À l’heure où la gauche française est plus divisée que jamais, de plus en plus de voix s’élèvent pour appeler à l’union. Toutefois, le Front populaire lui-même ne s’est pas construit en un jour. Associé dans l’imaginaire populaire à l’action de Léon Blum et aux grandes grèves de 1936, l’alliance des communistes, des socialistes et des radicaux a été́ jalonnée d’étapes. La première d’entre elles, le pacte d’unité d’action, quoique décisive, a été́ trop souvent occultée. Entre février et juillet 1934, le PCF et la SFIO, deux partis à couteaux tirés, “socio-traîtres” pour les uns, “moscovites” pour les autres, enterrent la hache de guerre et s’unissent contre le danger fasciste matérialisé́ par la tentative insurrectionnelle des ligues d’extrême-droite le 6 février 1934. Ce cheminement jusqu’à la signature d’un pacte d’unité d’action antifasciste en juillet 1934, Jean-François ClaudonIl est agrégé́ et docteur en Histoire, enseignant au lycée René Cassin à Arpajon. Il est membre de La Gauche démocratique et sociale (GDS) qui est un réseau de militants constitué autour de la revue Démocratie et socialisme dont il est le directeur. Ce dernier est l’auteur de 1920 ou la scission. L’année du Congrès de Tours, paru aux éditions Matignon en 2021, un historien directeur d’une revue militant pour des gauches unies. le raconte en historien à partir des sources les plus récentes. Il ausculte le ballet des tractations, circonvolutions, reculs et appels du pied que se livrent les deux frères ennemis de la gauche. L’influence des grandes figures – Léon Blum évidemment, Maurice Thorez, Paul Faure – y est analysée avec finesse, sans que jamais ne soit oublié le poids des masses sur les décisions des états-majors, ni délaissé́ le contexte international.

L’étude de Jean-François Claudon, en plus de poser un jalon historiographique, dégage les grandes lignes d’unité d’une époque trouble, retranscrivant l’esprit et les difficultés de la gauche des années 1930. Elle trace également un chemin, celui de l’unité malgré les divisions, dans un contexte de montée continue de l’extrême-droite et de polarisation de la vie politique française et européenne qui n’est pas sans rappeler, mutatis mutandis, celui que nous connaissons aujourd’hui. Composé de six chapitres (avec les notes placées en fin de ces derniers), outre un avertissement (p. 11), une introduction (p. 13-25), ce livre comporte un chapitre I sur « Retour sur le 6 février 1934 » (p. 27-65), un deuxième intitulé « Quand les masses s’en mêlent » (p. 67-104) suivi d’un troisième sur « Le temps des tâtonnements »  (p. 105-165), d’un quatrième « Le grand tournant de printemps 1934 »  (p. 167-209), d’un cinquième « Vers l’unité d’action, enfin ! »  (p. 210-248), puis d’un sixième et dernier intitulé « Un accord historique » (p. 249-295). L’ouvrage se termine par un épilogue et une conclusion (p. 297-311) suivi de nombreuses notices des principaux personnages (p. 313-374) et d’une chronologie détaillée (allant de janvier 1934 à juin 1936) du pacte d’unité d’action (p. 375-391) sans oublier toutes les attributions de l’ouvrage scientifique : liste des sigles employés (p. 393-400) ainsi qu’une bibliographie indicative avec archives, sources, témoignages, biographies, ouvrages et articles (p. 401-409), puis, enfin, des remerciements (p. 411-412).

De février à juin 1934

Le premier chapitre s’intitulant « Retour sur le 6 février 1934 » (p. 27-65), de 38 pages, dresse à grands traits un portrait de la France au début de l’année 1934 avant de revenir sur la fameuse émeute ligueuse du 6 février 1934. Le deuxième, intitulé « Quand les masses s’en mêlent » (p. 67-104) et concentré sur une semaine d’une densité politique rarement atteinte, se focalise sur la riposte populaire aux factieux ainsi que sur les perspective unitaires ouvertes, à gauche, par les contre-manifestations monstres du 12 février 1934. Le troisième « Le temps des tâtonnements »  (p. 105-165) et le quatrième chapitres « Le grand tournant de printemps 1934 »  (p. 167-209) se répondent, mais dans une temporalité différente – car mensuelle et non plus quotidienne. L’un traitre des velléités unitaires de la base militante et des laborieuses tentatives de rapprochement au sommet entre la mi-février et le début du mois de mai 1934, tandis que l’autre analyse la crise interne du PCF, exprimée au grand jour par la fronde menée par Jacques Doriot au même moment, et son règlement à Moscou, à la mi-mai 1934, qui impose de facto un tournant tactique, sinon stratégique, d’une ampleur dont fort peu d’acteurs a alors conscience. La voie vers l’unité d’action était ouverte, mais le fossé creusé entre les deux partis depuis près de 10 ans et les ambiguïtés des divers changements de cap négociés étaient tels qu’il fallut deux bons mois (mai et juin 1934) pour aplanir les préventions des uns et des autres, et pour régler les différends.

