L’ouvrage De l’esclavage à la liberté – L’Odyssée des Tinchants, 1793-1945 de Jean Hebrard et Rebecca J. Scott est une saga familiale qui s’inscrit dans la première colonisation, l’esclavage et ses conséquences à long terme. Cette micro-histoire s’inscrit dans l’histoire Atlantique sur plusieurs générations.
Si une version étasunienne, Freedom papers – En Atlantic Odyssey in the age of emancipation a été publiée par Harvard University Press en 2012, cette version française a été profondément retravaillée.
Le prologue plonge le lecteur dans le marché anversois des cigares à l’extrême fin du XIXe siècle, avec Édouard Tinchant industriel français, son passé louisianais et son ascendance haïtienne. Une lettre écrite à Maximo Gomez, héros de la révolte cubaine, est le point de départ d’une recherche historique sur cette famille qui a échappé à la malédiction de couleur. Les auteurs y défendent l’intérêt des biographies, notamment pour l’étude des sociétés esclavagistes.
« De nation, Poulard… »
La grand-mère d’Édouard Tinchant, Rosalie était esclave à Saint-Domingue. Un document la désigne comme d’origine poulardaujourd’hui on dirait peule,, née vers 1760. Présente à Saint-Domingue en 1793, elle a vraisemblablement connu la traite dans les années 1770-1780. La lecture permet de suivre, de document en document, la quête des auteurs pour reconstituer la trace de l’ascendance d’Édouard Tinchant. Il s’agit de resituer chaque individu dans le contexte de son époque, ce qui permet à ce premier chapitre d’être aussi une histoire pluriséculaire des Peuls, avec une évocation des traites saharienne et atlantique ainsi que de l’islamisation de ce peuple. Grâce au récit des voyageurs françaisSaugnier : Relation de plusieurs voyages à la côte d’Afrique, à Maroc, au Sénégal, à Gorée, à Galam,1791 (réédition Classiques Garnier, 2005, 2023) ; Dominique Harcourt Lamiral: L’Affrique et le peuple affricain noir considérés sous tous leurs rapports avec notre commerce et nos colonies, 1789 sont évoqués la déshumanisation des captifs, le sort des fillettes et des femmes qui parfois échappent à l’esclavage comme les Signares[Dérivé de la senhora portugaise, le mot signare est représente les femmes africaines qui ont conclu des unions conjugales temporaires avec des marchands, des fonctionnaires ou des soldats européens qui résidaient sur la côte sénégambienne à l’époque de la traite transatlantique des esclaves..
Mise en esclavage à Saint-Domingue et dénommée Rosalie
On retrouve la jeune Rosalie esclave à Jérémie, au sud-o uest de Saint-Domingue, après une traversée difficile, telle que celles décrites par les capitaines comme Jean Pierre PlasseJournal de bord d’un négrier, Jean Pierre Plasse, Marseille, Le Mot et le reste, 2005 – Illustration p. 60-61 extraite de La Marie Séraphique navire négrier, Bertrand Guillet, Nantes, Éditions MeMo, 2010. Le premier acheteur connu de Rosalie est un affranchi, Alexis Couba, dont on peut retracer le parcours de la servitude à la liberté.
Assez vite, Rosalie devient la propriété de Marthe Guillaume, une riche marchande. Les recherches concernant cette femme montrent la complexité des situations : esclave, affranchi, libre de couleur, noir ou mulâtre, né en Afrique ou sur l’île et les rapports sociaux dans la colonie. La vie de Marthe Guillaume montre l’ascension sociale et économique d’une « négresse libre » qui entretient des relations d’affaires avec les magistrats locaux. Son testament montre qu’elle a des esclaves sans autre précision, et quelques-unes désignées par leur prénom qui seront affranchies.
Rosalie ou Marie-Françoise ? Les chemins d’une fragile émancipation
Dans ces temps troublés à Saint-Domingue (1793-1803), Rosalie apparaît pour la première fois dans des actes (état civil, actes notariés). La situation à Jérémie et dans plus largement dans la Grand’Anse est bonne, c’est un exemple de ce qui s’est passé entre l’arrivée des décrets révolutionnaires20 août 1793, Sonthonax, avocat, défenseur des Noirs, il fut envoyé comme commissaire à Saint-Domingue. Il déclare la liberté de tous les esclaves et l’indépendance d’Haïti, en particulier sur la question des droits des noirs libres et des esclaves. Après un rappel de l’histoire de l’indépendance haïtienne, retour à la petite histoire. On retrouve Rosalie. Quel fut son sort durant cette période troublée et jusqu’à sa mort en 1851 ?
