tombes, des infanticides, la prétendue capacité de s’envoler, ainsi que des actes sanguinaires, comme manger des nourrissons. Les propres obsessions des interrogateurs – sur ce qu’ils jugeaient maléfique, interdit ou tabou – orientaient leurs questions, et donc les aveux. » (p.13).
Après Salem (Chapitre 6), le doute commence à fissurer la démonologie. Il devenait évident que des accusations sans fondement avaient envoyé des innocents à la mort. Des dénonciations apparaissent « abracadabrantesques » (p.35).
La bureaucratie, ossature indispensable des persécutions
Marion Gibson démonte les mécanismes de la persécution et, en particulier, l’importance de l’appareil bureaucratique qui en constitue l’ossature et le nourrit inlassablement.
Elle cite les lois qui régissent les procès et leurs évolutions, dans chaque continent, notamment le décret de 1617, Witchcraft Act 1604, 1735 remplacé en 1951, l’Edit royal de Louis XIV etc. Ainsi, la loi de 1735 interdisait expressément les procès traditionnels en sorcellerie, mais, à l’instar de l’édit français, elle autorisait désormais à poursuivre ceux qui prétendaient posséder des pouvoirs surnaturels. Marion Gibson souligne : « Les procès liés à la sorcellerie ne disparurent pas, mais leur objet s’inversa. On ne poursuivait plus une personne pour avoir pratiqué la sorcellerie, mais pour avoir prétendu la pratiquer. » (p.152).
Un récent documentaire « Inquisitions » de Stan Neumann (diffusé sur Arte le 22 septembre 2026) retrace les sept siècles de l’Inquisition, formellement créée au XIIIe siècle par le pape Grégoire IX. Ou plutôt les « Inquisitions », au pluriel, car, après les Vaudois et les Cathares des débuts, la juridiction de l’Église catholique qui se conçoit comme éternelle se renouvelle sans cesse pour trouver de nouvelles ressources, c’est-à-dire de nouvelles hérésies et de nouvelles victimes : sorcières, juifs et musulmans espagnols convertis, protestants, colonisés et esclaves, homosexuels…Les sorcières s’inscrivent, en bonne place, dans cette liste des victimes. La force du propos de ce film tient aussi à la lecture par le comédien Denis Lavant, face caméra, des textes de doctrine rédigés par les inquisiteurs, dont Le Manuel des inquisiteurs de Nicolas Eymerich, rédigé en 1376, en vigueur jusqu’au XIXe siècle. Un des intervenants souligne que l’Inquisition était avant tout une bureaucratie, pouvoir de ceux qui tiennent les écritures ; ce qui transparaît dans le livre.
Un éclairage sur la pérennité des mécanismes au XXIe siècle
Recouvrant sept siècles, le livre montre comment est née, dans la démonologie, la figure de la sorcière et comment elle a évolué au fil du temps, sans jamais disparaître. Cette figure s’est continuellement transformée au point que les procès en sorcellerie se tiennent encore aujourd’hui dans le monde.
Du XVIIIe au milieu du XXe siècle, le procès de sorcières s’est transformé pour devenir de plus en plus métaphorique. « Ils ont donné corps aux grandes inquiétudes de leur temps : les normes et les orientations sexuelles, la pauvreté et l’instruction, la folie, la fraude ou les préjugés raciaux. Chaque procès soulevait ainsi des questions de société plus larges, tout en conservant une dimension démonologique et une part de surnaturel, qu’il s’agisse de mysticisme religieux, de satanisme, de superstition, de spiritisme ou de croyance au pouvoir des charmes. » (p.243).
A notre époque contemporaine, les procès de sorcières n’ont pas disparu, au sens figuré ou dans leurs expressions les plus sinistres. Marion Gibson dresse un état des lieux contemporain inquiétant, en particulier dans deux continents l’Afrique et l’Amérique du Nord. Les procès se jouent dans les médias autant que devant un juge ou un jury.
En Afrique (chapitre 12), à partir des années 1990, la presse, la télévision et les prédicateurs diffusent largement l’idée que certains enfants seraient des sorciers. Dans toute l’Afrique et au sein de la diaspora africaine, les accusations, les exorcismes et les jugements clandestins se multiplient. » (p.260). L’UNESCO s’en est ému.
Le dernier chapitre (chapitre 13) est consacré à l’Amérique du Nord. Il démarre sur la posture de Donald Trump qui, en 2017, se présentait comme un sorcier traqué, en réponse aux accusations qui le présentaient comme un criminel, un homme violent, un charlatan, un espion ou un séditieux. Puis Marion Gibson analyse le procès de Stormy Daniels, adversaire de Trump. Son parcours résume l’ambivalence qui prévaut aujourd’hui autour de la figure de la sorcière : une revendication identitaire ou une source de mépris.
La réappropriation de la figure de la sorcière repose aussi sur des rituels collectifs, parfois coordonnés par internet, ou sur des malédictions symboliques visant des personnalités publiques. Des personnes sont encore, de nos jours, victimes de la chasse aux sorcières, comme les guérisseurs traditionnels au Guatemala dont plusieurs ont été tués en 2020 et 2021.
Marion Gibson conclut « Les accusés incarnaient les peurs de leurs persécuteurs, qui leur prêtaient tous les attributs du mal. Nous avons hérité de cette pensée binaire et démonologique. Elle alimente aujourd’hui une diabolisation métaphorique qui s’exprime par les préjugés, les théories du complot et la désignation de boucs-émissaires. » (p.287) Le phénomène de bouc émissaire peut être intéressant à étudier en classe (EMC). Rémi Casanova et Françoise-Marie Nogues y ont consacré un livre Bouc émissaire. Le concept en contextes. (2018, Presses Universitaires du Septentrion). Mon collègue, Rémi Casanova a aussi créé l’Observatoire du Bouc émissaire ( https://bouc-emissaire.fr/ ) qui offre des ressources utiles pour l’enseignant.
Marion Gibson nous met judicieusement en garde : « Comprendre l’histoire des chasses aux sorcières ne consiste pas à imposer une nouvelle orthodoxie ni à condamner toute expression excessive. Il s’agit de reconnaître un mécanisme récurrent : lorsqu’une société transforme ses peurs, ses conflits ou ses échecs en accusations dirigées contre des individus désignés comme responsables d’un mal collectif, la rumeur peut devenir certitude puis servir à justifier l’exclusion, la violence ou le procès. » (p. 287)
Cette citation ne peut que nous inciter à méditer au prisme de la montée actuelle des extrêmes dans la société française.
En résumé, un livre d’histoire passionnant qui se lit comme un roman sans brader le savoir scientifique et fournit une leçon salutaire pour notre monde contemporain.



