Les récentes catastrophes dans les Alpes, La Bérarde, Blatten invitent à regarder de près l’évolution des glaciers dans le contexte du changement climatique. C’est le sujet du livre SOS glaciers, Comprendre et prévoir les menaces glaciaires du glaciologue Christian Vincent.
Partant de sa carrière de glaciologue, l’auteur aborde les techniques, mais aussi le rapport des experts scientifiques aux décideurs.
Glaciologie
Cette première partie est consacrée à une histoire de la glaciologie.
Naissance de la glaciologie
Longtemps, c’est l’avance des langues glaciaires qui a impressionné les habitants des vallées et interrogé les scientifiques. L’auteur évoque le « petit âge glaciaire » et les empiétements des glaces sur les terres agricoles par exemple dans la vallée de l’Arve, mais aussi les ruptures de lacs glaciaires comme au glacier du Gietro en Suisse en 1585 et en 1818. Le XIXe siècle est le siècle des savants alpinistes : Forbes, Vallot. L’auteur retrace les grandes étapes de la « glaciologie moderne » depuis la création du laboratoire de glaciologie alpine, par Louis Llbootry en 1958, jusqu’aux travaux des années 1980 sur les glaciers de Saint-Sorlin (massif des Grandes Rousses) et de Sarenne (Oisans) et l’étude des carottages antarctiques.
Le nouvel âge de la glaciologie alpine
Christian Vincent retrace son parcours de chercheur consacré notamment à l’étude de quatre glaciers confrontés au changement climatique : Mer de Glace, Argentière, Gébroulaz et Saint-Sorlin.
Il décrit l’outillage et les techniques d’observation, mais aussi la difficile reconnaissance de ces travaux, moins spectaculaires de l’étude des glaces polaires.
C’est l’actualité des risques, comme la vidange des lacs glaciaires (glacier d’Arsine, 1986), qui va montrer l’utilité des recherches.
L’énigme de Tête Rousse
La mémoire de la catastrophe de 1892 reste bien présente. Elle dévasta jusqu’aux thermes de Saint-Gervais, 2600 m en aval du glacier. L’auteur analyse ce cas de la surveillance à la vidange d’un lac sous-glaciaire. Il décrit les limites des connaissances scientifiques et les réticences des politiques entre les réalités économiques et la nécessaire protection des populations. Un tel cas pose la question de la responsabilité des scientifiques, bien que les crédits de recherche soient si difficiles à débloquer.
La menace suspendue des lacs
Des lacs glaciaires se forment à la suite du réchauffement climatique à l’aval du glacier, retenus par une mince langue de glace susceptible de se rompre et de provoquer une vidange destructrice.
Cette menace est abordée à partir de quelques cas alpins et plus lointains : Rochemelon, ce lac de Maurienne, sur la frontière italienneDans la vallée du Ribon vers 3200 m., a été découvert fortuitement en 2001 et mesuré en 2004. c’est un bon exemple de situation de crise aiguë. L’auteur montre les difficultés rencontrées pour trouver des solutions en urgence, mais aussi l’apport des études réalisées lors de la vidange contrôlée en 2005 qui ont permis de mieux connaître l’érosion de l’eau dans le chenal de glace réalisé pour la vidange, des informations très utiles lors des crises suivantes.
La menace cachée des Bossons
Le cas est assez semblable à celui de Rochemelon, un lac découvert tardivement, qui se remplit vite, trop vite lors des étés chauds des années 2020. C’est un danger potentiel important pour la très peuplée vallée de Chamonix. L’expérience de Rochemelon fut très utile pour organiser la vidange du lac.
À Tignes, une recommandation ignorée
En 2016, un petit lac s’est formé au bas du glacier de la Grande Motte, vitrine estivale de la station de Tignes. Ce n’est qu’en 2016 que la mairie sollicite les glaciologues pour une expertise. La vidange est engagée, mais le retard à la décision pour ne pas entacher la publicité de la station.
Frayeur éphémère au pied du Mont Rose
Le glacier du Belvédère avance au-delà de la moraine du petit âge glaciaire, c’est très étonnant quand les autres glaciers reculent ? C’est un phénomène de « surge », avance rapide de la langue glaciaire. Un petit lac s’est formé au centre du glacier et sa surface augmente rapidement en 2002. Le lac s’est vidangé naturellement.
Ces phénomènes d’apparition de lacs glaciaires dangereux ne sont pas seulement alpins.
