Vous aimez les oranges, vous raffolez des clémentines : ce livre devrait vous séduire et combler votre curiosité.
Giuseppe Barbera, passionné depuis ses études d’agronomie à Palerme, propose une plongée dans l’histoire des agrumes, du fruit d’or des montagnes de Chine à son jardin sicilien. L’ouvrage raconte autant l’action des jardiniers pour obtenir le fruit le plus doux que les mythes qui en font, à travers le temps, un objet culturel. Il explore les paysages méditerranéens nés de la culture des agrumes.
Qu’est-ce qu’un agrume ?
La première mention du mot, en italien, date de 1644 ; le jardin des Hespérides raconte une histoire bien plus longue, celle des « pommes d’or » de l’Antiquité.
Cultivés sur les côtes méditerranéennes depuis le Ve siècle avant JC., les agrumes occupaient la première place des productions fruitières dès le siècle suivant. Le grand développement de leur culture date du XIXe siècle.
Mythes
La première partie de l’ouvrage est consacrée aux légendes autour des agrumes.
À l’origine des mythes : la préhistoire des agrumes
Des fouilles dans le Val d’Arno, en 1998, ont révélé l’existence d’une feuille de citrus dans une couche de la fin du Pliocène. Les récentes données paléographiques (2009 – Yunnan) ont fait reculer l’apparition des agrumes en Chine, ce qui est conforme à la dénomination de l’orange en allemand (apfelsine ou « pomme de Chine »).
Si Linné, au XVIIIe siècle, fait les premières descriptions scientifiques, les premières mentions dans la littérature italienne datent du XVIe siècle.
Aujourd’hui, on rencontre encore des variétés sauvages dans les forêts de la Chine du Sud-Est.
Le rapt des oranges, mythologie et littérature de l’antiquité chinoise
C’est en Chine qu’a commencé la domestication de l’espèce, au second millénaire avant notre ère. L’orange et le pamplemousse étaient des tributs versés à l’empereur par les habitants du Jiangsu. C’était aussi une offrande à Yu, personnage mythique invoqué pour la fertilité des sols. L’orange est donc bien présente dans la mythologie et la littérature chinoises.
Le Jardin des Hespérides – les fruits du mythe grec
On ignore comment les agrumes sont arrivés en Occident, probablement par les Indes. L’auteur parcourt la mythologie et la littérature grecques depuis Hésiode. Le Jardin des Hespérides est difficile à situer. L’auteur évoque les travaux d’Hercule et montre que c’est au XVIe siècle que les Pommes d’or de la légende sont associées aux oranges. C’est aussi l’époque où des essais de culture se développent en Italie.
Les Pommes d’or – le nom des agrumes
Giuseppe Barbera revient sur la lente construction des noms des fruits tels que nous les connaissons aujourd’hui. Il évoque les premières descriptions botaniques des agrumes.
Cap sur la Méditerranée
L’évocation de l’expédition d’Alexandre amène aux descriptions de Callisthène, le neveu d’Aristote et de Théophraste. À cette date, si les fruits ont été vus, ils n’étaient pas consommés. Des pollens retrouvés en Palestine attestent de la présence d’arbres, sans doute d’abord des cédratiers.
Le voyage des agrumes, depuis la lointaine Chine, fut long et difficile à cause des problèmes de transport et de multiplication (boutures, jeunes plants en pots); des voyages difficiles que l’auteur compare à ceux des explorateurs des XVIIIe et XIXe siècles.
Le premier jardin de l’humanité
Le jardin antique est entouré d’un mur et il est proche de la maison. C’est l’occasion pour l’auteur d’évoquer ses souvenirs du jardin de Pantalleria, une île plutôt « âpre » selon Sénèque. Il décrit le travail minutieux qui, au XIXe siècle, a permis d’y installer des jardins en terrasses pour y implanter des orangers, malgré l’aridité et le vent marin.
Le fruit de la Bible
Ce cédrat est, selon la tradition, le fruit de prédilection de la religion juive, requis pour Soukkot, la « fête des Cabanes ».
Les textes du XVIe siècle attestent d’un commerce de cédrats entre la côte ligure et les communautés juives d’Europe centrale.
Histoires
Même si l’histoire n’était pas tout à fait absente de la première partie, elle est l’objet de cette seconde partie.
Les fruits du Vésuve
Les premières traces de culture d’agrumes se situent sur les flancs du volcan, comme l’écrivait Pline l’Ancien. La Campanie antique a joué un rôle important dans la diffusion de la culture des agrumes, mais lesquels : cédrat, citron ?
Des graines retrouvées à Pompéi ont été identifiées comme du cédrat, mais des charbons de bois de citronnier ont été exhumés de la villa de la femme de Néron. Décoratifs dans les grandes villas ou plus utilitaires dans les petits jardins, les deux agrumes sont présents dans une mosaïque romaine du Ier siècle.