L’enquête nous apprend qu’en janvier 1793, elle fut vendue à un mulâtre affranchi Jean-Baptiste Mongol, marchand boucher à Jérémie, puis à nouveau à Marthe Guillaume qui l’affranchit en décembre 1795 (elle est théoriquement libre depuis 1793). En 1799, un acte de baptême la désigne comme mère d’une fillette, Élisabeth, dont le père est un colon, Michel Vincent. Mère et fille sont émancipées en 1803 quand Michel Vincent décide de rentrer en France. L’acte d’émancipation précise que Rosalie a quatre enfants mulâtres.
Devant l’avancée des troupes de l’armée indigène, Rosalie parvient, comme de nombreux Blancs, à atteindre Cuba, la colonie espagnole esclavagiste.
« Citoyenne Rosalie » ou « négresse Rosalie » ? Les ambiguïtés du refuge cubain
L’évocation de la fuite des Domingois, devant l’avance des troupes de Dessalines, vers Cuba permet d’imaginer ce que vécurent Rosalie et son époux Michel Vincent. Cuba est alors prise entre la crainte d’une révolte de ses esclaves, contaminés par l’exemple dominicain, et l’espoir de supplanter la colonie française dans la production de sucre et de café.
La mort de Michel Vincent et l’exécution de son testament, dûment consignées par l’agence qui à Santiago représente les intérêts des Français, permettent de mieux connaître le vie de réfugiée de Rosalie.
Le récit aborde ensuite la vie de sa fille Élisabeth Dieudonné, affranchie avec sa mère en 1803. On la retrouve dans les archives, en 1822, dans un contrat notarié lors de son mariage à La Nouvelle-Orléans. À Cuba, le décret d’expulsion des réfugiés, en 1809, a conduit beaucoup d’entre eux vers la Louisiane. Ce fut le cas d’Élisabeth et de sa marraine.
Rosalie est signalée en Haïti en 1823.
Portraits de familles domingoises en exil
Ce cinquième chapitre est consacré à l’accueil des Domingois en Louisiane, où ils sont perçus comme une menace, car la loi du 1er janvier 1808 interdisait l’introduction de nouveaux esclaves et toute personne de couleur pouvait être considérée comme esclave, quelque soit son statut à Saint-Domingue. Les intrigues de la diaspora coloniale esclavagiste montrent les tentatives pour contourner cette loi.
On trouve dans cette diaspora Marie-Blanche Pellon, veuve Aubert, sa filleule Élisabeth et Lambert Détry. C’est une société où le mélange racial rend difficiles les successions. Les mariages interraciaux n’étaient jamais officiels, comme le montre le testament de Lambert Détry, le « mari » de Marie-Blanche Pellon.
Élisabeth épouse Jacques Tinchant, un fils d’exilés domingois, né aux États-Unis, dont on découvre que le père, Joseph Tinchant, un Lorrain, s’était installé à Saint-Domingue. Joseph s’échappe de Cap-Français au moment de l’incendie de la ville et arrive à La Nouvelle-Orléans où il rencontre une femme métisse, Marie-Françoise Bayot, la mère de Jacques né en 1798.
Que sait-on de Marie-Françoise ? On la retrouve sur un acte en Béarn, elle est désignée ainsi :
« Née à Saint-Marc, Isle St. Domingue, le sept novembre mil sept cent quatre-vingt-six, fille légitime et majeure de Pierre Bayot, marin, décédé au dit St. Marc en mil sept cent quatre-vingt-treize, et de madame Marie Lignon son épouse décédée au même lieu en mil sept cent quatre-vingt-dix-neuf. » (citation p. 161).
Comme le signalent les auteurs, une naissance légitime difficile à vérifier en ces temps troublés.
Elle est, en 1809, la compagne d’un exilé domingois Louis Duhart considéré comme Blanc, ils ont deux enfants pouvant être légitimés. Son portrait est plein d’informations sur la société esclavagiste.
Le contrat de mariage d’Élisabeth et Jacques, des « libres de couleur » nous renseigne sur les liens au sein de la communauté des exilés domingois. Les deux jeunes mariés déclarent le nom de leur mère et non celui du père. Élisabeth reçoit en dot une esclave et sa fille.
On suit l’évolution de la famille : les enfants, les investissements dans le bâtiment en profitant de l’essor de la ville. Il faut attendre 1835 pour qu’Élisabeth puisse signer : Élisabeth Vincent épouse Tinchant, réaffirmant ainsi ses origines. Si l’aisance du couple semble bien réelle, la situation sociale des libres de couleur se dégrade avec les lois américaines ségrégationnistes.
