Ce numéro des Chroniques d’histoire maçonnique Printemps-Été 2026 / 1, N° 97 : « La liberté de conscience, des Lumières au Grand Orient de France », 1. Des Lumières au Convent de 1877, première parution de l’année 2026, s’ouvre sur un dossier (p. 6-69) consacré à la liberté de conscience, des Lumières à la Troisième République, complété en varia (p. 70-88) par une étude sur la mémoire de Jules Ferry. Les six contributions suivent un parcours chronologique : les Lumières (Pierre-Yves Beaurepaire, Charles Coutel et Cécile Révauger), puis le tournant de 1877, quand le Grand Orient de France cesse de faire de la croyance en Dieu la base de la franc-maçonnerie (Philippe Foussier et Gérard Contremoulin), enfin la postérité de Ferry, initié en 1875 (Paul Baquiast et Bertrand Sabot). Un même fil les relie : l’affirmation lente d’une liberté de conscience indépendante de l’appartenance confessionnelle, et son prix, maçonnique autant que politique.
- Franc-maçonnerie et liberté de conscience dans l’Europe des Lumières (par Pierre-Yves Beaurepaire) : p. 6-19
À partir du pasteur huguenot Jacques Pérard, franc-maçon exilé en Prusse, l’auteur montre que la liberté de conscience est au XVIIIe siècle un enjeu à la fois confessionnel et politique. La franc-maçonnerie, laboratoire transconfessionnel souvent porté par des hommes issus de minorités, est aussi une cible : procès de Crudeli en Toscane, bulles de 1738 et 1751, qu’il relit comme la condamnation de la neutralisation de l’espace de la loge. Les tentatives de rapprochement entre chrétiens (Maistre, Saltzmann, Türckheim) s’enlisent dans la crainte d’un complot jésuite, et juifs et musulmans restent exclus, comme à Bayonne. Pierre-Yves Beaurepaire refuse d’y voir une impasse : il faut comprendre cette maçonnerie dans les cadres de son temps.
- La liberté de conscience ou l’apprentissage du jugement éclairé, le message original de Condorcet (par Charles Coutel) : p. 20-31
Charles Coutel voit chez Condorcet le fondement d’une liberté de conscience « absolue » sans être absolutiste ni dogmatique : l’esprit libre sait revenir sur ses erreurs et vise le meilleur plutôt que le parfait (méliorisme). Il distingue trois volets : heuristique (les savoirs élémentaires d’une instruction publique laïque), zététique (le doute et la correction des erreurs) et éthique (l’amour de l’Humanité), qui prémunissent contre les dangers populiste et technocratique. Il appelle à la vigilance face aux détournements de l’expression « liberté de conscience » et soutient la demande du Grand Orient d’inscrire dans la Constitution les deux premiers articles de la loi de 1905. Une annexe résume sous forme de tableau la « traduction condorcétienne des Lumières ».
- Thomas Paine (1737-1809) et Nicolas de Bonneville (1760-1828) : un dialogue franco-britannique sur la franc-maçonnerie et la liberté de conscience (par Cécile Révauger) : p. 32-43
L’Anglais Thomas Paine et le Français Nicolas de Bonneville, qui traduit en 1812 l’essai posthume de Paine sur l’origine de la franc-maçonnerie, sont proches de l’Ordre sans que leur appartenance soit prouvée. Cécile Révauger en doute, contrairement à Charles Porset. Tous deux rejettent les dogmes et se disent déistes. Bonneville vise surtout les jésuites, accusés d’avoir infiltré l’Ordre (son livre de 1788 est refusé en dédicace par une loge parisienne et son prospectus interdit par le Grand Orient), se dit chrétien et ne veut pas séparer religion et gouvernement. Paine récuse toutes les Églises révélées. Leur liberté de conscience nourrit un engagement universaliste, au Cercle social et pendant la Révolution, mais ils restent peu sensibles à la cause des femmes.
- 1849-1877 : quand le Grand Orient de France imposait la croyance en Dieu (par Philippe Foussier) : p. 44-60
Philippe Foussier retrace les vingt-huit années pendant lesquelles la Constitution du Grand Orient a fait de l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’âme la base de l’Ordre, alors que les Constitutions d’Anderson de 1723 n’imposaient rien de tel. Introduite en 1849 (amendement Duez), l’obligation est maintenue en 1865 par 99 voix sur 136, mais le texte affirme aussi la liberté de conscience. L’opposition de Massol puis de Desmons progresse avec une génération républicaine et positiviste. En 1877, sur le rapport de Desmons, la « liberté absolue de conscience » remplace la référence à Dieu (135 voix contre 76), sans supprimer l’invocation au Grand Architecte de l’univers, laissée au choix des loges. Les Grandes Loges d’Irlande, d’Écosse, d’Angleterre puis de New York rompent avec le Grand Orient.
- 1877 : le Grand Orient de France invente la franc-maçonnerie sans Dieu (par Gérard Contremoulin) : p. 61-69
Dans un texte qui défend la liberté absolue de conscience comme valeur clé de l’humanisme, Gérard Contremoulin lit 1877 comme l’invention d’une « franc-maçonnerie sans Dieu » : on peut désormais devenir franc-maçon sans croire en Dieu. Il en suit les prolongements : suppression des formules religieuses du Rite français (1879), version « Amiable » de 1886 qui assigne à l’Ordre le perfectionnement de l’humanité « ici et maintenant », scission de 1913 d’où naît la future GLNF. Il termine sur les questions ouvertes (le GADLU face à la transcendance, l’interdit des débats religieux et politiques, la mixité admise au Grand Orient en 2010) et sur deux réponses antinomiques : doit-on croire, ou peut-on ne pas croire ?
- Jules Ferry : mémoires et légendes (par Paul Baquiast et Bertrand Sabot) : p. 70-88
Paul Baquiast et Bertrand Sabot reprennent une conférence donnée au siège du Grand Orient, dans le temple où Ferry fut initié avec Littré en 1875, et la partie de leur livre consacrée à ses « légendes dorées et noires ». Après un rappel biographique, ils distinguent la mémoire dorée d’avant 1945 (obsèques nationales civiles, monuments de Saint-Dié, Tunis et Haïphong, fêtes de 1931 associant école et empire) et celle d’après 1945 (guerre scolaire des années 1950-1960, centenaires dispersés de 1981-1982, hommage de François Hollande en 2012 condamnant la colonisation). Les légendes noires naissent des haines de son vivant (caricatures de « Ferry-Famine » et de « Ferry-Tonkin ») puis se divisent : extrême droite catholique et antimaçonnique, extrême gauche dénonçant l’école de classe et la colonisation, accusations de « génocide culturel » envers les langues régionales (la phrase « cracher et parler breton » n’est attestée par aucun document d’époque), critiques féministes que Mona Ozouf juge anachroniques. Elles disent davantage de leur époque que de Ferry.
© Les Clionautes (Jean-François Bérel pour la Cliothèque)



