C’est en 1991, que Marguerite Duras publie « L’amant de la Chine du Nord ». Elle a commencé l’écriture de ce texte lorsqu’elle a appris la mort de son premier amant, elle a alors 77 ans. C’est à l’occasion des 30 ans du décès de l’autrice et des 35 ans de la sortie du livre que Futuropolis publie cette exceptionnelle Édition Anniversaire. Elle est comme une rencontre évidente entre le texte et les oeuvres de Philippe Dupuy. Elles donnent des corps et aucun visage aux personnages dans le décor d’une Indochine coloniale déclinante.
Que c’est terrible d’avoir à en arriver là…
» L’amant de la Chine du Nord » est un récit scénaristique voulu comme tel par Marguerite Duras. Il fait le pendant à « L’Amant » dont le succès en 1984 permet l’écriture de ce livre. Tout au long du roman, elle donne des indications et précise parfois » l’auteur préfère cette dernière proposition «. L’histoire est connue. C’est celle qui se dit « très mineure » qui devient la maîtresse d’un riche Chinois qui a presque le double de son âge. Elle n’a pas de nom, elle est juste l’enfant. Elle fêtera ses quinze ans dans les dernières pages. La mère est une veuve institutrice ruinée et endettée. Pierre, le frère aîné, violent, boit et fume de l’opium. Le petit frère Paul, Paulo, est le préféré, le plus fragile qu’il faut protéger des coups de l’aîné.
L’enfant évolue ailleurs, loin de Sadec. Le collège Chasseloup-Laubas à Saïgon lui permet d’échapper à l’ambiance familiale lourde. Il faut prendre le bac pour traverser le Mékong, le bus ensuite qui traverse la point de Camau. Mais elle accepte de monter dans la Morris Léon Bollée du chinois et sa jeunesse bascule. Le jeune oisif est le fils d’un riche homme d’affaires de la Chine du Nord. Il possède une garçonnière dans Cholon. Ils y seront amants la nuit avant qu’elle ne rejoigne le pensionnat Lyuatey. Le jour aussi puisqu’il n’y a plus aucune règle qui l’encadre. Remarquable élève, amie de la jolie Hélène Lagonelle, sûre d’elle : elle est libre. Le censeur, le proviseur, la mère savent et laissent les choses se faire.
Livrée à lui
En 1905, Paris rend obligatoire la scolarisation des enfants indigènes. Des bataillons d’enseignants de la métropole arrivent en Indochine. Les parents de l’héroïne en font partie. Son père, directeur d’école, s’y installe avant de rentrer malade et de décéder en France. La mère reste seule à élever ses enfants. Elle est la respectée et dévouée » directrice de l’École indigène de Sadec « . L’enfant et ses deux frères n’ont connu que la pauvreté. L’achat d’une plantation dans des terres inondables a ruiné la famille. Les employés du cadastre ont abusé de la naïveté de la mère. Dans » Un barrage contre le Pacifique », Marguerite Duras raconte dès 1950 le désespoir de ce quotidien.
Le besoin d’argent dicte la vie des quatre Français. L’aîné a contracté des dettes auprès des gens de la Fumerie du Mékong. Ceux-là viennent même jusqu’à Sadec menacer la famille. Ultérieurement, les meubles et l’argenterie seront saisis. Alors, l’amant de la Chine du Nord est une solution. Son père, qui ne veut pas de la relation avec l’enfant, paie lui aussi. Les enveloppes de billet circulent de la main à la main. L’enfant profite du restaurant, du dancing, du luxe. Pourtant, elle refuse une bague : impossible à vendre pour des pauvres. La mère vend les lits, récupère l’argent de la plantation auprès du cadastre et prend des places sur les navires des Messageries maritimes. Départ pour la France sans se retourner. L’enfant a vu que l’amant de la Chine du Nord portait un costume de tussor grège, mais leurs regards ne se sont même pas croisés. Aucun espoir de retour.
Hurlant et murmuré
Philippe Dupuy réussit la prouesse de donner chair et décor au récit de Marguerite Duras. Il s’empare d’une photographie d’archive de l’Indochine, d’une rue de Saïgon, du quartier de Cholon ou d’un quai du port vers la métropole. La vie des colons a déjà la couleur sépia de certaines images. Il y surajoute les corps sans visage de l’enfant et de l’amant de la Chine du Nord. Ils sont nus, allongés l’un contre l’autre. Simples traits sur une couche de peinture blanche à la large brosse. Le texte, toujours en majuscule, forme parfois un cadre autour de la scène. Ailleurs, il flotte sous les amants sur des lignes.
Au hasard des pages, une scène est dessinée. Sadec chez la mère : aucun visage. Il y a des hommes au chapeau baissé, des dos tournés, un corps couché. Philippe Dupuy colle au texte de Marguerite Duras » l’enfant » , » l’amant » , » la mère » , » le fils aîné » . Ils sont tous anonymes à la différence de Paulo et de Thanh, les deux amours de l’enfant. Sur du papier jaune, à l’encre de Chine, l’artiste a dessiné la jeune fille qui dort sous une moustiquaire. Il a crayonné des chars à bœufs chargés sur une route, deux amies qui dansent, deux mains sur un corps. Pour la dernière visite à Sadec, Philippe Dupuy insère deux photographies de Marguerite Duras adolescente dans son collage. Il les entoure des mots de l’ultime scène où la famille est au complet. Comme un hommage à l’autrice qui rend son visage à l’enfant.


