Julien Nocetti, docteur en sciences politiques spécialiste de la géopolitique du numérique, propose une analyse approfondie des logiques et des enjeux que représentent les géants du numérique que sont Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft. Regroupées sous l’acronyme GAFAM, ces entreprises sont au cœur de la mondialisation et des relations internationales. Elles englobent également de nouveaux acteurs comme X, Starlink ou encore les géants de l’intelligence artificielle. Ces firmes constituent un vecteur majeur de la puissance économique, politique et culturelle des États-Unis. Dans Les GAFAM, Julien Nocetti analyse les enjeux géopolitiques et démocratiques liés à la place croissante de ces géants du numérique dans l’ordre international contemporain.

L’identité des GAFAM

Le premier chapitre de l’ouvrage revient sur l’identité des GAFAM. Dès les années 2010, cet acronyme, qui date des années 2000, est popularisé en Europe pour souligner les enjeux liés à la régulation du numérique. Les transformations de certaines entreprises, comme Facebook rebaptisé Meta, ainsi que l’émergence de nouveaux géants du numérique, à l’image de Nvidia ou Tesla, interrogent sur la pertinence figée de l’expression GAFAM. Dans le monde anglophone, les appellations Big Tech et Seven Magnificient y sont privilégiées. Elles désignent les firmes américaines du numérique qui forment un oligopole influent.

Les GAFAM sont à replacer dans l’histoire de la Silicon Valley. Celle-ci incarne une vision du monde où l’innovation technologique et la science représentent un remède pour tous les maux de l’humanité. Le modèle de la Silicon Valley repose sur un paradoxe en valorisant l’autorégulation du marché tout en fondant en partie son succès sur des investissements massifs de l’État fédéral américain. En outre, les GAFAM sont devenus indissociables du soft power des États-Unis en participant à leur rayonnement économique et culturel global.

Les dirigeants de ces multinationales occupent une place croissante dans les relations internationales en incarnant, à travers leurs entreprises, leur conception du monde. De Steve Jobs à Elon Musk en passant par Mark Zuckerberg, ces figures du numérique exercent une influence qui dépasse largement le monde de l’économie. Julien Nocetti note qu’à partir de 2024 la position des patrons des GAFAM prend un tournant réactionnaire en faisant la promotion d’une idéologie conservatrice. Ce basculement illustre la proximité entre les géants du numérique et le pouvoir politique, les GAFAM n’hésitant pas à instrumentaliser le pouvoir pour sécuriser leur chaîne de valeur tout en étant des outils de projection de la puissance de l’État américain.

L’économie politique des GAFAM

Dans un deuxième chapitre, l’auteur met en évidence la transformation des GAFAM en acteurs économiques d’un nouveau genre, dépassant le statut de simples géants du numérique. Un paradoxe apparaît alors entre le discours officiel de ces firmes, fondé sur la défense des libertés, et certaines de leurs pratiques visant à coopérer avec des régimes autoritaires pour développer leur activité. Leur position oligopolistique leur permet de contrôler des infrastructures numériques essentielles à l’échelle mondiale, ce qui leur confère un certain pouvoir de conquête. Cette situation alimente le débat politique autour de leur possible démantèlement pour contenir leur puissance.

Les GAFAM fonctionnent comme de véritables entreprises systémiques. Leur modèle repose sur des économies d’échelle, un effet de réseau et le phénomène du « winner takes all ». Par une stratégie de diversification et de rachats de start-up, ces entreprises construisent des écosystèmes à part entière façonnant l’expérience des consommateurs. De plus, il existe une tension entre le fait que les GAFAM œuvreraient pour le bien commun afin de rendre le monde meilleur, et la réalité d’une philanthropie asymétrique ainsi que leur participation aux maux de l’humanité, à l’image du dérèglement climatique et de la pollution de l’environnement.

