Un beau voyage à la croisée de la science préhistorique et de l’imaginaire foisonnant, qui modifie notre façon de concevoir nos lointains ancêtres et notre évolution, et interroge notre présent
La construction sociale de la recherche préhistorique
Le titre de ce livre « Préhistoire entre utopie et réalité », catalogue de l’exposition éponyme en cours au Collège de France, intrigue par l’usage du mot « utopie ». Ce terme doit être entendu dans sa double acception, poétique et politique, car il condense une des spécificités de la Préhistoire, « un espace temporel radicalement autre, peu contraint par les sources écrites, où l’imagination peut se déployer avec une liberté exceptionnelle ». Cette liberté s’est exprimée très tôt dans les productions artistiques qui ont façonné la perception populaire des sociétés paléolithiques. Le pouvoir de fascination se dessine dès le XIXe siècle, où savants et artistes s’emparent avec le même enthousiasme d’une époque mystérieuse qu’ils contribuent à définir autant qu’à inventer.
La spécificité du livre est d’explorer cette tension constitutive, comme l’expose, dans l’avant-propos, Jean-Jacques Hublin, professeur au collège de France et titulaire de la chaire Paléoanthropologie, qui a dirigé l’ouvrage et s’est entouré de collègues paléontologues, historiens, historiens de l’art ou des sciences, archéologues, anthropologues, politistes, philosophes ou artistes. L’ouvrage invite « à comprendre comment, à chaque époque, les connaissances scientifiques disponibles, les cadres intellectuels dominants et les sensibilités culturelles ont contribué à façonner des images contrastées de la Préhistoire, oscillant entre rigueur empirique et construction symbolique » (p.13). Le plan recouvre vraisemblablement les différents espaces de l’exposition parisienne.
Le raisonnement scientifique est limpide, servi par la qualité des auteurs et les illustrations d’excellente facture. Seul le chapitre « Malentendus sur le roman préhistorique » (p.220) se démarque par son peu de clarté et son style ampoulé. Heureusement, le chapitre suivant, « Romancer la Préhistoire : mutations littéraires aux XXe et XXIe siècles » (p.229), explore la même thématique, le roman préhistorique, en montrant clairement la zone de tension spécifique à ce genre littéraire : satisfaire à la fois l’exigence d’exactitude des préhistoriens et l’attente esthétique des lecteurs.
Le panel iconographique du catalogue est riche : photographies des pièces uniques de l’art paléolithique exposées à Paris, des relevés grandeur nature de peintures rupestres de la main de l’abbé Breuil, des dessins ou schémas des préhistoriens, des reconstitutions d’Hommes fossiles qui ont marqué l’histoire de la discipline et du squelette de Lucy, des fouilles archéologiques, des photographies ou bustes des scientifiques, mais aussi des tableaux et sculptures artistiques, affiches ou couvertures de romans. Des cartes et schémas scientifiques complètent ce panel, notamment la localisation des sites africains ayant livré des Hominines entre 7 et 1,5 millions d’années (p.102), la carte des sites ayant livré des Vénus paléolithique (p.170) et l’éclairante frise du foisonnement phylogénétique des Hominines (p.128-129)
Le livre retrace la généalogie de la discipline et la manière dont elle est perçue dans la société depuis son émergence au début du XIXe siècle jusqu’à nos jours.
Nous retrouvons les figures emblématiques du Collège de France : l’abbé Henri Breuil (1èrechaire de Préhistoire, 1929-1947), André Leroi-Gourhan (Préhistoire, 1969-1982), Yves Coppens (Paléoanthropologie et préhistoire, 1983-2005), Jean Guilaine (Civilisations de l’Europe au Néolithique et à l’âge de bronze, 1995-2007), Michel Brunet (Paléontologie humaine, 2007-2011), et le directeur de l’ouvrage Jean-Jacques Hublin (Paléoanthropologie, créée en 2021, précédée d’une chaire internationale Paléoanthropologie du genre Homo de 2014 à 2021). Les noms des chaires reflètent l’évolution vers une recherche pluridisciplinaire et internationale.