Les lacs glaciaires du Pérou
Ils posent de véritables problèmes. Le phénomène s’est reproduit plusieurs fois : en 1941, une catastrophe détruit la moitié de la ville de Huaraz, des mesures de prévention ont été mises en place comme l’aménagement de chenaux artificiels de vidange ou des barrages pour consolider la moraine frontale. L’auteur décrit les différentes hypothèses pour expliquer ces risques et notamment la chute de séracs ou des glissements de terrain dans le lac qui fait brutalement monter son niveau pouvant entraîner une rupture du barrage morainique, surtout si elle contient des lentilles de glace qui sont fragilisées par le changement climatique. Il montre les ouvrages mis en œuvre, sur plusieurs sites, pour protéger les vallées de la Cordillère Blanche.
Les lacs himalayens en pleine croissance
Ce sont les travaux de l’Observatoire GLACIOCLIM au Népal qui sont présentés. L’auteur rapporte plusieurs ruptures de barrage morainiques : 1998 Thangnag, 1985 Dig Thso, 2024 Thame. Il s’agit de chute de sérac dans un lac qui provoque une forte vague qui rompt le barrage morainique. La situation est d’autant plus dangereuse avec le changement climatique. Des moyens d’observation ont été mis en place pour protéger les populations en aval et les infrastructures hydroélectriques. 40 à 50 lacs sont jugés dangereux au Népal.
Déluge à La Bérarde
Après ces voyages lointains, retour dans les Alpes, tout le monde se souvient des images des laves torrentielles qui ont englouti le village en juin 2024. L’auteur en analyse les causes : la conjonction de pluies intenses sur le bassin des Étançons, limite pluie-neige à une altitude élevée sur un épais manteau neigeux dont la fonte augmente le volume d’eau dans le torrent et la vidange d’un lac supraglaciaire sur le glacier de Bonne Pierre. La question : la catastrophe était-elle évitable ? En fait les lacs supraglaciaires se vidangent naturellement en été sans provoquer de crues dévastatriceshttps://www.osug.fr/actualites/faits-marquants/video-la-berarde-une-enquete-scientifique.html.
Instabilités
Cette 4e partie s’ouvre sur la définition des avalanches de glaces : rupture de séracs en pente raide et avalanches nées d’une instabilité générale du glacier dans le contexte du changement climatique. Plusieurs sites sont présentés.
Tremblement de glace au Huascarán en 1970, un tremblement de terre a précipité la glace sommitale et une partie de la paroi sur la langue glaciaire en contre-bas entraînant une lave de boue vers l’aval, elle a parcouru 14 km en 2 minutes et fait plus de 1 500 morts.
Nevado del Ruiz, le feu et la glace. La catastrophe d’Amero, en novembre 1985, a marqué les esprits. Elle est consécutive à l’éruption du volcan Nevado del Ruiz qui porte une calotte glaciaire. Sa fonte au moment de l’éruption a entraîné quatre énormes lahars.
Des ruptures mystérieuses : Des catastrophes dont les causes profondes sont encore mal connues (dégradation du permafrost, modification de drainage interne du glacier) : la rupture du glacier de Kolka, au Caucase en 2002, d’énormes avalanches de glace au Tibet qui, en 2016, entraînent une avance rapide du glacier, effondrement de la langue terminale du glacier d’Allalin en Suisse en 1965 et en 2000.
Plus récemment, la catastrophe de Blatten a montré que l’observation d’un secteur à risque permettait d’éviter une catastrophe humaine. La question de la reconstruction se pose comme à La Bérarde.
L’impact du changement climatique
C’est l’occasion d’un rappel des grandes étapes de l’histoire du climat que l’on connaît grâce aux carottages de glaces polaires.
Les glaciers révélateurs du climat
L’évolution des langues glaciaires est un bon indicateur des variations climatiques. L’auteur explique clairement les phénomènes en jeu : écoulement, diminution de la masse glaciaire et conséquences des variations d’enneigement sur l’alimentation à différentes altitudes.
Dans les Alpes
La fonte s’accélère comme par exemple à la Mer de Glace. L’analyse comparée des bilans de masse montre l’étendue du phénomène à l’échelle du massif alpin en mettant en avant les conséquences des années de canicules. Avec un fort recul, on observe en 2022 la presque disparition de glacier de Sarenne dans les Grandes Rousses et des discontinuités (le glacier des Améthystes n’alimente plus le glacier d’Argentière, dans le massif du Mont Blanc). On note aussi la perte générale d’épaisseur en haute altitude.