Ces multinationales jouent un rôle central dans le développement de l’intelligence artificielle. Les GAFAM usent d’un discours ambivalent, oscillant entre promotion du solutionnisme et propos alarmistes, afin de légitimer des investissements colossaux tout en réduisant la concurrence. S’observe alors un phénomène de concentration des technologies liées à l’intelligence artificielle par les GAFAM qui s’accompagne d’une captation massive des données et d’une hausse de leur capitalisation boursière.

La domination exercée par les firmes de la Silicon Valley découle d’une capacité d’influence sans équivalent qui génère de fortes dépendances à l’échelle mondiale. L’auteur reprend la thèse de Nick Couldry et Ulises A. Meijas selon laquelle il existe un « colonialisme des données ». Cette théorie désigne un phénomène d’appropriation des vies humaines, transformées en données afin de devenir des ressources exploitables dans une logique de profit. Ce « colonialisme des données » s’inscrit ainsi dans le prolongement des logiques coloniales traditionnelles où la connexion du monde apparaît comme une nouvelle mission civilisatrice. Cette dynamique s’accompagne d’une division internationale du travail qui concentre les profits et les activités qualifiées dans les pays du Nord, tandis que les tâches peu qualifiées sont externalisées dans les pays du Sud, dans la continuité des logiques industrielles, soulevant des enjeux de respect des droits de l’Homme.

Les défis posés par les GAFAM

Julien Nocetti revient, dans ce troisième chapitre, sur les défis que posent les GAFAM aux acteurs étatiques et aux sociétés civiles. En effet, la captation de l’attention, qui est au cœur de la stratégie des géants du numérique, pose de vraies problématiques concernant le respect de la vie privée et la structure du débat public. Fondés sur une économie de l’attention, les réseaux sociaux génèrent du profit grâce à leur modèle basé sur un fil d’actualité personnalisé par des algorithmes. En orientant les contenus visibles, ces derniers favorisent la formation de bulles informationnelles et renforcent la polarisation de l’espace public.

Aussi, la désinformation numérique est l’un des principaux défis que posent les GAFAM. Les élections présidentielles aux États-Unis en 2016 et 2024 illustrent l’utilisation de trolls et de bots pour diffuser de fausses informations ainsi que des théories complotistes. Ce phénomène s’est vu aggravé par la réduction des dispositifs de modération au sein des plateformes. D’autres cas, comme les élections roumaines de 2024 ou la pandémie de Covid-19, montrent que ces dynamiques dépassent le seul cadre américain et posent la question de la responsabilité des GAFAM dans la lutte contre les fausses informations.

Les GAFAM commettent également d’importantes atteintes aux règles de la concurrence. Ces firmes sont accusées d’abuser de mécanismes contribuant à verrouiller le marché du numérique en faisant obstacle à toute forme de concurrence pour renforcer leur propre pouvoir. Cela s’accompagne par la mise en œuvre de politiques d’optimisation fiscale. En effet, les géants du numérique parviennent à réduire considérablement leur charge fiscale en usant de stratégies diverses. Ces pratiques interrogent la capacité des États à exercer leur souveraineté fiscale face à des acteurs globaux capables de contourner les systèmes nationaux d’imposition.

Une projection globale

Dans ce quatrième chapitre, l’auteur analyse la projection globale des GAFAM. Ce processus passe notamment par la maîtrise des infrastructures numériques mondiales par ces entreprises. Premièrement, ces dernières jouent un rôle central dans le stockage des données avec la possession de data centers et de centres de diffusion de contenus (CDN). Deuxièmement, ces multinationales se présentent comme de nouveaux câbliers en investissant massivement dans la location et la fabrication de câbles sous-marins. Enfin, les GAFAM sont des acteurs à part entière du New Space en contrôlant la chaîne de valeur permettant de mettre en orbite des satellites.