De juillet 1934 à juin 1936

Les deux derniers chapitres reviennent sur ce cheminement tortueux qui débouche, le 27 juillet 1934, sur la conclusion du pacte d’union d’action entre la SFIO et le PCF.

Dans le chapitre V « Vers l’unité d’action, enfin ! »  (p. 210-248), Jean-François Claudon reprend la chronologie pour décrire l’état de la SFIO lors du printemps 1934 victime depuis 10 ans de la stratégie « classe contre classe » décidée par l’Internationale communiste (Komintern) et exécutée par le PCF envers la SFIO et le parti radical. Devant le danger nazi, Staline cherche à gagner du temps en ordonnant le « front unique contre le fascisme » au Komintern, début mai 1934. Fin mai 1934, les dirigeants communistes français tentent de suivre la nouvelle ligne. À Ivry, lors du début de la conférence du PCF chargé d’exclure Jacques Doriot du parti, Maurice Thorez fait un rapport anti-unitaire, le 23 juin pour ensuite se dédire trois jours plus tard dans dans son discours de clôture, le 26 juin 1934… Qu’importe car le sommet doit être en accord avec les accords électoraux unitaires de la base.

Le chapitre VI « Un accord historique » (p. 249-295) décrit en respectant la chronologie au plus près l’accord historique conclu entre la SFIO et le PCF, le 27 juillet 1934, soit un mois après la conférence communiste d’Ivry.

Aux origines du Front populaire. Le pacte d’unité d’action une étude renouvelant la question ?

Dans son épilogue et conclusion (p. 297-311), Jean-François Claudon résume à grands traits les évènements qui se déroulent entre août 1934 et juin 1936 constituant ainsi l’épilogue (p. 297-307) avec le rappel des résultats des cantonales d’octobre 1934 et les municipales de mai 1935 poussant les états-majors de la SFIO et du PCF à l’unité. Reste le parti radical mais qui se dirige lentement vers l’unité des gauches après son congrès d’octobre 1935 grâce à la motion Jean Zay. Les évènements internationaux poussent également à l’unité des gauches en France avec le contre-exemple en Italie, en Allemagne puis en Autriche et en Espagne (les Asturies)…

Dans sa conclusion (p. 307-311), Jean-François Claudon révèle les raisons pour lesquelles il a écrit ce livre avec des accents militants. En effet, selon lui, « l’idée-force de cet ouvrage était de montrer que l’unité des gauches a été imposée par les masses à des appareils qui cultivaient la division pour des raisons éminemment bureaucratiques » (p. 307). Après cette première leçon, la deuxième est que les tournants historiques tiennent plus des faits bruts « ainsi que les rapports de force se vérifiant dans l’action des masses, qui les contraignent bien souvent à adopter in fine le cours unitaire qu’ils réprouvaient vigoureusement jusque-là » (p. 308).

Toujours est-il que Jean-François Claudon est d’autant plus convaincant qu’il maîtrise l’ensemble de sa documentation convoquant tour à tour aussi bien les archives que les sources, témoignages, biographies, ouvrages et articles. D’ailleurs, il utilise avec une grande pertinence aussi bien les ouvrages les plus récents sur la question (comme par exemple, celui d’Olivier Dard et Jean Philippet, Février 1934. L’affrontement, Fayard, 2024) que les plus classiques (comme par exemple, , celui de Serge Berstein, Le 6 février 1934, Julliard, coll. Archives, 1975).

Enfin, avec sa collection Une autre Histoire (pour sortir des sentiers battus de la vulgate en cours), nous tenons à féliciter les éditions Atlande de remettre au goût du jour des éditions de poche bon marché avec un contenu de haute qualité faisant référence dans sa bibliographie à une documentation la plus récente comme à celle faisant autorité sur la question depuis quelques décennies.

Bref, nous ne pouvons que recommander ce petit ouvrage (416 pages) qui s’adresse aussi bien aux enseignants-chercheurs s’intéressant à l’histoire politique de l’entre-deux-guerres en France et à celle des partis politiques de gauche (SFIO, PCF et parti radical) que les érudits sans oublier les étudiants en histoire cherchant de nouveaux sujets de Master 1 et 2, voire de thèse.