Catherine Ferland, historienne québécoise, nous offre une biographie de « L’incomparable intendant » de la Nouvelle-France. C’est un personnage important car il marque le début de l’histoire vraiment royale dans la colonie. Louis XIV nomme en 1665 le premier intendant de justice, police et finances, mettant ainsi fin à l’administration par la Compagnie des Cent-Associés. C’est une tâche complexe entre lutte contre la menace iroquoise, concurrence entre les récollets et les jésuites, développement économique de la colonie, pour plaire au roi ; « En sept ans, il allait transformer cette colonie d’une manière radicale. »Citation de Thierry Berthet, « Jean Talon, une vie de grand intendant », dans Colloque Jean Talon, grand administrateur, 25 novembre 1994, tricentenaire de sa mort, Association des Amis de Jean Talon, Châlons-en-Champagne, 1994 – cité dans l’introduction, p. 11
Catherine Ferland est une docteure en histoire, spécialiste de l’histoire culturelle et alimentaire du Québec. Elle a fondé les Rendez-vous d’histoire de Québec en 2018Elle intervenait l’année suivante à Blois : Nouveaux regards sur la Nouvelle France avec Dave Corriveau, Roger Barrette et Yves Beauregard – RVH Blois – Table ronde, carte blanche aux Rendez-vous d’histoire de Québec, son intervention portait sur les femmes et économie en Nouvelle-France..
Naître et s’élever dans une France en bouleversement
Il naît en 1626 à Châlons-en-Champagne, sous le règne de Louis XIII, dans une France encore marquée par les guerres de religion. L’autrice place le décor : une ville qui est l’un des bastions de la Contre-Réforme, en ce début de XVIIe siècle. La famille Talon est influente à Châlons comme à Paris, une bonne bourgeoisie qui vise une entrée dans la noblesse de robe.
Son père est avocat, échevin, il envoie son fils étudié chez les jésuites, à Paris, au collège de Clermont, mais on sait peu de chose de la jeunesse du jeune Talon.
Dans une France troublée par la Fronde, il est commissaire des guerres en Flandres en 1653, puis intendant des armées auprès de Turenne, il doit assurer le ravitaillement de l’armée et le paiement des soldats et officiers. Grâce à son action, il devient, à 29 ans, intendant du Hainaut en 1655
L’autrice, dans un encart, rappelle les fonctions d’un intendant au XVIIe siècle (p.34). Dans sa tâche, il correspond régulièrement avec Mazarin. Après 10 ans de bons et loyaux services, il reçoit la terre de Locquignol, proche du Quesnoy et est nommé intendant de la Nouvelle-France.
Un nouvel intendant pour la colonie
L’échec de la gestion par la Compagnie des Cent-Associés qui concentre ses activités sur le commerce des fourrures sans s’occuper à remplir du peuplement de la colonie, amène le roi à s’impliquer dans l’avenir de la Nouvelle-France. Il accepte la démission de la Compagnie des Cent-Associés au début de l’année 1663. Les premières mesures visent à envoyer un premier contingent de filles à marier et le régiment de Carignan-Salières pour contrer les attaques des guerriers iroquois. En matière de justice, il crée le Conseil souverain de la Nouvelle-France. Le poste d’intendant, nouvellement créé, reste vacant durant deux ans. Colbert appuie la nomination de Jean talon le 23 mars 1665. Basé à Québec, sa juridiction s’étend de l’Acadie et Terre-Neuve aux Pays-d’en-haut (la région des Grands Lacs). Elle concerne les aspects administratifs de la sphère militaire : les soldes, les vivres, les munitions, les réparations, les fortifications, ce qui peut provoquer des frictions avec le gouverneur.