La première partie « Premières utopies » revient sur les origines des sciences de la Préhistoire qui bouleversent les cadres intellectuels ancrés dans les dogmes religieux et les représentations collectives au XIXe siècle. Elle réhabilite les recherches pionnières de Jacques Boucher de Perthes (1788-1868). Ce naturaliste amateur, « bohème de la science » comme il se définissait lui-même, a lutté contre les autorités académiques, le primat de la religion et de la philosophie naturelle, et les dogmes scientifiques dominants, pour faire admettre ses preuves scientifiques des sites de la basse vallée de la Somme et « l’homme fossile ». Claudine Cohen énonce les apports de ce pionnier un peu éclipsé par des préhistoriens plus connus : « Boucher de Perthes ne s’était pas contenté d’établir l’ancienneté de l’Homme […] il avait voulu aussi restituer la vie mentale de ces premiers humains. […] Si fantaisistes qu’elles nous paraissent, ces interprétations témoignent de la première tentative moderne d’attribuer aux Paléolithiques le pouvoir des symboles. » (p.24). Au travers de cette figure, Claudine Cohen interroge les liens entre imagination et constitution du savoir rationnel, réflexion qui irrigue l’ensemble du livre. « Avec la paléoanthropologie et la préhistoire, il faut penser l’imaginaire dans la science, et interroger son rôle dans la formation des hypothèses et dans la reconstruction des mondes éteints. Ces disciplines ont, parmi les sciences, un statut particulier. Parce qu’elles sont liées à la question des origines, elles conservent un peu de la résonance mythique qui leur est attachée. » (p.26)
Le préhistorien Noël Coye retrace les trois âges de l’archéologie préhistorique (1859-1961) et les débats qui ont animé les archéologues et naturalistes autour des découvertes réalisées par Boucher de Perthes et par le docteur Marcel Jérôme Rigollot (1786-1854) dans la vallée de la Somme, et par des archéologues britanniques. Le raisonnement de Boucher de Perthes basé sur la géologie, la stratigraphie, la paléontologie, pour démontrer la contemporanéité de l’être humain et des espèces animales fossiles fait référence. A la fin des années 1860, la grande majorité des préhistoriens européens adoptent la théorie de l’évolution comme cadre général de leurs observations ; cette préhistoire évolutionniste s’inscrit dans le mouvement général des sciences de l’homme et de la nature, au croisement des considérations scientifiques, philosophiques et politiques. Au début du XXe siècle, une grande mutation des sciences anthropologiques se dessine. Les sciences de l’homme réinventent leur objet d’étude dans toute sa complexité et l’archéologie développe une approche « historico-culturelle » (Bruce G. Trigger).
La science préhistorique s’inscrit dans ce mouvement avec l’arrivée d’une nouvelle génération de chercheurs dans laquelle se distingue l’abbé Henri Breuil (1877-1961) auquel l’historien Arnaud Hurel consacre un chapitre (p.37). Breuil apporte des ruptures conceptuelles décisives (Son axe scientifique principal est le principe d’unité biologique de l’espèce humaine dans le temps et dans l’espace) et contribue à l’institutionnalisation de la préhistoire française. Il se définit par sa quête ontologique, spirituelle. « L’utopie de Breuil fut d’avoir l’impression d’atteindre à la réalité de la vie des hommes de la Préhistoire, c’est-à-dire à une connaissance de l’Homme qui lui semble la plus complète, la plus conforme à ses propres aspirations.
La deuxième partie, « l’art des origines » se divise en trois chapitres : les interprétations de l’art paléolithique, art qui est pleinement reconnu au début du XXe siècle, l’art mobilier paléolithique et l’art des cavernes. Elle se clôt sur un entretien avec l’artiste Vincent Corpet qui analyse une de ses œuvres (reproduite, p.82), sa genèse et son dialogue artistique avec une des peintures de la grotte de Lascaux. Cette riche partie, bien illustrée, montre que « l’art paléolithique transcende le temps : il nous rappelle que, depuis les origines, créer revient à relier les mondes, à faire dialoguer les humains et les animaux dans une même mémoire partagée. » (Carole Fritz et Catherine Schwab, p.61). Le pouvoir d’émotion demeure intact face aux réalisations de nos lointains ancêtres. Les reproductions d’excellente qualité le font partager au lecteur.
