L’historien Romain Blandre et le journaliste Jean-Pierre Stucki-Darsch retracent l’histoire d’un groupe terroriste antisémite et négationniste, qui s’est présenté comme indépendantiste. Les auteurs font le constat d’une complaisance qui perdure dans l’opinion publique et d’un sujet toujours vif, rappelant notamment l’inscription « Schwarzen Wolfe » taguée sur une des tombes profanées du cimetière juif de Quatzenheim en février 2019. Un documentaire « Les loups noirs d’Alsace : l’histoire falsifiée » (2025) a précédé le livre.
Histoire d’une enquête, 1976-1982
A l’assaut des symboles
Les attentats commis par les Loups noirs frappent en effet des symboles à commencer par la croix de Lorraine du Staufen érigée à Thann en 1949. Symbole de la Résistance alsacienne, elle est dynamitée le 16 mars 1981. Les jours qui suivent, cinq maires alsaciens reçoivent une lettre de menaces. Jacques Chirac, en pleine campagne présidentielle, se rend alors sur les lieux. Une souscription est lancée pour reconstruire la croix, inaugurée dès le 18 juin 1981. Les trois hommes plastiquent à nouveau la croix dès le 20 septembre de la même année. L’émotion est vive et de nombreux Alsaciens sont favorable à une nouvelle reconstruction. Une croix en bois est érigée rapidement, il faut attendre le 18 juin 1986 pour qu’une troisième croix, plus grande et mieux éclairée, soit à nouveau inaugurée.
Ces attaques avaient été précédées de celle de la colonne Turenne, dès le 9 décembre 1980. Installée à Turckheim sur les lieux de la bataille du même nom, elle marque la victoire des troupes de Louis XIV sur les armées impériales. C’est donc un symbole du rattachement de l’Alsace à la France pour les uns, de l’asservissement de la région pour les indépendantistes. Le monument avait été démoli en 1940, reconstruit en 1958, barbouillé aux couleurs de l’Alsace en 1975 avant d’être victime d’une tentative de plasticage en 1980. Les terroristes n’ont pas fait preuve de discrétion : trois hommes et une femme en manteau de fourrure. Une voiture verte, présente avant l’explosion et le lendemain, avait été repérée. La charge n’avait pas totalement explosé. La colonne, ébranlée, a été démontée par sécurité. Les gendarmes ont en revanche recueilli de multiples éléments.
Les loups traqués… et débusqués
A partir de mars 1981, l’enquête s’accélère et identifie un groupe de suspects d’une dizaine de personnes dans les mouvances autonomistes. Ils sont placés sous écoute, le flagrant délit est envisagé. Mais l’apparition de Dieter Faulhaber, considéré comme dangereux par les autorités allemandes, dans leur entourage, précipite les arrestations. De même, le projet de Pierre Rieffel de faire exploser le Mémorial des martyrs de la déportation du Struthof rend urgente une intervention.
Les loups dans les mailles du filet
François Reichhardt, responsable du groupe chargé des homicides et des « affaires réservées » au Service régional de la PJ de Strasbourg, a révélé qu’il y avait un projet d’enlever une personnalité juive, information confirmée par les RG. La cible, Francis Dreyfus, élu local à Villé, a confirmé aux auteurs avoir été prévenu de ce projet par le cabinet du préfet. Les arrestations simultanées permettent aussi la découverte d’explosifs et de détonateurs. Les policiers font parler les « maillons faibles » du groupe pour obtenir des aveux des meneurs. Le coup de théâtre est la révélation de la responsabilité des loups noirs dans l’incendie du Struthof en 1976.
Les « proto-loups noirs » contre le Struthof, 13 mai 1976
L’incendie frappe une baraque du camp réaménagée en musée, les objets exposés sont intégralement détruits à l’exception de quelques objets en pierre et en métal. Des archives et des documents exposés sans copie existante, ont été brûlés, de même que la potence du camp.
L’intention criminelle ne faisait aucun doute dès le lendemain avec la présence d’inscriptions jaunes : la date du 27.01.1945 et une croix de Lorraine taguées sur le mémorial et le mirador 8. La date évoque l’arrivée d’un premier convoi d’Alsaciens accusés de collaboration lorsque le Struthof est devenu un camp d’internement administratif. La lettre de revendication minimise les crimes nazis en pointant le comportement des Français pendant la guerre, mis sur le même plan que celui des Allemands, ainsi que les bombardements alliés. Les auteurs estiment que le Stuthof présente une falsification de l’histoire destinée à enrichir les guides.
