Les grands voyages océaniques aux XVIe et XVIIe siècles ont renouvelé profondément les savoirs géographiques et les manières de penser le monde ; pourtant, une certaine continuité avec les savoirs antiques existe. L’auteur entend répondre à la question : Comment les géographes européens ont-ils consigné les expériences nouvelles en travaillant avec les cadres mentaux anciens, issus de la géographie de Ptolémée ? Comment les nouvelles cartes ont amené à une nouvelle représentation du monde et à une nouvelle démarche de pensée ?
Entre mathématiques et histoire – les savoirs cosmographiques
Au XVIe siècle, les géographes se réfèrent souvent à PtoléméeSur sa Géographie, une très intéressante BD : Géographia – L’odyssée cartographique de Ptolémée, Emmanuelle Vagnon, Jean Leveugle, Julie Gallego (modérarion), RVH Blois 2025 et à la cosmographie. Ce n’est pas la seule référence théorique. L’auteur présente quelques œuvres, Oronce Fimé (De Mundi Sphaera) qui subordonne la géographie à l’astronomie, comme le montre aussi le frontispice de l’édition de Ptolémée par Mercator en 1578. Joachim Vadion s’appuie sur Strabon plus ancrée sur la Terre, plus descriptive et plus proche de l’histoire.
Mots et images de l’espace – le Cosmographicus liber de Peter Apian
C’est au XVIe siècle que la géographie s’autonomise, même si elle utilise les outils des mathématiques et de l’astronomie. Le mathématicien Peter Apian publie en 1524 le Liber Cosmographicus commence à définir la géographie comme une représentation conceptuelle et graphique de la Terre. Les différents traités cités montrent les emprunts aux mathématiques.
L’auteur concentre son analyse sur l’œuvre d’Apian qui a pour vocation de décrire la terre, les montagnes, les rivières, les mers et même les villes. Le vocabulaire employé est tiré de la cosmographie, la géométrie, mais aussi les usages des navigateurs. Les images sont tantôt des instruments astronomiques, tantôt des descriptions très naturalistes.
Dans les pas de Sébastien Münster – Pratiques spatiales et écriture géographiques
C’est ici l’occasion d’aborder les échanges entre Münster et ses correspondants pour réunir la documentation, définir l’espace de travail et les réseaux de savoir.
L’auteur montre comment à la Renaissance, les notions de proche et de lointain ont évolué. Comment la navigation océanique entraîne une réorganisation du regard sur le monde, un questionnement sur les identités face à de nouveaux peuples.
L’auteur analyse la « Cosmographie » de Münster publiée en 1550, dans laquelle l’Europe est surreprésentée (48 % des pages) et centrée sur Bâle. On perçoit du nouvelle attitude ; pour décrire les espaces, le géographe s’appuie sur ses voyages, des espaces parcourus ou connus de ses correspondants : érudits, princes, évêques. L’œuvre est donc collective.
Pour les espaces non européens, il faut suivre Münster dans sa bibliothèque.
Vers l’atlas moderne – Lafréry et Ortelius
Les années 1560-1570 sont marquées par l’abondance de la production cartographique. Ces productions sont désormais réunies dans des livres, des atlas. Le premier d’entre eux est, en 1570, le « Theatrum Orbis Terrarum » d’Abraham Ortelius, publié à Anvers. Dans le même temps, à Rome, Antoine Lafréry imprime des recueils de cartes.
L’auteur se propose de voir les connexions entre les deux hommes, entre Anvers et Rome.
Il décrit, en détail, le travail des imprimeurs à Rome et à Venise entre 1560 et 1570. Il aborde ensuite la diffusion du Theatrum d’Ortelius, notamment à Rome. Mercator y voit une meilleure représentation du monde que celles des imprimeurs italiens, qui ne sont que des compilations, quand le Theatrum vise à une description complète du monde, des cartes complétées de textes sur l’histoire ou l’ethnographie.
Les différentes intentions entre la catalogue de Lafréry et l’ouvrage d’Ortelius sont contenues dans leur frontispice. Pourtant l’auteur montre ce qu’Ortelius doit aux éditeurs italiens auxquels il a acheté des cartes.
Vues de ville et chorographie
Il s’agit ici de voir comment on a pensé et compris la ville à la Renaissance.
La chorographie, reprenant le terme de Ptolémée, vise à représenter les détails. La ville peut être située selon ses coordonnées dans le monde, mais aussi être représentée pour elle-même, isolée du monde. La chorographie est, pour les hommes du XVIe siècle, une façon de décrire qualitativement les espaces urbains, quand la géographie est une mesure des espaces.
L’auteur s’intéresse à l’usage des représentations iconographiques de la ville, avec l’idée d’un éloge de l’urbs.
La géographie, « œil de l’histoire »
Les nombreuses publications du Theatrum d’Ortelius comprennent des ajouts, des rectifications qui en font un atlas géo-historique.
L’auteur montre comment les cartes du Parergon d’Abraham donnent à voir des géographies anciennes. La géographie est un « instrument nécessaire à la compréhension des histoires sacrées ou profanes, comme une aide à la lecture des textes anciens » (p. 159)
Cette réflexion conduit à s’intéresser à la toponymie ancienne et à sa mise en relation avec les noms modernes.
Une autre partie du monde ?
Ce chapitre est consacré au livre des îles de Giovanni Botero : Relationi universali, publié à Rome en 1591. Dans cet ouvrage, pas de cartes, mais plutôt un récit de voyage, inspiré des cartes des géographes du XVIe siècle. C’est un ouvrage de géographie historico-descriptive. Botero s’intéresse aux expéditions maritimes et aux relations commerciales. Il décrit un voyage depuis le lointain Pacifique, de port en port, jusqu’aux côtes européennes ; une division du monde fondée non sur les continents, mais sur les océans. Il s’intéresse tout particulièrement aux espaces insulaires comme espace de médiation entre la terre et la mer.
Géographie et religion – Antonio Possevino
Outre les liens anciens entre la géographie et le pouvoir politique (Strabon), la nouvelle conception géographique de la terre impose une réflexion sur la dimension spirituelle du monde. Pour la papauté, c’est une question d’autant plus importante que certains géographes comme Münster sont protestants. La Congrégation pour la Doctrine de la Foi censure les ouvrages de Münster, mais aussi d’Ortelius et de Mercator.
L’auteur montre ici le rôle d’un jésuite, Antonio Possevino, dans la reconquête spirituelle de l’Europe du Nord et de l’Est (Moscovia ). Quand il publie sa Bibliotheca selecta, il propose une réappropriation religieuse de la géographie dans la description de la répartition des peuples après le déluge.
Le voyage, un témoignage, l’amitié – Abraham Ortelius et Joris Hoefnagel en Italie (1577-1578)
C’est dans le dialogue entre les deux hommes que le paysage rencontre le concept de terre universelle. Le voyage en Italie est l’occasion de la rencontre de deux érudits qui cheminent à travers l’Europe, comme le rapporte l’auteur. Il analyse quelques volumes du Civitas orbis terrarum de Georg Braun, le premier atlas des villes européennes à l’époque moderne qui représente des paysages, mais aussi des personnages.
Conclusion
L’auteur conclut sur quelques pistes pour approfondir son sujet et notamment une étude des représentations non-européennes du monde à l’époque moderne.
Cet ouvrage d’érudition, richement illustré, ouvre des pistes sur la compréhension de la Renaissance et sur la naissance de la géographie moderne.