La célèbre Lucy, fossile exceptionnel, ouvre la partie dédiée aux « paléo-stars ». Jean-Jacques Hublin fournit toute la documentation scientifique et le contexte international de sa découverte. Il révèle que son nom vient de la chanson des Beatles « Lucy in the sky with diamonds » que les chercheurs écoutaient le soir de sa découverte. Ce nom lui conférera une dimension scientifique et symbolique inattendue. La diversité des autres fossiles méconnus est révélée dans le chapitre suivant écrit par Sandrine Prat. La paléoanthropologue montre la complexité et la pluralité des trajectoires évolutives au sein des hominines, un « réseau d’espèces aux stratégies adaptatives diverses, que ce soit en termes culturels ou de subsistance, et une mosaïque d’humanités anciennes dont Homo sapiens demeure aujourd’hui le seul héritier ». (p.109).
Cette diversité sert de transition avec la quatrième partie « Identités et diversité ». Jean-Jacques Hublin pose la question : « Qu’est-ce qu’une espèce ? » et relate les nombreux débats autour de cette question depuis l’Antiquité. Il conclut ce chapitre passionnant en affirmant que « le concept d’espèce, loin de figer la nature, révèle la dynamique profonde du vivant : celle d’une diversité en perpétuelle recomposition ». (p.127). Son collègue Clément Zanolli ouvre les « boîtes noires de la vie de l’individu » que constituent les dents, sources d’informations extraordinaires sur la vie et l’évolution de nos ancêtres. Sélim Natahi termine cette partie sur les apports scientifiques de la technique de l’imagerie par rayons X en paléoanthropologie qui favorise aussi les échanges de données 3D entre chercheurs et facilite l’accès aux spécimens originaux sans avoir à les manipuler.
Un miroir des mentalités
Les deux dernières parties du catalogue posent deux questions qui entrent en résonnance avec les enjeux de notre époque :
-La femme préhistorique est-elle un homme comme les autres ?
-La Préhistoire : enfer ou paradis ?
Comme le montrent les auteurs, les réponses à ces deux questions ont fluctué depuis le XIXe siècle, reflétant les mentalités, les stéréotypes de l’époque, jusqu’à nos jours. « Tantôt monde brutal dominé par la violence et la lutte pour la survie, tantôt âge d’or, paradis perdu d’une humanité supposément égalitaire et en harmonie avec la nature, la Préhistoire est devenue un miroir critique du présent, un laboratoire mental pour interroger les dérives de la modernité, les rapports à l’environnement, les hiérarchies sociales ou les relations entre les sexes. » (p.14)
L’approche de la femme préhistorique constitue un exemple emblématique, comme l’a montré brillamment la protohistorienne Anne Augereau, dans son livre « Une préhistoire des femmes » (2026). Le Clionaute pourra retrouver sur le site, le compte-rendu de cet ouvrage passionnant qui dépasse les fausses représentations par le savoir scientifique, pour réhabiliter la place des femmes à la Préhistoire (https://clio-cr.clionautes.org/une-prehistoire-des-femmes.html ).
Comme le souligne Claudine Cohen, « s’il est un domaine où l’imaginaire habite les représentations scientifiques, c’est bien celui qui concerne la place des femmes dans la Préhistoire » (p.169). Au travers des Vénus paléolithiques, la philosophe historienne cerne la place et les fonctions des femmes dans les sociétés de la Préhistoire – Ses conclusions rejoignent celles d’Anne Augereau- et débusque les idéologies, les rêves, les fantasmes à l’œuvre dans les représentations. Elle nous met en garde : « De nouveaux poncifs qui se répandent sous couleur de science appellent à la vigilance et à la critique raisonnée. […] Les femmes de la Préhistoire font toujours rêver, mais ces songes du passé profond restent habités, guidés par le réel et par les préoccupations du présent. » (p.180) Christophe Darmangeat se focalise sur la femme chasseuse, entre réalité et mythe contemporain ; ce qui lui permet de questionner la division sexuée du travail.