L’Himalaya sous observation
La perte des glaciers est généralisée dans le monde. Le recours aux observations satellitaires permet d’en prendre la mesure à l’échelle des grandes régions. En 20 ans, les pertes des glaciers de montagne de la planète s’élèvent à 4,5 % de leur masse contribuant à l’élévation du niveau de la mer.
Pour comprendre les mécanismes, les études de terrain sont indispensables. Pour l’Himalaya, peu de données existent avant le XXIe siècle. L’auteur évoque l’association entre L’IRD et l’Université de Delhi. Les premiers travaux, suivs d’autres au Népal se sont faits dans des conditions souvent difficiles : l’altitude, le poids des équipements (carottiers, radar, sondes à vapeur), la différence de cultures. Aujourd’hui, les études sont presque entièrement indiennes et népalaises.
Taconnaz, une épée de Damoclès
Ce glacier très chaotique, du fait de la pente, domine le hameau de Taconnaz, en vallée de Chamonix. Sa vitesse d’écoulement et la forte pente génèrent de grosses ruptures de séracs, imprévisibles, elles peuvent, en hiver, provoquer des avalanches. Des digues paravalanches ont été mises en place pour protéger le village. Pour surveiller ce glacier, des forages ont été entrepris à sa source, au Dôme du Goûter. Au départ, les carottages visaient à étudier les climats du passé et la pollution sur une centaine d’annéesEt même sur une période plus large. Les analyses ont montré une pollution au plomb pour la période romaine..
Les températures au niveau du socle rocheux et dans les différentes couches de glace n’étaient pas connues. Les mesures, en 2004, montrent une élévation par rapport à celles relevées en 1994. Si la glace du Dôme du Goûter a peu varié, la température interne a beaucoup augmenté dans les dernières décennies. Mieux connaître ce glacier est important, cela a permis de compléter le système de prévention des risques.

https://glaciers-climat.fr/Taconnaz/Glacier_de_Taconnaz.html
Tiré du site Glaciers du Mont Blanc, Mémoire du climat
errassement permettent d’imaginer le gigantisme de l’ouvrage. Vue depuis le versant d’en face.
L’inquiétude vient de la forte élévation des températures dans la partie basse, une situation dangereuse si l’eau de fonte percole jusqu’à la roche, ce qui rendrait instable le glacier.
L’avenir
Des glaciers condamnés
Si le devenir des glaciers dépend de l’évolution du climat, le lien n’est pas direct. Après avoir rappelé les modèles de calcul, trois scénarios climatiques se dégagent. Selon l’altitude, la continentalité et l’importance des précipitations, la vulnérabilité des glaciers est différente. Les incertitudes sont nombreuses.
La limite pluie/neige va remonter, en France les petits glaciers auront disparu en 2050, la Mer de Glace vers 2090-2100. La réponse du glacier dépend de l’altitude de la zone d’alimentation. Partout dans les Alpes (Suisse, Autrice, Italie), les projections sont de plus en plus pessimistes.
Les risques d’origine glaciaire vont-ils augmenter ?
L’auteur rappelle que tous les lacs glaciaires ne sont pas tous dangereuxQuand ils ont un verrou rocheux solide où un exutoire naturel efficace, ils ne présentent pas de danger.. Il est donc nécessaire de bien les étudier.
La déstabilisation d’un glacier par réchauffement de sa masse, en augmentant la circulation de l’eau à sa base, ne présente de dangers que s’il surplombe une zone habitée. La question des poches d’eau, comme à Tête Rousse, est plus complexe, des recherches en cours visent à modéliser ce risque. La vulnérabilité va augmenter, car les populations se sont rapprochées des glaciers (tourisme, croissance de la population dans les Andes, Installation d’infrastructures en Himalaya).
L’auteur conclut sur les progrès de la connaissance et une appréhension du risque en évolution.
En courts chapitres, l’auteur rapporte des situations dans différents massifs montagneux. Il pose le décor, date les évènements, montre les risques, les études, la nécessité de décisions indispensables à la protection des personnes en aval. Des descriptions précises mettent en lumière la tâche des chercheurs et les difficultés de relation avec des décideurs politiques, la nécessité de prévenir les habitants des zones qui seraient impactés. Autant d’études de cas qui peuvent être proposées à des élèves.