Jean talon embarque, le 22 avril 1665, à La Rochelle pour une longue traversée, en compagnie de 50 engagés et de soldats du régiment de Carignan-Salières. Dès sa prise de fonction, Jean Talon a un véritable programme dicté par les ordres qu’il a reçu. Il compte s’appuyer sur la fondation de nouveaux villages et seigneuries, ainsi que sur l’installation permanente des militaires. Il veut développer l’élevage et les activités artisanales. La tâche est gigantesque d’autant que l’éloignement est un problème. Le délai entre l’envoi et la réception d’un message peut donc se calculer en mois. Comment alors informer le roi et Colbert et satisfaire à leurs demandes. Le roi veut une colonie qui serve la métropole, alors que l’intendant souhaite un développement plus autonome. Les contingents de colons envoyés sont modestes, beaucoup moins nombreux que les colons hollandais ou anglais qui arrivent en Amérique.
L’activité de Jean talon se déroule en deux temps : le premier de 1665 à 1668 et le second de 1670 à 1672.
Assurer la défense du territoire
La tâche la plus urgente est la défense des villages de la vallée du Saint-Laurent devant les incursions iroquoises. C’est pour cette tâche qu’est envoyé le régiment de Carignan-Salières qui quitte la Lorraine en décembre 1664 pour rejoindre La Rochelle, sous le commandement du marquis Alexandre de Prouville de Tracy. Après avoir repris aux Hollandais les « îles françaises d’Amérique », la troupe arrive à Québec en juin 1665. Sous l’autorité du gouverneur Daniel de Rémy de Courcelles, la défense de la colonie s’organise avec la construction d’un réseau de forts, de l’embouchure du fleuve Saint-Laurent jusqu’au lac Champlain, notamment aux abords de la rivière des Iroquois (Richelieu). C’est l’intendant qui doit organiser le vêtement, le gîte et le couvert des troupes, notamment pour la saison d’hiver.
En janvier 1666, une première expédition contre les Iroquois est organisée. C’est un échec, même si les troupes sont allées jusqu’à Albany, en Nouvelle-HollandeFutur État de New-York.. Si certains Iroquois négocient (les Oneiouts, les Onontagués et les Tsonontouans), les Agniers restent une menace. Une nouvelle expédition est décidée, bien préparée, pour les ressources nécessaires par Jean Talon.
« Au terme de cette année 1666, les dépenses faites par l’intendant Jean Talon au nom du roi pour l’entretien du régiment de Carignan-Salières totalisent 233 074 livres. Les principaux postes budgétaires de cette somme s’établissent comme suit : 70 084 livres (30 %) pour les vivres, 38 037 livres (16,3 %) pour les « habits et commodités », 40 061 livres (17,2 %) pour les fournitures des officiers et 74 535 livres (32 %) pour les « ustensiles des magasins. » Extrait de « Mémoire des fonds faits pour le paiement des troupes et officiers majors passés au Canada depuis le premier janvier 1665 », informations rapportées dans Roland Lamontagne, « Les dépenses du roi au Canada à l’époque de Jean Talon (1665-1672) », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 13, no 3, 1959, p. 338, cité p. 78.
Cette seconde expédition est un succès. Elle quitte Québec, le 14 septembre 1666, avec quelques centaines de soldats, de 300 CanadiensVolontaires nés à la colonie et d’une centaine de guerriers autochtones alliés Wendats et Algonquins. Un traité de paix est signé en 1667, mais la paix est précaire. La menace vient aussi des colonies anglaises.
Développer et structurer le peuplement
Pour développer la colonie, il faut la peupler. La première étape est un recensement de la population : noms, âges, qualités et métiers des habitants des gouvernements de Québec, de Trois-Rivières et de Montréal, une source précieuse aujourd’hui pour les historiens. En 1666, on dénombre 3 215 personnes d’origine européenne dans 524 familles ou vivant dans une communauté religieuse. Le décompte repris l’année suivante montre un sex-ratio déséquilibré (63,3 % d’hommes)775 hommes célibataires pour seulement 56 femmes et jeunes filles en âge de se marier. (p. 87).