L’auteur interroge les traces dans la littérature : Virgile, Apicius…
Les jardins des Mille et une nuits
Al-Andalous et l’orange amère : dans ce chapitre, l’auteur rappelle les techniques élaborées, notamment l’irrigation, utilisées dans les jardins de Cordoue, de Tolède, d’Almeria ou de Séville. C’est là que furent introduites, en provenance du Proche-Orient, les oranges amères pour l’ornement paysager et les vertus médicinales.
L’orange est très présente dans les traités andalous d’agronomie et dans la poésie.
Le paysage de Genoard, le « paradis sur terre »
Ce chapitre traite des arbres fruitiers en Sicile arabe et normande. L’île est décrite au Xe siècle comme regorgeant de fruits dans un paysage d’une grande beauté, en 1072, quand débarquent les Normands.
La région de Palerme semble être le lieu idéal, vanté par les poètes jusqu’à Boccace, pour la culture de l’orange amère. Elle y est associée aux palais comme le parc du Genoard.
Des progrès ont permis de développer, outre les usages pharmaceutiques et de parfumerie, les usages alimentaires avec, au XVe siècle, l’obtention de l’orange douce qui vient concurrencer la culture du citronnier. Au XIXe siècle, la monoculture des orangers a favorisé le développement d’un champignon, ce qui a provoqué une véritable crise. Elle fut jugulée par le recours au croisement avec des orangers amers, mais la culture reste sensible à diverses maladies.
Roi, prince et seigneur de tous les arbres
C’est l’histoire de l’orange douce que nous connaissons qui est relatée. Cultivée dans 140 pays, la production atteint 80 millions de tonnes/an. Elle apparaît dans de nombreuses œuvres littéraires et poétiques.
Elle est le fruit du croisement d’un pamplemoussier et d’un mandarinier. Partie de Chine, après des escales en Inde et au Moyen-Orient, elle arrive en Méditerranée ; on sait peu de choses de ce voyage. Le premier arbre fut peut-être rapporté par Vasco de Gama. D’après le Dictionnaire de Trévoux, les oranges viendraient de Lisbonne, Andrea Navarro, un ambassadeur vénitien en a vues dans la huerta de Séville (1525). Il semble que les marchands génois soient à l’origine du développement de sa culture en Ligurie, beaucoup d’hypothèses.
Les plus beaux arbres d’Europe : les jardins des Médicis
Cosme de Médicis avait un goût prononcé pour l’agrumiculture, dans sa ville de Careggi où des arbres pouvaient être protégés des frimas florentins.
L’auteur retrace les étapes de cette passion des Médicis, dont Montaigne témoigne dans son Journal de voyage en Italie. Les agrumes sont aussi souvent représentés dans la peinture de la Renaissance. Objets de luxe, ils entrent dans la gastronomie avec le livre de Maestro Martino, Libro de arte coquinaria.
Les toiles de Bartolomeo Bimbi
Cosme de Médicis a demandé à ce peintre de représenter ses fruits préférés. Cette œuvre est présentée au regard de la biodiversité botanique rendue possible par la facilité d’hybridation.
Aujourd’hui, la taxonomie traditionnelle, fondée sur la morphologie, est complétée par l’approche biochimique/ les possibilités d’amélioration variétale se sont accrues grâce au recours à l’ADN.
Monstruosités et bizarreries
Quelques exemples de l’époque moderne font état de bizarreries dans la forme, la couleur ou le goût des fruits, comme la célèbre « main de Bouddha ».
Certaines variétés ont besoin d’un peu de froid, par exemple les oranges sanguines.
Arbres des Quatre saisons
Ce chapitre invite à une enquête dans les jardins de la littérature italienne, en commençant par Boccace qui décrit sur un même arbre des fleurs, des fruits encore jeunes et des fruits mûrs. L’auteur cite différents textes.
La couleur du soleil
Partant des nombreuses représentations picturales, l’auteur rappelle l’importance du citron en Italie. Il décrit la floraison parfumée, l’abondante production, il détaille la culture. Palerme fut longtemps un port d’exportation vers les États-Unis.
La maladie du marin
Le scorbut a fait entre le XVIe siècle et les débuts de la navigation à vapeur, plus de morts que les tempêtes, estimés à 2 millions de morts. Il trouva dans l’orange et le citron un remède efficace, expérimenté depuis les Grandes découvertes, mais son emploi ne fut reconnu par la médecine qu’en 1753 avant, qu’au XXe siècle, on découvre le pouvoir de la vitamine C.
Futurs
Cette 3e partie est consacrée à l’histoire contemporaine des agrumes.
Le regard de Goethe, entre oranges et citrons
Les voyageurs du XIXe siècle ont été séduits par les paysages italiens. Le plus célèbre est Goethe qui, en voyage, en 1786 décrit les citronniers en fleurs à Palerme.
