Publié aux éditions Les Arènes, en partenariat avec le musée d’Orsay et le musée de l’Orangerie, Impressions Claude Monet est une imposante bande dessinée biographique de plus de 200 pages consacrée au maître de l’impressionnisme. Le scénario est signé Stephen Desberg, les dessins Miguel Lalor, avec une relecture scientifique assurée par Anne Robbins, conservatrice peinture au musée d’Orsay. L’album paraît à l’occasion du centenaire de la mort de Claude Monet, disparu le 5 décembre 1926, et accompagne notamment l’exposition Monet, peindre le temps, présentée au musée de l’Orangerie du 30 septembre 2026 au 25 janvier 2027. Une biographie riche et sensible qui invite à redécouvrir Monet à travers sa vie, son œuvre et cette quête inlassable de la lumière.
Une vie par touches successives
Stephen Desberg choisit de raconter la vie de Monet par touches successives, comme autant d’impressions qui composeraient progressivement le portrait du peintre. Le récit revient sur ses débuts au Havre, où le jeune Monet découvre la peinture de paysage auprès d’Eugène Boudin, puis sur son arrivée à Paris, où il rencontre notamment Renoir, Sisley et Bazille. Le poids des conventions artistiques et de l’Académie, mais aussi les tensions avec sa famille, qui aurait préféré le voir suivre une voie plus conventionnelle, constituent l’arrière-plan de ces premières années.
Le récit évoque également son service militaire en Algérie en 1861-1862, expérience au cours de laquelle Monet est marqué par la lumière et les couleurs nord-africaines. De retour en France, il poursuit ses recherches sur la peinture en plein air et s’éloigne progressivement des règles de la peinture académique. Ses relations avec Édouard Manet, Pierre-Auguste Renoir, Camille Pissarro, Berthe Morisot et les autres futurs impressionnistes nourrissent cette nouvelle manière de peindre.
Le Salon des Refusés de 1863, organisé à la suite des nombreuses œuvres écartées du Salon officiel, constitue un épisode important dans cette remise en cause de l’académisme. Quelques années plus tard, Monet participe à l’exposition indépendante organisée dans l’atelier du photographe Nadar, boulevard des Capucines, le 15 avril 1874. Il y présente Impression, soleil levant, peint au Havre en 1872. Le tableau inspire au critique Louis Leroy le terme « impressionnistes », d’abord employé de manière ironique avant de s’imposer pour désigner le mouvement.
L’album suit ensuite les étapes de la carrière et de la vie privée du peintre : son installation à Argenteuil en 1871, où il développe sa peinture de plein air, son mariage avec Camille Doncieux, la mort de celle-ci en 1879, puis sa vie auprès d’Alice Hoschedé, qu’il épousera en 1892. La BD montre aussi le rôle essentiel des collectionneurs et des marchands dans la reconnaissance progressive de son travail. Ernest Hoschedé, collectionneur et amateur d’art, acquiert notamment Impression, soleil levant et commande à Monet plusieurs œuvres pour son château de Montgeron. Sa faillite l’oblige cependant à vendre une partie de sa collection. Paul Durand-Ruel, marchand et défenseur précoce des impressionnistes, joue quant à lui un rôle déterminant dans la diffusion de leurs œuvres, notamment auprès des collectionneurs américains. La reconnaissance de Monet se construit ainsi progressivement, malgré les difficultés financières de ses débuts.
La vie de Monet est ensuite marquée par Giverny, où il s’installe en 1883. C’est là qu’il développe son travail en séries : les Meules, les Peupliers, puis les Cathédrales de Rouen, peintes à partir de 1892-1893. Les séjours à Londres et à Venise enrichissent également cette recherche inlassable sur les variations de la lumière.
La BD accorde également une place importante à l’amitié entre Monet et Georges Clemenceau. Les deux hommes se connaissent depuis les années 1860 et se rapprochent durablement à partir des années 1890. Leur profonde complicité se nourrit notamment de leur passion commune pour les jardins et les fleurs. Clemenceau joue surtout un rôle essentiel dans l’aboutissement du projet des Nymphéas. À partir de 1914, alors que Monet traverse une période personnelle difficile et souffre progressivement de problèmes de vue liés à la cataracte, il se lance dans ce projet monumental. Pendant la Première Guerre mondiale, les Nymphéas prennent également une dimension symbolique, un symbole de paix. Les panneaux seront finalement installés à l’Orangerie en 1927, quelques mois après sa mort.
Une impression de lumière et d’émotion
C’est là que réside, à mes yeux, la grande réussite de cette bande dessinée. Le choix de Stephen Desberg de procéder par touches, plutôt que de dérouler une biographie strictement chronologique, est particulièrement intelligent. Il permet d’embrasser en même temps la vie de l’artiste, sa conception de la peinture, ses amitiés, ses amours, ses difficultés et ses deuils. Le récit fait ainsi comprendre une recherche qui traverse toute son existence : peindre la lumière et tenter de retenir sur la toile ce qui ne cesse de changer. Cette construction fait directement écho au travail de Monet.
Le dessin de Miguel Lalor accompagne parfaitement cette approche. C’est sans doute l’un des grands atouts de l’album. Les planches sont légères, lumineuses, expressives, avec une palette qui évolue au fil du récit : les cafés et les rues de Paris, les paysages de Normandie, les lumières de Londres ou de Venise, puis les jardins de Giverny. Les couleurs semblent parfois déposées sur la page par petites touches, comme si le dessinateur cherchait lui aussi à restituer une impression plutôt qu’une reproduction exacte. Les reproductions des tableaux de Monet sont particulièrement réussies. Elles s’intègrent au récit et permettent de comprendre les recherches du peintre sur la lumière, la couleur, le plein air et les variations d’un même motif. La couverture, avec ses touches de rouge évoquant les coquelicots, donne d’ailleurs immédiatement le ton de cet album qui est aussi un très bel objet.
Cette biographie documentée, accessible et poétique est un véritable coup de cœur. Stephen Desberg parvient à éviter l’écueil d’une simple succession de dates et d’anecdotes : il fait progressivement émerger un homme derrière le peintre, avec ses convictions, ses passions, ses fragilités, ses amours, ses deuils et cette obsession jamais abandonnée de saisir la lumière. Le scénario trouve un prolongement remarquable dans les dessins de Miguel Lalor, légers, lumineux et expressifs, qui font de l’album un très bel objet.
Le pari de raconter Monet « par impressions » fonctionne particulièrement bien. Le lecteur passe ainsi des cafés des Batignolles aux paysages de Normandie, d’Argenteuil aux rues de Londres, des façades de la cathédrale de Rouen aux jardins de Giverny. Et lorsque viennent les dernières pages, consacrées aux Nymphéas et à la vieillesse du peintre, la quête de la lumière devient aussi une réflexion sur le temps qui passe et sur la difficulté à retenir ce qui, par nature, nous échappe.
Une réelle réussite, à se procurer sans hésiter, aussi bien pour les amoureux d’histoire que de peinture. Et une belle idée pour les CDI, où cet album pourrait permettre aux élèves de découvrir Claude Monet, l’impressionnisme et une époque de profond renouvellement artistique à travers une œuvre exigeante, poétique et accessible.
Présentation de l’exposition Monet, peindre le temps au musée de l’Orangerie du 30 septembre 2026 au 25 janvier 2027 :