Dans son rapport à Colbert, l’intendant développe trois pistes : augmenter l’immigration, la nuptialité et la natalité. L’autrice présente la situation des engagés, des soldats qui, arrivés temporairement, sont incités à rester. Il faut aussi établir les colons sur de nouvelles terres à défricher. Parmi les militaires du régiment de Carignan-Salières, environ 400 soldats et 30 officiers s’établissent au Canada, environ le tiers. Les noms des officiers se retrouve dans la toponymie des rives du fleuve. La politique des « Filles du roi » est décriteVoir les différents ouvrages de la Société d’histoire des Filles du Roy sur ce sujet : Les Filles du Roy pionnières de Montréal ( 2017), Les Filles du Roy pionnières de la seigneurie de La Prairie (2019) et Les Filles du Roy pionnières de la seigneurie de Repentigny (2021), Les Filles du Roy – pionnières des seigneuries de Varennes et de Verchères (2022), Les Filles du Roy pionnières des seigneuries de la Côte-du-Sud (2022), Les Filles du Roy pionnières de la seigneurie de Demaure (2024) : venues des orphelinats et maisons de charité de Paris, de Rouen et de La Rochelle, elles sont issues de familles pauvres, parfois veuves, mais doivent avoir une bonne réputation. Dotées par le roi, elles se marient très vite après leur arrivée dans la colonie. Pour favoriser les naissances Jean Talon offre de l’argent aux pères de familles nombreuses. Cette politique est plutôt efficace, la population passe d’environ 3 200 à plus de 7 600 habitants.
L’intendant réforme le mode d’attribution des terres sur le modèle des bourgs en étoile autour de l’église et du moulin, protégés par une palissade.

1709 par les ordres de Monseigneur le comte de Pontchartrain, commandeur des
ordres du Roy ministre et secrétaire d’État, par le sieur de Catalogne, lieutenant des
troupes, et dressée par Jean-Baptiste de Couagne. Bibliothèque nationale de France,
département Cartes et plans, GE SH 18 PF 127 DIV 2 P 2. (Dolmaine public) citée p. 104
Organiser la vie civile et religieuse
Il s’agit ici d’équilibrer le pouvoir de l’Église (clergé séculier et régulier) et de l’État dans la colonie. Représentant du roi, l’intendant a un large pouvoir en matière de justice, il est responsable de la levée des taxes qui occasionnent des contestations entre seigneurs et colons. L’autrice rappelle les pouvoirs du Conseil souverain, la plus haute cour de justice de la colonie, présidé par l’intendant. Le cadre législatif est celui de la Coutume de Paris. Les heurts entre l’intendant de le gouverneur sont nombreux, il est vrai que Jean Talon est interventionniste, comme le montre la surprise évoquée par Louis de Buade de Frontenac après sa prise de fonction comme gouverneur en 1672.
L’autrice aborde ensuite la vie religieuse, l’action des jésuites, la mésentente de l’intendant avec l’évêque François de Montmorency-Laval qui fut le premier évêque de Québec. Un sujet récurrent d’affrontement entre le pouvoir civil et religieux est la question de l’eau-de-vie, sa vente aux Premières Nations. Si tous ont le même objectif de limitation, c’est une question d’affirmation du pouvoir qui les oppose. L’intendant, pour contrer les jésuites se fait le défenseur des récollets. Les relations avec les ordres féminins (congrégations ursulines et augustines) sont bonnes.
Diversifier et « autonomiser » l’économie coloniale
L’intendant soutient l’agriculture pour aller vers une autonomie alimentaire de la colonie, mais aussi le développement de la brasseriela bière est alors considérée comme une boisson saine et nourrissante. et de la construction navale qu’il soutient en investissant une partie de ses revenus. En matière économique, il se heurte au monopole de la Compagnie des Indes occidentales sur le commerce des fourrures. L’intendant s’intéresse à la tannerieCréation en 1668 d’une tannerie à la Pointe-Lévy.. Par contre son espoir de ressourcées minières est déçu.