Ce goût pour les paysages méditerranéens a conduit le futur roi de Prusse, Frédéric Guillaume IV, a installer un jardin italien dans le parc de Sanssouci à Postdam. Ce goût est présent dans toute l’Europe romantique.
Agrumes d’hiver
Les orangeries, limonaies, cédraies sont fréquents dans le Sud de l’Europe grâce au climat. Le jardin d’agrumes doit être protégé du froid, du vent. Pour satisfaire le goût du XIXe siècle pour cette culture exotique dans des régions moins adaptées, l’hivernage des orangers a conduit à la culture en pots.
L’auteur cite différents auteurs, notamment Stendhal qui dans La Chartreuse de Parme, décrit un paysage de villa sur les rives du lac de Côme. En fait dès la fin du XVIIe siècle, une mode des orangeries se développe, une occasion pour l’auteur d’évoquer Versailles, Jean-Baptiste de La Quintinie et Kensingstone House à Londres. C’est peut-être en Allemagne que l’engouement fut le plus grand.
Paradis perdus
De nouveaux agrumes hybrides sont apparus. L’auteur montre le succès des mandarines sans pépins. Il revient sur l’histoire de la sélection en matière agricole et le rôle des Anglais. Le chapitre est centré sur la mandarine, sa culture et son inscription dans l’imaginaire (Lucy en the sky des Beatles, le manga One peace). Il est aussi question des cousines : kumquats, clémentines, et aujourd’hui le succès du pomelo.
Les agrumes du lac de Garde
Sur ses rives, il faut, pour cultiver les agrumes, les protéger du froid. Ve sont, sans doute, les Franciscains qui ont introduit la culture du citron dans cette région.Au XIXe siècle, plus de 50 ha abritent tout un système de supports recouverts de vitres en hiver, comme à Gargano. Les citrons étaient exportés vers la Prusse, la Russie, la Scandinavie.
Différents auteurs ont décrit cette culture typique en terrasse qui contribue à l’identité régionale.
Rivieras
Ce chapitre transporte le lecteur sur la côte ligure, dans le jardin qu’Italo Calvino a connu dans son enfance.
La région a longtemps été une grande productrice d’oranges, de citrons, de cédrats, mais l’urbanisation et le tourisme ont fait reculer l’agrumiculture. Aujourd’hui, une variété naine, le chinotto, est cultivé pour les huiles essentielles et la production de fruits confis.
Terres de citrons et de limoncello
Le paysage d’Amalfi et de Sorrente ramène le lecteur en Campanie. Quelques auteurs dont Gide ou Pasolini se sont fait les chantres des paysages de la région.
La culture du citron a encouragé la production dune liqueur, le limoncello qui connaît un succès mondial grâce à deux acteurs Danny DeVito et George Clooney.
Le siècle des agrumes
La Sicile a conquis le marché mondial dans la seconde moitié du XIXe siècle assurant la prospérité des campagnes autour de Palerme et de Catane où les citronniers côtoie les orangers. Les agrumes profondément ancrés dans le patrimoine agricole et la culture sicilienne. Ce succès fut aussi celui de la mafia dans les années 1970.
Aujourd’hui, l’agrumiculture est en crise par manque d’organisation de la filière, malgré les « plans agrumes », l’émergence d’AOP et d’IGP.
Parfumé à la bergamote
Ce chapitre aborde la parfumerie et la production d’huiles essentielles, en particulier en Calabre, des usages développés dès le XIXe siècle avec la culture des bergamotiers.
Le XVIIIe siècle est associé au parfumeur piémontais Giovanni Paolo Farina qui développa l’eau de Cologne aux agrumes, au romarin et à la lavande.
La découverte de l’Amérique
Dès le XVIe siècle, les agrumes parviennent sur le continent américain. C’est la transformation en jus qui fut à l’origine du développement des plantations brésiliennes, dans la région de São Paulo, de Floride et de la Californie.
On retrouve les agrumes dans la littérature avec Steinbeck, Bandini et le cinéma avec Polanski ou Landis.
Conclusion
« Défendre ces paysages-là où ils existent encore, promouvoir leur création, faire connaître les valeurs culturelles et agricoles qu’ils incarnent, identifier et promouvoir les raisons qui en ont fait les paysages (et les fruits !) les plus convoités de l’histoire, telle a été l’ambition de ce livre. » ‘p. 253)
Giuseppe Barbera a consacré sa vie professionnelle à la culture des agrumes, regrettant que ses recherches se préoccupent plus de sélection et de rendement, que de paysages. Sa pris de conscience écologique l’on amené à s’interroger sur l’histoire, la littérature. L’ouvrage pourrait s’inscrire dans le courant de la géo-histoire. Richement décoré, il offre une respiration bienvenue dans le monde actuel. Avec cet ouvrage, vous saurez tout sur les agrumes, leur histoire, leur cultures et les paysages associés, les références artistiques.



