Daniel Horia est né en 1981 à Bucarest. C’est donc à hauteur d’enfant qu’il dessine la vie quotidienne en Roumanie sous la dictature de Ceaucescu. La trilogie raconte l’univers familial et l’histoire de son pays. Les deux premiers tomes emmènent le lecteur jusqu’en 1986 dans ce pays qui fut l’un des plus fermés d’Europe de l’Est, avant la disparition du Rideau de Fer. «  Je suis né roumain  » est tout à la fois une lecture plaisir et un témoignage d’un temps passé à ne pas regretter. À dévorer. 

La citadelle de l’enfance

Dans un premier temps, » Je suis né roumain » est un arbre généalogique aux branches complexes et fragiles. Daniel est un enfant unique et de santé fragile. Il a été très désiré par sa mère. Avec son père Liviu, ils vivent dans un petit appartement aux pièces reliées entre elles, terrain de jeu formidable pour Dany et son ami Cosmin. Il y a même une télévision dont l’antenne illégale permet de recevoir des chaînes bulgares. Les grands-parents paternels vivent dans la même rue. Tao a été général pendant la guerre ; sa position assure prestige et puissance à Oga. À l’inverse, les grands-parents maternels, Catrinel et Aon, de milieu moins privilégié, offrent au petit urbain la plénitude d’un jardin dans le quartier de Cotroceni. Il y a aussi Liliana, la tante, qui n’est jamais rentrée d’une tournée du ballet de l’Opéra en Allemagne en 1978.

Tous ces destins s’entrecroisent pour tisser des histoires dans le décor de la Roumanie d’avant. Les parents travaillent six jours sur sept et, si Aon a de l’argent, même dans son quartier chic, les rayons sont vides. De l’hôpital à la caisse de l’épicerie, chaque individu qui détient un pouvoir, si modeste soit-il, en use et en abuse sur les autres. Alors, tous vivent » dans une cage nommée Roumanie « . Puisque la ligne de téléphone est partagée entre deux appartements, la liberté de tous est dans les jardins. Le 26 avril 1986, si Dany a les yeux qui piquent dans le square, ce n’est pas de fatigue. À un millier de kilomètres de Bucarest, la centrale nucléaire de Tchernobyl vient d’exploser. Mais le silence s’abat sur le pays, les oiseaux se taisent, le ciel prend une étrange couleur… et la vie continue.

La maison de glace

Dany a grandi ; Bucarest se démolit et se construit au gré du bon vouloir du camarade Nicolae. Les parents continuent de se déchirer dans le petit appartement. La terreur de l’enfant face à cette violence se retrouve dans le graphisme de Daniel Horla. À l’inverse, les vacances familiales et le séjour dans le sanatorium du 1er Mai à Olănești donnent de jolies couleurs au récit. Dany y est heureux, le régime a pensé à tout. Bien davantage qu’au jardin d’enfants où l’uniforme le gratte, la nourriture lui déplaît et la camarade Angelica le gifle de colère. Le regard de Daniel se porte sur sa famille, bien moins tranquille qu’en apparence. L’alcoolisme, le mépris de classe et l’aigreur d’une vie non choisie sont aussi présents dans cette maison de glace. La solitude de Dany est encore plus prégnante quand il commence à percevoir son attirance pour les garçons, mais sa mère l’aime toujours.

L’absence de chauffage au cœur de l’hiver et les coupures d’électricité sont le quotidien de tous. Si la solidarité joue à plein dans la famille, il n’en est pas de même dans la société. Le cambriolage de la maison de Dany révèle la paranoïa des parents, qui est, finalement, celle de tous les Roumains. Qui a parlé du départ en vacances ? Qui savait pour leur départ ? Et si c’était un coup de la Securitate ? Le doute subsiste toujours. Alors que la construction de la Casa Poporului déchire l’urbanisme de la capitale, » le petit Paris » se décrépit. Les immeubles communistes poussent comme des champignons dans cette ville que Aon ne reconnaît plus. Les enfants peuvent s’évader à travers les émissions de télévision ou un magazine venu de Russie, en couleurs et qui leur est destiné. Pas d’échappatoire pour les adultes, juste des souvenirs de voyage ou un magnétophone à cassettes venu d’Allemagne que tous envient. Rien ne tremble encore en Roumanie en 1986…

 » Je suis né roumain » tome 2