Si Colbert souhaitait développer le commerce international entre la France, le Canada et les Antilles, les efforts de Jean Talon, dans ce domaine, malgré quelques réussites, demeure sans suite.
« L’intendant parvient à concrétiser ses projets à l’automne 1667. Il profite du fait qu’un vaisseau de la compagnie doit quitter Québec en direction des Antilles pour y envoyer du saumon, de l’anguille, de la morue sèche et de la morue verte, des pois, des barils d’huile de loup-marin, des planches, du bois de chêne débité en planches et des petits mâts de navire. Ce vaisseau repart ensuite des « îles françaises d’Amérique » avec à son bord une cargaison de produits tropicaux destinés à la France, comme du rhum, du sucre, de la mélasse, du tabac et du café. Pour terminer la boucle, il revient l’année suivante au port de Québec chargé de denrées spéciales et de marchandises manufacturées expédiées de La Rochelle, notamment du tissu, des outils, des armes, du sel, du vin et de l’eau-de-vie. » (p.166)
Exploration et exploitation du territoire
C’est surtout entre 1670 et 1672 que s’exerce cette activité, dans plusieurs directions.
Il s’agit de développer les territoires de pêche de Terre-Neuve, une pêche exercée par des bateaux européens. L’intendant tente de développer une pêche canadienne en créant des pêcheries sédentaires tout au long de l’estuaire et sur les îles du Saint-Laurent.
La prospection minière s’appuie sur des découvertes fortuites : charbon du Cap-Breton, au cuivre du lac Supérieur et au fer des Trois-Rivières. Les résultats sont décevants.
L’exploration de nouveaux territoires et leur cartographie se développent grâce aux congés de traite aux coureurs des bois notamment en direction des Grands Lacs. Les jésuites jouent aussi un rôle dans ces prospections. Il ne faut pas oublier l’ambition, toujours présente, de trouver une route vers la Chine. C’est René-Robert Cavelier de La Salle qui entreprend l’exploration de la région de l’Ohio et du Mississippi. D’autres explorations se dirigent vers la baie d’Hudson, une mission est confiée à Paul Denys de Saint-Simon et au père jésuite Charles Albanel, partis de Tadoussac, ils remontent la rivière Saguenay jusqu’au lac Saint-Jean. Après un hivernage très rude, ils atteignent, le 28 juin 1672, la baie d’Hudson. Planifiées par Jean Talon, ces explorations continuent après son départ.
Retour en France et fin de vie
Pour clore cette biographie, l’autrice rapporte le retour de Jean Talon, malade il a obtenu du roi son retour en 1672. Il rend compte de sa mission au roi lui-même, au château de Saint-Germain-en-Laye. Il obtient la charge de valet de garde-robe du roi, puis est promu premier valet de garde-robe qui l’oblige à résider au moins le quart de l’année à Versailles. En avril 1674, Jean Talon se fait offrir une charge supplémentaire : celle de secrétaire de la Chambre et du Cabinet. L’autrice détaille ses possessions canadiennes, données au roi, et françaises. Ses charges royales et son titre de noblesse font de Jean Talon un homme important à la cour. En 1692, il renonce à toutes ses charges et se retire à Paris où il meurt le 23 novembre 1694.
Catherine Ferland souhaitait « produire une biographie honnête et actualisée. Cette année, pendant laquelle on célèbre le 400e anniversaire de sa naissance, m’a semblé le moment idéal pour le faire. » (p. 12) ; c’est chose faite. Son ouvrage éclaire l’œuvre de Jean Talon, plutôt méconnue. Il faut attendre les années 1990 pour que sa ville natale se souvienne de lui. La Place du Québec à Châlons, contiguë à la maison natale de Jean Talon a été inaugurée en octobre 2008. « l’Année Talon » marque le 400e anniversaire de naissance de l’intendant : les festivités ont débuté le 8 janvier 2026 et se poursuivront toute l’année. Peut-être un fait à connaître pour les admissibles qui passent les oraux à Châlons.



