Évoquant les souvenirs de John Byron, Naufrage en Patagonie plonge le lecteur au cœur d’un épisode méconnu de l’histoire navale du XVIIIᵉ siècle. Cette bande dessinée retrace le destin dramatique du HMS Wager, échoué sur les côtes glaciales du Chili, tout en explorant les tensions humaines et les dilemmes moraux d’un équipage confronté à l’extrême.
Chronique d’un drame humain et maritime
L’histoire commence en mai 1741, peu après le passage périlleux du cap Horn, lorsque les éléments se déchaînent. Isolé et fortement endommagé, le HMS Wager est pris dans des conditions extrêmes qui dispersent l’escadre du Commodore Anson. Le navire finit par s’échouer sur une île froide et quasi déserte du sud du Chili. Les survivants doivent alors affronter faim, froid et maladie.
La bande dessinée met en lumière la fracture de l’équipage : le capitaine Cheap prône l’ordre et l’obéissance, tandis que le maître canonnier Bulkeley défend avant tout la survie, provoquant une scission dramatique. John Byron, jeune aspirant à bord, devient le témoin privilégié de ces événements : il observe la mutinerie, endure des privations extrêmes et est finalement capturé par les Espagnols. Son témoignage précis, sobre et impartial éclaire les choix difficiles auxquels les survivants ont été confrontés.
Une odyssée captivante et sublime
Cette nouvelle collaboration entre Christian Perrissin et Matthieu Blanchin est une réussite. Le scénario de Perrissin, bien qu’en continuité avec Le Voyage du Commodore Anson, se lit parfaitement de manière indépendante et conserve un souffle épique constant. La narration en trois temps est extrêmement efficace : le naufrage, la survie sur l’île, puis la fuite pour rejoindre la civilisation. L’équilibre entre aventure maritime et profondeur psychologique des personnages est remarquable, avec un vocabulaire naval précis qui renforce l’authenticité. Le récit rappellera aux amateurs d’aventures maritimes des œuvres comme Les Révoltés du Bounty ou les bandes dessinées Jeronimus ou 1629, tout en restant unique dans sa narration et son style, notamment graphique.
Les dessins de Matthieu Blanchin mettent puissamment en scène le drame humain. Les visages aux traits marqués et expressifs traduisent avec force les émotions : peur, colère, détresse, espoir, etc. Les paysages, aux traits délicats, nous plongent dans un environnement rude et inhospitalier. La mise en couleur subtile et raffinée accentue l’atmosphère froide, humide et oppressante, renforçant le sentiment d’isolement. On pourrait éventuellement regretter que les vastes paysages marins ou insulaires ne soient pas davantage présents, en double page par exemple, tant ils auraient, grâce au talent de Mathieu Blanchin, rendu encore plus saisissante la rudesse des éléments.
Naufrage en Patagonie est une bande dessinée captivante, alliant drame humain, aventure maritime et rigueur historique. Elle illustre avec intensité les épreuves extrêmes et les dilemmes moraux d’un équipage confronté à la survie.


