L’ouvrage de Sophie Leclerq s’interroge sur la manière dont les colonies ont été enseignées entre la fin du XIXe siècle et du XXe siècle en France. Si le sujet des rapports entre les colonies et la scolarité a déjà été étudié à plusieurs, cet ouvrage veut explorer ce domaine à travers la multitude des sources utilisées, les publics visés (bien plus larges que les enfants scolarisés) et l’analyse politique des images. Il se décompose en 3 temps (« Enseigner », « Plaire », « Convaincre »), auxquels se rajoutent une introduction et une bibliographie riche qui méritent particulièrement l’attention des enseignants préparant l’agrégation interne.
Ce livre est une histoire de la IIIe République. L’Ecole est un projet politique et sociétal majeur. L’ambition de former des citoyens prêts à défendre la République passe par une propagande et une exaltation de la Nation: le projet colonial y trouve forcément sa place. Surfant sur le succès des éditions de journaux d’aventuriers et des récits scientifiques des explorations, les dirigeants républicains vont s’appuyer sur de multiples supports visuels (carnets, photos, gravures, lithographies…) pour rendre ces colonies plus « réelles », plus compréhensibles, plus attachants, aux jeunes écoliers. Ce sont pas les seuls supports puisqu’il faut y ajouter le succès des journaux coloniaux ou le succès des expositions coloniales, dont 1930 est le parangon. Mais quand on s’adresse à un jeune public, l’aspect visuel des discours a cette faculté de mieux pénétrer les esprits et les cœurs et servir ainsi le destin colonial voulu par Ferry et consorts. L’Ecole est un des lieux privilégiés des romans national et colonial.
L’imagerie coloniale est donc fondamentale: Sophie Leclercq montre à quel point ces représentations sont variées. La pièce maîtresse est d’abord la cartographie, élément de base de la géographie. Les élèves tracent des cartes à la main, localisent les peuplades, et ainsi s’approprient ces espaces imaginés. Imaginés car beaucoup de ces représentations sont remplies d’abord d’exotisme (Bougainville, Gauguin et Tahiti) et de clichés, de paternalisme colonial et d’exaltation du mythe du « bon sauvage » qui confinent au racisme assumé. Un des objectifs est aussi de rendre désirable, d’érotiser ces destinations: c’est ainsi que les séances d’Art (histoire et pratique) peuvent se transformer en reproduction dessinée de photos, de séries sur verre, de tableaux.
Par toutes ces pratiques, l’amour de la patrie, l’amour des colonies sortent renforcés, tout comme le prestige de la France. Dans le contexte de la défaite de 1870-71, les colonies sont vues comme un moyen de ne pas se faire dépasser par les pays voisins, comme un débouché économique, comme une source de richesses alimentaires, économiques et humaines (la « Force Noire de Mangin »). De la Polynésie à l’Indochine, en passant par l’AEF et l’AOF, ce sont tous ces enjeux qui sont transmis au jeune public, mais pas seulement, car à travers eux, ce sont aussi les parents qui sont touchés. Les supports étudiés en classe sont également visibles dans l’espace public plus global. Dans cette perspective un rôle non négligeable est joué par les cartes à collectionner en classe, les bons points si chers à l’école de la IIIe République. Ils présentent ainsi des peuples, de la flore, de la faune, des structures villageoises qui renforcent la catégorisation inférieure des indigènes et leur mise au service de l’Empire
Cet ouvrage se révèle particulièrement intéressant et captivant. Parmi ses atouts, la quantité colossale de sources, écrites ou picturales, apportées par l’autrice. La reproduction des images est parfaite et toute en couleur. Cela sera utile à la fois pour les enseignants de Second degré et pour les candidats à l’agrégation qui travaillent sur l’Afrique française. L’autrice apporte un regard nouveau et précis sur ce sujet de l’éducation en démultipliant les regards et les acteurs concernées, que ce soit sur le terrain et en métropole. Sur le temps des IIIe et IVe Républiques, l’autrice nous montre les évolutions, les stratégies, les défis liés au monde scolaire.