Le 27 janvier 1979, un acte de vandalisme vise le lieu de mémoire. Des objets ont été dérobés dont un drapeau de l’amicale des anciens déportés, les photographies et les panneaux d’exposition ont été lacérés au cutter. Fait troublant : les objets qui subsistaient de l’incendie de 1976 ont été volés. Cependant, un non-lieu a été prononcé.
Les loups noirs devant leurs juges
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L’enquête
En mai 1976, l’enquête sur l’incendie de la baraque-musée du Struthof aboutit à un non-lieu en janvier 1979 faute d’éléments probants. Le dossier est rouvert en 1981. Entre temps, une nouvelle enquête a débuté en décembre 1980, à la suite de l’attentat contre la colonne Turenne de Turckheim. Il s’agit du premier acte revendiqué par les Loups noirs. Cependant, la loi d’amnistie du 4 août 1981 concerne les faits commis avant le 22 mai 1981 « en relation avec des incidents d’ordre politique ou social survenus en France » tout en excluant le « délit de violation de sépulture » et « les infractions constituées par la destruction ou la dégradation de monuments élevés à la mémoire des combattants fusillés, déportés et victimes de guerre ». En mars 1981, un nouveau dossier est ouvert au sujet de la destruction de la croix de Thann.
A la suite du coup de filet du 14 octobre 1981, les trois dossiers sont joints.
Lors des différents faits, l’enquête policière a été systématiquement confiée à la PJ, sur place dans les heures qui suivent. La police scientifique a également été mobilisée. Cependant, les conclusions du réquisitoire du procureur minimisent les faits. Ils sont ainsi résumés à une action quasi individuelle relevant du droit commun. Les déclarations d’extrême-droite, la participation à des rassemblements nazis en Allemagne, la proximité avec le docteur Iffrig, condamné pour antisémitisme, sont gommées.
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Le procès de 1982
Le procès s’ouvre le 12 juin 1982, devant le tribunal correctionnel de Mulhouse. Le récit des prévenus sur les exactions qui auraient été commises à la Libération y est pris pour argent comptant. Ils se défendent en expliquant avoir une connaissance vague de la signification des monuments visés. Une ligne d’argumentation commune transparaît dans les déclarations des témoins appelés par la défense. L’Etat français serait responsable du passage à l’acte des loups noirs par « sa violence structurelle ».
Se pose la question de l’amnistie éventuelle des faits selon la loi du 4 août 1981, citée précédemment. Le 2e attentat à Thann en est exclu par sa date (20 septembre 1981), de même que celui au Struthof pour deux motifs. En effet, les prévenus le motivent comme un acte de vengeance et non un acte politique. De plus, il constitue un lieu de mémoire dédié aux déportés. En revanche, les attentats de la colonne Turenne et la première explosion à Thann sont amnistiés.
Henri Ballis est le seul prévenu déclaré non coupable. Deux prévenus restent incarcérés : Pierre Rieffel (3 ans dont 2 de prison ferme) et René Woerly (30 mois dont 16 dont deux de prison ferme). Par ailleurs, Ewald Jaschek est condamné à deux ans de prison dont 16 mois avec sursis, son épouse à 10 mois dont 8 avec sursis, Eugénie Woerly est condamnée à 7 mois de prison dont 6 avec sursis. Les peines au civil, de montants importants viennent compléter ces peines.
En quête d’histoire, 1944-2025
Des loups déguisés en agneaux – un autonomisme de façade ?
Les auteurs replacent les actes des Loups noirs dans une histoire européenne du terrorisme en mettant en avant les influences du modèle des indépendantistes du Tyrol du Sud en Italie et des nationalismes breton et corse. Cependant, le mouvement des Loups noirs naît dans un contexte d’infléchissement des nationalismes en France avec la candidature puis l’élection de François Mitterrand. Les lois de décentralisation marquent en effet un espoir.