Années françaises
Si Louis Duhart et Marie-Françoise Bayot décident de s’installer dans le Béarn natal de Louis en 1832, leurs enfants les suivront plus tard. Jacques, Élisabeth et leurs enfants arrivent en 1840. Ils achètent une ferme mise en métayage, puis en faire-valoir direct : un échec économique. Toutefois, leurs fils reçoivent une bonne éducation au collège de Pau. Les auteurs tentent de reconstituer ce qu’une famille américaine pouvait penser de l’actualité française des années 1840 et 1850.
Premiers pas dans le tabac
Joseph, fils de Jacques et Élisabeth, choisit de retraverser l’Atlantique en 1848 pour rejoindre Louis, son frère aîné resté en Louisiane. Louis se marie en 1849 dans la société créole de La Nouvelle-Orléans.
En 1852, Louis et Joseph se lancent dans le commerce de tabac et de cigares. La menace d’une interdiction d’exercer pour les personnes de couleur amène les deux frères à chercher un débouché européen et à installer un atelier de roulage de cigares en Belgique. L’installation à Anvers de la famille béarnaise et les jeunes Louisianais est datée de l’hiver 1856-1857. Tout en conservant les activités américaines, le petit atelier anversois devient vite un bureau de négoce de la production louisianaise de cigares, imitation de havanes. On assiste on développement de l’activité de la famille à Anvers. Le mariage de Joseph, en 1858, reste au sein de la communauté créole de La Nouvelle-Orléans. La famille prospère malgré un climat politique défavorable alors qu’en Belgique la situation est favorable.
Temps de guerre
La guerre de Sécession intervient brutalement dans les affaires de la famille TinchantJoseph est reparti en Louisiane en 1858, son jeune frère Édouard le rejoint., une période difficile pour les libres de couleur dans La Nouvelle-Orléans confédérée où l’on recrute les « natifs de Louisiane », comprendre les libres de couleur qui sont ainsi sommés de montrer leur adhésion à l’ordre esclavagiste.
L’occupation par les troupes de l’Union est perçue, par les créoles, comme une opportunité, mais c’est une période difficile pour ceux qui avaient soutenu la Sécession d’autant que les armées de l’Union font respecter la règle selon laquelle les esclaves doivent continuer leur travail, dans les plantations, contre un maigre salaire. Les libres de couleur, un temps confondus avec les anciens esclaves en fuite, se défendirent avant d’être mobilisés pour défendre la ville d’un retour des confédérés. Parmi ces mobilisés, on trouve les Tinchant. C’est une occasion de revendiquer l’accès au droit de vote. L’intervention de Napoléon III au Mexique suscite un mouvement d’émigration au sein de la communauté afro-créole. Joseph part pour le Mexique en 1864 tandis qu’Édouard reste à La Nouvelle-Orléans. En 1865, l’assassinat de Lincoln relance, en Louisiane, le débat sur le vote noir, non sans violence.
Édouard Tinchant dans les États-Unis en reconstruction
Dans ce chapitre, on suit le plus jeune fils Tinchant, né en France, dans sa quête de droits pour sa communauté. Installé à Memphis pour y vendre des cigares, au recensement de 1865, il se déclare blanc. Pourtant, en 1867, on le retrouve à La Nouvelle-Orléans, peut-être une conséquence d’un pogrom anti-noir survenu à Memphis le 1er mai 1866.
À La Nouvelle-Orléans, Édouard se manifeste au plan politiqueSoutien à la déségrégation scolaire.. Il est élu en septembre 1867 dans l’assemblée constituante de Louisiane, chargée d’élaborer une constitution pour le retour au sein de l’UnionCette constitution devait respecter les terme du Military Reconstruction Act. Il est un défenseur actif des droits civiques.
Le mariage d’Édouard avec Louise Debergue reste dans la communauté créole. La famille Debergue est impliquée dans le soutien aux orphelinats pour enfants noirs de Louisiane.
Le jeune couple s’installe ensuite à Mobile (Alabama), sans doute en 1870, malgré l’existence, dans cet état, de conflits raciaux. Ils ne sont jamais considérés comme « de couleur ». Édouard y développe une petite fabrique de cigares. Malgré le succès de cette entreprise, le couple quitté Mobile et retourne en Louisiane, avant de s’installer à AnversPasseport de juillet 1878, pour toute la famille. Le climat racial devenait très peu sûr.
