Cette bande dessinée est tirée du roman à succès de Giuliano De Empoli, et elle est très agréable à lire, le rythme est assez soutenu, les dessins réalistes sont très réussis et la mise en couleur est absolument remarquable. Elle rappelle le graphisme de BD à succès comme la série « Largo Winch » de Philippe Francq et Jean Van Hamme ou « XIII » du même Jean Van Hamme et William Vance.

Pour la majorité des lecteurs, connaissant mal ou partiellement l’histoire récente de la Fédération de Russie, ils auront du mal à identifier les personnages principaux dans les premières pages de cette bande dessinée, d’autant que ceux-ci sont dénommés par leurs prénoms et leurs diminutifs russes comme Vadia, pour Vadim Baranov (Giuliano De Empoli se serait inspiré d’un certain Vladislav Sourkov qui, lui, a réellement existé). D’autant que la plupart des personnages sont des personnalités qui existent ou ont réellement existé et que l’on ne découvre pas immédiatement leurs noms. Ainsi on retrouve Boris Berezovsky, Vladimir Vladimirovitch (Poutine), Vadim Alexeïevitch, et puis l’on croise Limonov ou Evgueni Prigojine. Le scénario de cette bande dessinée retrace l’ascension politique de Vladimir Poutine, par la description du parcours biographique de Vadim Baranov, un homme venu du théâtre et de la télévision, qui apporte une conception de la politique, marquée par le « storytelling » et une volonté de « manipuler les émotions et les sentiments de la population ». Ce personnage introduit auprès de Poutine les concepts de « verticalité du pouvoir » et de « démocratie souveraine ». L’auteur, reprenant les thèses de Giuliano De Empoli, montre un Vladimir Poutine manipulateur de l’opinion publique russe. Il exploite les explosions, terriblement meurtrières, à Moscou en 1999, attribuées à des « terroristes tchétchènes » ; voulant prendre l’ascendant politique, alors premier ministre, Vladimir Poutine fera bombarder l’aéroport de Grozny. Il apparait à la télévision et déclare alors « vouloir tuer tous les terroristes tchétchènes jusque dans leurs chiottes ! ». Il sera réélu dès le premier tour des élections. Si le début de l’histoire laisse entendre que Vladimir Poutine eût été une « créature » entre les mains de certains oligarques, notamment de Boris Berezovsky, qui voulaient se débarrasser de Boris Eltsine, il se serait très vite émancipé de ces riches hommes d’affaires. Le 12 août 2000, la tragédie du sous-marin Koursk, qui a disparu en mer de Barents, entrainant la mort d’une centaine de marins, a été relayée sur la chaîne de télévision possédée par Boris Berezovsky, remettant ainsi en question le leadership du chef du Kremlin. En représailles, il doit céder ses parts dans la chaîne ORT et le gouvernement de Vladimir Poutine prend le contrôle de son autre chaîne TV6. Boris Berezovsky est un personnage bien plus sulfureux encore que sa présentation dans cette bande dessinée ; il est accusé et soupçonné d’avoir financé des organisations tchétchènes, puis ukrainiennes, d’avoir fait assassiner un journaliste américain, de Forbes. Il aurait été lié à plusieurs organisations mafieuses, et sa mort reste encore aujourd’hui une zone d’ombre.

Cette version de l’histoire russe contemporaine est partiellement problématique : tout d’abord, elle est presque hagiographique à l’égard de Vladimir Poutine, qui ne serait motivé que par la renommée et la destinée « d’une grande Russie », nostalgique de l’URSS d’antan. Il lutterait contre des oligarques corrompus et mafieux (ce qui est certainement le cas de Boris Berezovsky), pour une sorte de restauration morale. Ainsi l’arrestation et la détention de Mikhaïl Khodorkovski sont « romancées », et il aurait « ravi » Ksenia, l’amour de jeunesse et seul amour de Vadim Baranov… Alors qu’il est clairement documenté que Vladimir Poutine s’est enrichi personnellement tout au long de sa carrière politique, et si sa fortune est difficilement estimable, elle dépasse certainement plusieurs milliards. D’autre part, ce scénario présente des destinées individuelles alors qu’il serait plus proche de la réalité d’expliquer la politique contemporaine russe par des jeux de clans, de groupements d’intérêts financiers et mafieux. Certainement, dans le roman de Giuliano De Empoli, les itinéraires d’Édouard Limonov (écrivain, fondateur du parti national-bolchévique) et d’Evgueni Prigojine (dirigeant du groupe Wagner, une officine de mercenaires) sont plus développés ; ici ils font de brèves apparitions dans la narration. Les échanges entre Evgueni Prigojine et le personnage principal sont l’occasion de savoureuses formules : « Il n’y a rien de plus sage que de miser sur la folie des hommes. » (p. 100). « C’est ce qui est bien en politique, Evgueni, tu sais : tout ce qui fait croire à la force l’augmente véritablement. » (p. 105).

Même si parfois il apparaît que Vladimir Poutine semble exercer une véritable fascination sur Giuliano De Empoli, ce qui l’entraîne à reprendre in extenso certains raisonnements ou explications du maître du Kremlin (comme à la page 117) ; cette bande dessinée est véritablement très réussie esthétiquement, et sa narration ne comprend aucun temps mort et elle est très bien rythmée. Elle contient de belles métaphores textuelles et graphiques, notamment en faisant allusion aux ours, aux loups des steppes, etc. Elle constitue un bon point d’entrée dans l’histoire russe de ces trente dernières années.