Les cibles des Loups noirs, comme celles d’autres groupes séparatistes, sont avant tout matérielles. Mais elles incarnent aussi le rejet de l’annexion allemande et de la Résistance. Les lettres de revendication laissent entrevoir des motivations anti-France et un ressentiment envers les FFI. Cependant, la véracité du discours de prévenus est peu questionnée. Or, leurs discours sont imprégnés d’une inversion historique et de négationnisme. La lettre du 16 mars 1981, déposée au pied de la croix du Staufen, en donne un exemple représentatif ;: « Ce monument en béton à présent détruit avait été érigé par les colonialistes français et les collaborateurs en 1949 pour entretenir la haine envers la nation allemande ». Le monument a été, en réalité, érigé à l’initiative des résistants alsaciens.
La ligne de défense repose sur les violences qu’auraient subies les loups noirs pendant l’épuration. Ces derniers évoquent des insultes, des violences physiques, un pillages, l’emprisonnement d’amis (dont les noms ne sont pas cités) au Struthof, une tonte, un refus de la nationalité française. Mais ces propos ne sont pas confirmés par les archives. Par exemple, Pierre Rieffel explique que son père, Victor, ne s’était jamais senti français et qu’il avait servi, sans conviction, dans l’armée allemande lors de la Première Guerre mondiale. Il déclare qu’il n’a pas fait partie du parti nazi. Il a été interné dans le camp du Struthof puis condamné à 7 ans de réclusion, à l’indignité nationale à vie, à une confiscation de ses biens à hauteur de 500 000 francs ainsi qu’à une interdiction de séjour dans son village natal. Nous verrons que ce portrait minimise ses responsabilités.
De plus, l nom du groupe interroge. Ewald Jaschek a indiqué au juge que Pierre Rieffel avait choisi ce nom en référence aux loups gris allemands (Werwolf). Or, il s’agit d’unités créées par Himmler en 1944 pour défendre les régions frontalières menacées par l’avancée des Alliés, puis pour continuer les hostilités après l’écroulement du IIIe Reich. Un des Kommando des Werwolf portait même le nom de Schwarze Wölfe, il a combattu en Silésie bien après la captulation. Il est impensable que Pierre Rieffel et Ewald Jaschek, originaire de la région, n’aient pas connu ce mouvement. Autre référence possible : le mouvement des Loups gris est actif en Turquie dans les années 1970. Il est classé comme néo-fasciste, anti-communiste, homophobe et antisémite. Il est responsable de plusieurs milliers de morts parmi les minorités et les activistes de gauche.
Des loups déguisés en agneaux – Mensonges, falsifications et néonazisme
Les archives de l’épuration montrent que le récit de Pierre Rieffel au sujet de son père est mensonger. Victor Rieffel avait déposé un dossier pour obtenir une pension d’ancien combattant de la Première Guerre mondiale en 1958. Or, les archives contiennent des témoignages très précis de dizaines d’habitants de la commune dont il était maire ainsi que des courriers avec les autorités nazies. Les RG retracent son parcours. En 1940, il conserve ses fonctions de maire et accueille avec enthousiasme l’arrivée des Allemands qui le nomment Ortsgruppenleiter (chef local du parti nazi) et l’intègrent dans l’Ordnungsdienst (service d’ordre du parti nazi). En 1942, il adhère au NSDAP. Il se met au service des nazis avec zèle et dénonce des réfractaires, qui sont déportés, fait interner des habitants qui parlent français et portent un béret, fait chasser le curé de la commune pour des prêches contre l’occupation, il brûle des livres de la bibliothèque du village. Des habitants ont porté plainte auprès des autorités d’occupation, ce qui a conduit les nazis à le limoger.
Enfermé dans différents lieux de détention, il n’est pas emprisonné au Struthof. Les archives le prouvent de même que les courriers écrits de sa main et adressés à la préfecture pour demander une remise de peine. Le récit de Pierre Rieffel multiplie les incohérences, ce qui confirme aussi le mensonge.
Les réunions franco-allemandes autour des Loups noirs aboutissent à un programme idéologique, sorte de feuille de route : Haus der Heimat, rédigé par Marcel Iffrig. Le passage à l’acte est décidé à ce moment. Le document comporte des symboles néonazis : représentation stéréotypée d’un Viking, dieu nordique Odin, corbeaux et serpents, rune d’Odal… Ce dernier symbole est celui des Wiking-Jugend, formées sur le modèle des Jeunesses hitlériennes par la fille d’Heinrich Himmler. Le fascicule saisi en perquisition comporte une quinzaine de signatures en dernière page. Certains signataires appartiennent également au groupe Hoffmann, responsable de l’attentat meurtrier de 1980 à Munich. Fondé par Karl-Heinz Hoffmann, il a compté jusqu’à 600 membres.