La question finale de la dernière partie, « La Préhistoire : enfer ou paradis ? », cristallise la problématique centrale du livre : la tension intrinsèque de la Préhistoire, entre objet scientifique et continent fertile de notre imaginaire. Le politiste Hugo Meijer explore cette tension au prisme de l’oscillation guerre versus paix, depuis Ovide jusqu’aux débats actuels. Il définit deux perspectives, l’une « hobbesienne » (racines profondes dans la lignée évolutive humaine de l’inclinaison à mener des conflits intergroupes létaux) et l’autre « rousseauiste » (inclinaison humaine à entretenir des relations intergroupes pacifiques ancestrale). Hugo Meijer invite à dépasser ces deux visions manichéennes, pour adopter une perspective scientifique et pluridisciplinaire montrant que la guerre et la paix ont toutes deux des racines profondes et ont coévolué de manière incrémentale sur des millions d’années. L’archéologie offre des exemples de violence organisée dans les sociétés de la préhistoire récente. Deux paléontologues espagnols le montrent et détaillent les apports du site de la Sima de los Huesos à ce sujet. L’anthropologue Bruno Boulestin étudie le cannibalisme et son lien avec la violence armée intergroupes qui alimente le débat sur la guerre au paléolithique. Il distingue ce cannibalisme guerrier du cannibalisme de subsistance, circonstanciel, pour assurer la survie en cas de famine.
Le dernier chapitre est plus léger et s’intéresse aux romans préhistoriques des XXe et XXIe siècles. L’auteur, Pierre Schoentjes, montre clairement au travers de nombreux exemples, que « les romans préhistoriques reflètent avant tout l’époque qui les a vus naître ».
Au fil de l’ouvrage, les tableaux, sculptures et dessins illustrent, de la même manière, comment la Préhistoire nourrit notre imaginaire collectif, de l’art académique monumental de Paul Jamin au XIXe siècle à la silhouette iconique de Raquel Welch dans le film de Don Chaffey « Un million d’années avant J.-C. » (1966).
Ce livre revisite intelligemment la place singulière qu’occupe la Préhistoire dans notre rapport au passé et nous offre une belle traversée critique des savoirs et des imaginaires. Il donne envie de découvrir l’exposition au Collège de France qui se déroule du 29 avril au 19 juillet 2026, de nous plonger dans ce « face-à-face troublant avec nos plus lointains ancêtres, entre ce que nous savons d’eux… et ce que cela dit de nous » ; ce qui présente un intérêt pour le public mais aussi pour l’enseignant car, ce voyage permet de distinguer ce qui relève des faits établis, des hypothèses argumentées et des projections culturelles, distinction salutaire en cette période actuelle de discrédit des sciences et de confusion des faits et des opinions.
Ressources :
Le site du Collège de France offre des ressources et propose une médiation gratuite à destination des scolaires.
Pour télécharger le livret de présentation de l’exposition
Cinq conférences gratuites, en accès libre sans réservation, sont proposées pour prolonger la découverte de l’exposition :
- Jeudi 7 mai, 18 h 00 : Jean-Jacques Hublin, « Préhistoire : entre utopie et réalité »
- Vendredi 29 mai, 18 h 00 : Claudine Cohen, « Jacques Boucher de Perthes (1788 – 1868) : sciences et imaginaire aux origines de la Préhistoire »
- Mercredi 3 juin, 18 h 00 : Pascal Depaepe, « L’image de l’homme de Néandertal »
- Mardi 9 juin, 18 h 00 : Catherine Schwab, « La Préhistoire, de la science à la fiction : 150 ans de récits et d’images »
- Mercredi 17 juin, 18 h 00 : Christophe Darmangeat, « Les femmes préhistoriques et la chasse »