Espoirs, déceptions, deuils, mythes : Le Mexique de Jules, Pierre et Joseph Tinchant
On suit Pierre et Jules dans leur aventure mexicaine. Ayant quitté la Louisiane sous blocus, durant la guerre de Sécession, les deux frères s’installent à Veracruz. La région accueille des migrants afro-créoles fuyant le Sud raciste des États-Unis, puis des blancs ruiné par la guerre de Sécession, mais aussi des Européens et notamment des Bourguignons et des Béarnais, dont la famille Sempé bien connue des Tinchant. Jules retrouve, à Jicaltepec près de Veracruz, Édouard Sempé, son condisciple de la faculté de Toulouse. On connaît les aléas de la vie de Jules grâce à la correspondance familiale.
Face aux difficultés liées à la guerre de Sécession, Joseph lui aussi tente l’aventure mexicaine. Il s’installe avec sa famille avant d’entrer en conflit avec son frère Jules, en 1881. Les documents permettent de se faire une idée de l’économie du tabac à cette époque et des pratiques commerciales, pas toujours très honnêtes. Les tentatives pour connecter les affaires américaines et anversoises des frères Tinchant furent d’abord un échec. En 1875, Joseph retourne en Europe tandis que Jules reste au Mexique.
Joseph s’associe avec son frère Ernest dans le commerce belge. Malgré les pertes de son père Joseph dans l’aventure, Vincent, né au Mexique, a reçu une solide formation. En 1894, il part pour La Havane et le Mexique où il retrouve sa famille maternelle. Au retour en Europe, il succède à son père dans le négoce de cigares. Il a tiré profit de l’épisode mexicain pour faire un récit héroïsé de son ascendance où toute trace de Rosalie, l’esclave, a disparu. Son grand-père maternel, un artisan de couleur louisianais, devient un planteur de canne mexicain, son patronyme de Gonzales le permettait.
Anvers : le succès enfin !
Louis, Joseph, Ernest, Édouard et leurs enfants sont des industriels européens.
Reprenant le cours des affaires familiales en 1875, ce chapitre décrit les étapes de la prospérité de la famille autour de deux équipes : Louis et Édouard, Joseph et Ernest, deux approches différentes pour construire leur réussite.
Louis et Édouard poursuivent le négoce de cigares d’imitation dont les noms, des marques déposées, évoquent les caraïbes pour des produits fabriqués en Europe.
De leur côté, Joseph et Ernest choisissent de monter une fabrique anversoise de cigares d’imitation ainsi revendiquée. Dans la presse, ils dénigrent la production cubaine et vantent la qualité mexicaine du tabac qui fournit leur atelier anversois. Leur succès s’appuie sur l’utilisation de la presse et le contournement des régies nationales de tabac en Europe. Leur choix leur permet de fabriquer et de vendre des cigares de qualité sans mention cubaine.
La famille a dès lors pignon sur rue comme le montre leur participation à l’exposition universelle d’Anvers en 1885. En 1893, Joseph et Ernest demandent la nationalité belge, comme les fils de Joseph à leur majorité.
Conclusion
Partant de la rencontre de deux arrières-arrières-petites-filles de Louis et de Joseph, on perçoit les récits très différents de la mémoire familiale, l’ancêtre esclave pour l’une, le mythe mexicain pour l’autre. La conclusion montre l’importance des constructions mémorielles qui figurent en bonne place dans le programme de Spécialité HGGSP.
Épilogue
« Pour des raisons raciales… » ; c’est un fait divers de 1937 qui vient rappeler à une famille bien installée en Europe ses origines serviles. Marie Tinchant ne peut épouser, à Londres, André V. sur décision de justice.
Une nouvelle enquête révèle le sort de Marie-José, morte à Ravensbrück en mars 1945. Marie ou plutôt Marie-José était la fille aînée de Pierre Tinchant, frère cadet de Vincentun utile arbre généalogique est à disposition p. 21 et associé dans l’entreprise familiale. André V. est le fils d’un entrepreneur belge qui s’opposait au mariage. Marie et André purent s’unir puisqu’ils étaient l’un et l’autre majeurs. Pendant la guerre, Marie comme son frère sont résistants. La nature de l’arrestation de Marie demeure incertaine, le motif racial n’est pas exclu.
Un livre passionnant qui met en lumière les possibles franchissements de limites qui paraissaient infranchissables entre l’esclavage et la réussite économique et sociale. Le récit de l’histoire des Tinchant, la petite histoire est éclairée par la grande Histoire, toujours présente.