La postérité des loups noirs d’Alsace – Victimes, héros et modèles de l’autonomisme et de l’ultra-droite
La mouvance autonomiste a eu tendance à excuser les actions des Loups noirs et à les résumer à un trio d’hommes : Ewald Jaschek, René Woerly et Pierre Rieffel. Les femmes et les complices néonazi allemands ne sont pas cités. Les propos des Loups noirs ne sont jamais mis en doute. Au contraire, on leur prête des qualités de courage et de force de résistance. L’auteur Joseph Schmittbien écrit ainsi « je préfère les considérer comme des enfants de notre famille qui n’ont pas supporté les brimades, et qui […] ont mis le feu au tapis sous lequel la république avait balayé notre identité. Oui, ce sont « nos » Loups noirs, parce qu’ils font partie de nous, de notre histoire, de nos bleus, de nos bosses et de nos espoirs ». Le discours victimaire de Pierre Rieffel est également fréquemment relayé par des autonomistes.
Les Loups noirs d’Alsace dans le réseau de ceux qui nient les crimes nazis
Pierre Rieffel s’est particulièrement acharné à nier les crimes commis dans trois lieux : le camp de concentration de Natzwiller, le camp d’internement du Struthof et le village martyr d’Oradour-sur-Glane. L’inversion victimaire le conduit à désigner comme responsables : les Alliés, les Français et les Juifs. Marcel Iffrig et Pierre Zind produisent aussi des récits négationnistes.
Ils s’inscrivent dans ce que l’historienne Stéphanie Courouble Share a qualifié de « distorsion de l’histoire » pour qualifier les productions de ceux qui déforment les crimes pour en produire un récit fictif. Les Loups noirs et ceux qui gravitent autour d’eux présentent les Alsaciens collaborateurs comme des victimes, minimisent leurs actes et comparent les crimes nazis à d’autres crimes pour les banaliser. Ainsi, Marcel Iffrig remet en cause la responsabilité des nazis dans le massacre d’Oradour-sur-Glane pour accuser les résistants du Limousin d’avoir pris en otage un officier SS dans le village. L’officier Diekmann aurait tenté de le libérer et perdu le contrôle, fusillant les hommes avant d’incendier la commune. De manière surprenante, il conclut cette histoire en critiquant la réserve d’armes des maquisards et en sous-entendant qu’un officier français en aurait fait autant. Ainsi, selon Marcel Iffrig, « présenter Oradour comme un exemple de la barbarie nazie, c’est se moquer du monde […]. La Résistance […], par son indiscipline et son irresponsabilité, a créé des situations qui constituaient pour les officiers allemands autant de devoirs de répression ». Leurs écrits sont repris par des négationnistes comme Vincent Reynouard.
Pierre Rieffel érige en martyrs les personnes enfermées au Struthof à la Libération estimant que l’Etat français se serait conduit d’une manière pire que les nazis. Les violences commises ont été documentées par une enquête diligentée par le préfet et étudiées par Frédérique Neau-Dufour. La vie quotidienne a pu y être difficile, mais sans commune mesure avec celle du camp d’internement. Les logiques en sont également bien différentes.
Marcel Iffrig a nié l’existence des chambres à gaz, ainsi que des exécutions perpétrées dans le camp de concentration, affirmant que la potence date d’après-guerre. Il qualifie le Struthof de KZ français (pour Konzentrationslager). Robert Faurisson a repris cette rhétorique. L’idéologie négationniste vise à faire croire que le génocide des juifs est une invention de ces derniers pour justifier la création de l’Etat d’Israël.
Les loups noirs d’Alsace racontent l’histoire d’un groupe terroriste, antisémite et négationniste, sous la forme d’une enquête policière. Progressivement, les auteurs démontent les arguments des prévenus, reconstituent leurs liens avec l’extrême-droite et les milieux négationnistes, en relèvent les mécanismes d’inversion victimaire. Ils s’interrogent sur les faibles peines, sur une complaisance passée et présente et sur l’influence du mouvement. Une lecture passionnante.