Les géants du numérique sont également des acteurs incontournables des relations internationales en étant capables d’influencer les équilibres diplomatiques et politiques. Leur maîtrise de l’économie de l’information numérique fait d’eux des acteurs ayant une incidence sur les modes de vie. Ils interviennent dans la circulation de l’information, usent du lobbying et jouent un rôle dans le domaine de la cybersécurité. Depuis les années 2010, les GAFAM occupent une place centrale dans les conflits contemporains, où ils contribuent à la guerre de l’information, documentent les crimes de guerre et sécurisent les réseaux, tout en générant de nouvelles dépendances commerciales.

Les GAFAM impactent aussi les dynamiques démocratiques. Effectivement, les réseaux sociaux peuvent accélérer les mobilisations sociales en facilitant l’accès à l’information et la coordination de mouvements physiques. Néanmoins, les géants du numérique participent à la fragilisation de la démocratie avec des algorithmes qui peuvent être utilisés à des fins de propagande politique et de diffusion de fausses informations. Ici, Julien Nocetti expose la thèse de Shoshana Zuboff selon laquelle le capitalisme du XXIe siècle fait de la violation de la vie privée une source de profit se manifestant en partie par l’exploitation des cookies. Ceux-ci permettent de prédire les comportements futurs des utilisateurs et donc de les inciter à agir d’une certaine façon.

Les réponses aux GAFAM

Avec ce dernier chapitre, l’auteur expose les réponses apportées face aux enjeux que représentent les GAFAM. Tout d’abord, en Europe, il existe un débat opposant deux visions de la souveraineté numérique. D’un côté, une lecture pessimiste souligne la dépendance de l’Europe. D’un autre côté, une approche plus optimiste repose sur la croyance en la capacité d’action de l’Europe. Cette ambition se traduit par un effort de régulation des GAFAM, appuyant ainsi la puissance normative de l’Europe. Le Digital Markets Act (DMA) et le Digital Services Act (DSA) en sont la principale incarnation. Ils encadrent les plateformes et limitent leur domination dans l’objectif premier de défendre les libertés fondamentales des utilisateurs. L’Europe se heurte cependant à certaines limites face aux divergences des États membres et à un manque d’investissements.

La Chine demeure le principal rival des GAFAM avec le développement des BATHX (Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi). Cette dynamique fait partie de la stratégie des quatre modernisations lancée dans les années 1970 pour faire de la Chine une grande puissance économique capable de rivaliser avec les États-Unis. Si les BATHX partagent avec les GAFAM le fait d’être en position dominante et de générer des dépendances, ils reposent sur un modèle profondément opposé. En Chine, la loi impose aux entreprises une représentation du Parti communiste chinois en leur sein et une phase d’intégration civilo-militaire visant à transférer des innovations privées dans le secteur militaire. Ainsi, le modèle interventionniste des BATHX s’oppose au modèle libéral des GAFAM.

Aux États-Unis, il existe une certaine unanimité concernant la nécessité de réguler les GAFAM, sans pour autant les affaiblir pour ne pas favoriser les intérêts économiques chinois. Les géants du numérique sont de plus en plus associés aux objectifs de sécurité nationale en étant liés à l’armée et aux services de renseignement américains. Cette évolution confirme le rôle central des GAFAM comme instrument de la puissance des États-Unis.

Conclusion

Julien Nocetti montre ici que les GAFAM sont devenus des acteurs globaux omniprésents, dépassant le seul champ du numérique. Leur influence ambivalente, entre soutien aux dynamiques démocratiques et manipulation de l’information, accentue les tensions géopolitiques existantes. Ils apparaissent comme une nouvelle forme de pouvoir global, posant ainsi la question de leur responsabilité et de leur régulation.

Cet ouvrage permet d’appréhender les logiques qui régissent les GAFAM pour en saisir les enjeux. Les notions théoriques sont rendues intelligibles par l’usage d’exemples variés issus de l’actualité et de l’histoire. La grande richesse de l’œuvre réside dans sa structure qui permet d’explorer la dimension sociale et politique des GAFAM qui impacte les sociétés civiles et les États.