Avec ce 19e tome, Les Carnets de l’apothicaire poursuit son exploration d’un univers impérial inspiré de la Chine ancienne, entre intrigues de cour, médecine, poisons et luttes de pouvoir.

La série suit Mao Mao, une jeune apothicaire enlevée puis vendue comme servante au palais impérial. Sa curiosité, ses connaissances médicales et son goût pour les énigmes l’amènent rapidement à intervenir dans les affaires de la Cour intérieure.

Ce tome constitue un véritable tournant dans l’intrigue. L’action quitte en grande partie le palais pour se concentrer sur la forteresse du clan Shi, où les tensions accumulées au fil des tomes précédents atteignent leur paroxysme. Pour ma part, j’ai trouvé ce volume particulièrement intéressant parce qu’il ne se contente pas de faire avancer l’intrigue : il donne également davantage de profondeur aux mécanismes du pouvoir et aux événements qui ont façonné certains personnages.

Résumé

Après avoir insulté Shenmei, Mao Mao est enfermée dans une cellule infestée de serpents. Elle parvient toutefois à s’échapper grâce à l’intervention de Suilei et se retrouve dans les souterrains de la forteresse, alors que celle-ci sombre progressivement dans le chaos… Je n’en dirai pas plus.

Analyse de l’ouvrage

J’ai trouvé ce tome particulièrement réussi, et probablement l’un des plus importants de la série jusqu’à présent. Il donne véritablement l’impression d’arriver au point culminant d’un long arc narratif : des éléments disséminés dans les tomes précédents se rejoignent enfin et prennent un nouveau sens.

Ce que j’ai surtout apprécié, c’est la place accordée aux mécanismes du pouvoir. Derrière les intrigues et les mystères propres à la série se dessine ici une vision beaucoup plus sombre du fonctionnement de la société impériale. Les rapports de domination, les mariages arrangés, la marchandisation des femmes, les violences faites aux plus vulnérables et l’instrumentalisation des individus par les puissants sont particulièrement présents.

Le passé de la mère de Lolan permet notamment de comprendre comment certaines destinées individuelles sont entièrement façonnées par les rapports de pouvoir. Le récit montre ainsi une société dans laquelle la position sociale, la naissance et les relations politiques peuvent déterminer profondément le destin d’une personne.

J’ai également beaucoup apprécié le personnage de Lolan. Elle est loin d’être simplement présentée comme une antagoniste. Ses choix sont condamnables, mais le récit cherche à comprendre ce qui les a produits. Cette complexité rend le personnage particulièrement intéressant et évite une opposition trop simpliste entre « bons » et « méchants ».

Son face-à-face avec Jinshi constitue d’ailleurs l’un des moments forts du tome. Deux personnages extrêmement intelligents se retrouvent confrontés dans un véritable jeu politique, où la force militaire n’est finalement qu’un des moyens de parvenir à ses fins.

Ce volume apporte également une dimension géopolitique intéressante avec l’utilisation d’armes venues de l’Occident. Leur présence rappelle que cet empire n’évolue pas dans un monde fermé et permet d’interroger les échanges, les circulations techniques et les rapports de force entre différentes puissances.

J’ai toutefois ressenti une narration un peu plus froide que dans certaines autres adaptations de l’histoire. L’émotion m’a semblé parfois moins forte, notamment dans les scènes les plus dramatiques. En revanche, cette distance permet aussi de prendre davantage de recul sur les événements et de mieux percevoir leur dimension politique.

Le résultat est donc moins centré sur l’émotion immédiate que sur la compréhension des personnages et des mécanismes qui les entourent. Et, personnellement, j’ai trouvé ce choix particulièrement intéressant dans ce tome.

Les choix graphiques

Le dessin de Minoji Kurata reste fidèle à l’identité visuelle de la série : les personnages sont expressifs, les décors permettent de donner corps à l’univers impérial et les scènes d’action sont suffisamment lisibles pour accompagner efficacement une intrigue devenue particulièrement dense.
J’ai apprécié le contraste entre les espaces : les souterrains de la forteresse, les lieux liés au pouvoir et les scènes militaires contribuent chacun à créer une atmosphère différente.
Les expressions des personnages jouent également un rôle important, notamment lors des confrontations entre Mao Mao, Lolan et Jinshi. Dans un récit où beaucoup de choses reposent sur les non-dits, les regards et les attitudes permettent souvent de suggérer davantage que les dialogues.

Quel apport pour une utilisation en classe ?

Même si Les Carnets de l’apothicaire ne constitue évidemment pas un ouvrage documentaire et ne doit pas être utilisé comme une source historique à proprement parler, ce tome peut constituer un excellent support d’accroche ou de prolongement pour travailler certains thèmes en histoire.

Pour des élèves de collège, plusieurs pistes me semblent particulièrement intéressantes pour prolonger les cours :
• La société hiérarchisée et le pouvoir impérial : qui détient le pouvoir ? Comment s’exerce-t-il ? Quelle place occupent les différents groupes sociaux ?
• La condition des femmes : le manga permet d’aborder la place des femmes dans une société fortement hiérarchisée, en montrant notamment le poids des mariages et des rapports de domination.
• Les échanges avec l’Occident : la présence d’armes et de techniques venues d’autres régions permet d’introduire la question des circulations et des échanges.
• La représentation du pouvoir : les élèves pourraient comparer la représentation du pouvoir impérial dans le manga avec des documents historiques.
• La fiction historique : le tome constitue enfin un bon point de départ pour faire réfléchir les élèves à la différence entre une œuvre de fiction inspirée de faits ou d’une époque et un document historique.

On pourrait notamment proposer aux élèves de repérer dans quelques pages ce qui relève de la représentation historique et ce qui relève de la fiction, puis de confronter leurs observations à des documents historiques. Cela permettrait de travailler à la fois la lecture critique d’une œuvre et la construction du regard de l’historien.

Conclusion

Ce 19e tome m’a particulièrement convaincue. J’ai aimé cette impression de voir enfin les pièces du puzzle s’assembler après de nombreux tomes d’intrigues, de mystères et de révélations.

J’ai surtout été sensible à la dimension politique du récit. Derrière l’enquête et les aventures de Mao Mao, ce tome propose une réflexion assez sombre sur le pouvoir, les rapports de domination et les conséquences des blessures laissées par un système profondément inégalitaire.

Lolan y gagne une véritable épaisseur et devient, à mes yeux, l’un des personnages les plus fascinants de cette partie de l’histoire.