Le vrai du faux
Point de départ du canular : une série de lettres, composées d’une trentaine de lignes, parvient jusqu’à la salle des courriers de la Chambre des députés le 20 mars 1929. L’auteur entend attirer l’attention sur un peuple lointain, les Poldèves, opprimés et réduits à une forme d’esclavage par une élite de grands propriétaires. Il invoque les idéaux de la Révolution et de 1793, ainsi que le droit des peuples à disposer d’eux-même. Une deuxième lettre, deux semaines plus tard, appelle à l’aide les députés. Les Poldèves, révoltés, seraient confrontés à une répression terrible. Le 16 avril 1929, la supercherie est dévoilée : les Poldèves n’existent pas, les lettres émanent de l’Action française dans le but de ridiculiser les élus de gauche.
A l’époque, l’histoire est connue au point de surgir dans la littérature : du « consul de Poldévie » dans Le lotus bleu, album de Tintin au « prince poldève » dans Pierrot mon ami de Raymond Queneau, en passant par la « guerre des Molletons et des Poldèves » dans une nouvelle de Marcel Aymé, les allusions ne manquent pas. Ceci dit, la dimension politique est ici oubliée, c’est l’objectif de Christophe Granger de la reconstituer. Il s’agit de « comprendre comment l’extrême-droite a fait du mensonge un instrument politique. C’est par là au fond, que ce canular nous est contemporain. » (p. 14). Ici, la fausse nouvelle est destinée à déconsidérer ceux qui y croient : c’est une forme de manipulation qui réside dans le coup de théâtre de la révélation.
En effet, hormis les deux lettres, qui ont été publiées à la une de l’Action française en 1929, l’historien dispose du nom et de la réponse de chaque député pris au piège ainsi que d’un commentaire sur les coulisses du canular. En quelques semaines, près de 400 articles de presse en France et à l’étranger, évoquent l’affaire. Christophe Granger publie l’intégralité de ces deux lettres et contextualise l’expression d’extrême-droite. Il montre également le rôle crucial de Charles Maurras. Ce dernier marque une rupture avec les Ligues par une conversion du mouvement à la monarchie, cruciale pour rallier les catholiques. Il élabore également une doctrine autour de la théorie des « quatre Etats conférés » empruntée à Maurice Barrès : les juifs, les protestants les francs-maçons et les étrangers.
Le piégeur
Dans cette seconde partie, Christophe Granger s’intéresse au parcours de radicalisation d’Alain Mellet, à l’origine du canular. Issu d’une famille traditionnelle bourgeoise, en pleine ascension, il s’engage dans une opposition violente et radicale auprès de l’Action française. D’abord mêlé à des violences à Rennes, il s’installe ensuite à Paris. Il fuit peut-être la justice, ayant eu maille à partir avec la police ou entend préserver la réputation familiale. En 1911, il est condamné à six mois de prison pour avoir perturbé le procès de Lucien Lacour, militant de l’Action française qui avait giflé le président du Conseil, Aristide Briand. Cette affaire préfigure d’une certaine manière le canular qui nous intéresse. L’ironie y est très présente en effet avec la fabrication de cartes animées : « La gifle à Briand ».
Le procès sert de tribune à l’Action française : 11 camelots du roi s’étaient ainsi mêlés à l’assistance. Ils insultent les députés et entonnent le chant antisémite d’assaut des camelots : « Le Juif ayant tout pris / Tout raflé dans Paris, / Dit à la France : / Tu n’appartiens qu’à nous / Obéissance, Tout le monde à genoux ». Alain Mellet figure dans le tableau d’honneur des Camelots du roi où sont consignés les jours de prison des membres. A sa sortie, son ascension dans le mouvement se poursuit. En effet, il intègre l’équipe de rédaction de l’Action française sous proposition de Maurras. Il devient ensuite journaliste politique. Dans ses articles, il déforme sciemment les faits et use de l’inversion. Ainsi, il prend la réalité pour une manipulation et vice-versa.
A la sortie de la Grande guerre, il couvre les négociations du traité de Versailles. En politique étrangère aussi, il suit la ligne de Maurras. Il prône en effet des traités intransigeants envers l’Allemagne ainsi que des annexions territoriales en faveur de la France. Il dénonce les compromissions du gouvernement qui aurait trahi les intérêts nationaux.
En 1926, il revient à Rennes, semble prendre ses distances, mais le canular a lieu trois ans plus tard.
Le piège
Les deux principales cibles de l’extrême-droite sont alors la République et l’internationalisme résumé sous l’expression « esprit de Genève » en référence à la SDN. Ainsi, se creusent les divisions politiques entre un camp national et un camp humanitaire. Pierre Lasserre, intellectuel maurassien, écrivait que Nietzsche « sait que l’homme a commencé par être un loup et un renard, qu’il l’est encore et que ce n’est pas à déplorer absolument, car un agneau n’est propre qu’à être mangé, et la toucheau, l’honnêteté de l’agneau n’ont rien d’admirable ». L’esprit de Genève est attaqué par l’Action française comme « l’Anti-France », « le parti de l’étranger », « le parti allemand ».
Maurras oppose ainsi patriotisme et droits de l’homme : « Le sentiment patriotique existe. Le sentiment humanitaire n’existe pas ; il existe si peu qu’il n’est guère conçu qu’en opposition à l’idée nationale ». La SDN incarnait pour eux la « mentalité protestante » (internationalisme au détriment des nations) et les « influences judaïques » (intérêts financiers internationaux).
Les piégés
Ils sont une quinzaine de députés, tous de gauche : radicaux, socialistes et un communiste. Christophe Granger fait leurs portraits dans cette partie. Il montre qu’ils ont majoritairement une position sociale privilégiée. Ils sont d’autant plus attaqués pour le paradoxe entre leur éducation et le fait de s’être fait berner. Trois seulement sont issus d’un milieu ouvrier. Alais Mellet n’a visé que des députés de gauche, élus dans des bastions traditionnels de leur parti.
Auriez-vous marché ?
Cette dernière partie fait le parallèle avec la situation politique actuelle autour de deux événements récents :
- Les réactions lors de la publication de la photographie du petit Aylan, Syrien de trois ans, retrouvé mort noyé sur une plage ont été vives dans la quasi-totalité de la sphère politique. Cependant, des politiques d’extrême-droite ont dénoncé l’instrumentalisation de l’image au service d’un discours pro-immigration.
- A partir de 2022, l’accueil des Ukrainiens a suscité des fake news de l’extrême-droite. Il y aurait un non-Ukrainien sur trous parmi les réfugiés.
Ainsi, le canular n’est plus nécessaire pour faire apparaître comme « idiots » les responsables politiques qui mettent en avant les droits de l’homme. Alain de Benoist, chef de file de la Nouvelle Droite a théorisé « la poussée du compulsionnel » et évoqué un « victimisme lacrymal » qui remettrait en cause les appartenances culturelles.
La technique du retournement est toujours présente. En témoignage le « you are fake news » lancé par Donald Trump à un journaliste de CNN en 2017. L’accès de mouvements illibéraux dans l’UE marque une recomposition politique. Elle recourt à la désinformation ou à des « vérités alternatives ».
Cette dernière partie est plus politique qu’historique. Christophe Granger s’appuie sur l’histoire oubliée du canular poldève pour écrire un plaidoyer pour une « réelle politisation de la compassion ».
Emission de France Inter sur les Poldèves avec Christophe Granger



