Transmis directement par l’auteur à notre service de presse, cet ouvrage des éditions Autrement est une véritable révélation. Trop souvent enclin à porter des jugements catégoriques sur les États-Unis, comme parfois sur d’autres sujets, le lectorat enseignant qui voterait, s’il était sollicité aux élections présidentielles de novembre, pour Barack Obama ou Hillary Clinton, doit lire cet ouvrage de toute urgence.

De ce point de vue, un de nos co-listiers sur H Français, et un de nos adhérents, joue aussi un rôle salutaire et éclairant dans la galaxie educnat. Le monde en général, les États-Unis en particulier, ne peuvent se voir simplement avec une paire de lunettes achetée à la Camif, à l’aune du politiquement et pédagogiquement correct.
Les conservateurs étasuniens qui ont été envoyés à la maison blanche depuis deux mandats consécutifs, et qui risquent de l’être encore une fois de plus, ne sont pas simplement les élus de parfaits crétins ras du stetson, à défaut du bonnet, à l’image des caricatures des guignols de l’info. Cela ne les rend que plus dangereux d’ailleurs…

Les travaux des co-auteurs de Romain Huret, réunis sous forme de neuf articles, présentent les différentes facettes de la contestation conservatrice, deux termes en apparence antinomiques, puisque la contestation est considérée comme l’apanage de la gauche ou des libéraux pour reprendre le terme étasunien.
Quelles sont les racines de cette droite américaine ? Comment et où s’est-elle constituée ? Comment expliquer que quatre présidents ou candidats comme Goldwater, Reagan et les deux Bush aient pu entrer en phase avec les aspirations d’une partie non négligeable de l’opinion ?

Cet ouvrage revient sans complaisance sur bien des idées reçues. Loin d’être de parfaits ringards, les néo-conservateurs ont su se structurer et s’organiser avec des moyens marketing modernes et se battre sans concession sur le terrain des idées. Comme Nicolas Sarkozy en 2007, ils on su incarner la modernité. Cela n’est pas forcément évident si cette modernité se traduit par un retour en arrière surtout au niveau social. Mais ce qui importe c’est que les électeurs y croient même si, dans le cas français, les illusions auront été de courte durée.

La première partie est consacrée aux lieux de la contestation.

L’article de Andrew Diamond montre que, contrairement à ce que l’on aurait pu croire, la contestation conservatrice n’est pas seulement née dans le Sud ex-confédéré, repaire de nostalgiques du Ku-Klux-Klan, mais dans les banlieues de Chicago, en opposition aux politiques d’intégration raciales développées par Eisenhower lors de son second mandat. La contestation conservatrice est née dans les quartiers populaires de Chicago, dans cette classe ouvrière blanche, base électorale du Parti démocrate. Toutes proportions gardées, 51 ans après les émeutes anti-noires de Chicago, c’est toujours cette base électorale qui préfère Hillary Clinton à Barack Obama et qui serait prête à voter Mc Cain s’il le fallait.

Caroline Rolland-Diamond quitte l’Illinois et ses cols bleus pour s’intéresser à ce qui se passe dans les Campus californiens hauts lieux de la contestation libérale . Dans l’ombre, de façon marginale en apparence, mais investissant peu à peu le Parti républicain, se développe le Young american for freedom, Ce courant né à Berkeley soutient contre Johnson le candidat conservateur Barry Goldwater en 1964 et, après sa défaite, le candidat au poste de gouverneur de Californie en 1966, un certain Ronald Reagan.
Ces jeunes conservateurs sont issus des milieux aisés de la Côte Ouest, de familles religieuses et patriotiques et surtout, comme on les désigne elles-mêmes « libertariennes ». Ce courant n’a rien à voir avec l’anarchisme évidemment mais au contraire s’oppose à tout empiètement de l’Etat fédéral dans la vie des citoyens. Cela les amène d’ailleurs à s’opposer même à la conscription. En 1981, la victoire de Reagan aux présidentielles, son immense popularité liée à ses talents de communicateur propulse les cadres de la YAF au sommet de l’Etat et dans le staff présidentiel. Ce mouvement conserve une assise militante, et mène des campagnes par mailing notamment pour les collectes de fonds. Ce courant désormais solidement implanté sera le foyer idéologique de la révolution conservatrice qui commence alors et qui se traduit par trois mandats successifs du Parti Républicain, de Reagan à Bush senior.

Troisième lieu de cette contestation conservatrice, évoqué par Alexandre Rios Bordes, de New York à l’Arizona, la rhétorique sécuritaire.

Celle-ci ne se limite pas, malgré son nom à des discours, mais bien à des pratiques inscrites dans l’espace. Des gated communities, des lotissements fermés, et surtout sécurisés s’inscrivent dans le paysage des banlieues qui, rappelons-le, sont des quartiers résidentiels aux États-Unis. (Voir desperated housewives Série TV préférée de la Clionaute mère de famille de plus de 35 ans ! ) L’auteur de cet article décrit parfaitement la mise en place des dispositifs de contrôle social et la naissance de l’idéologie de la tolérance zéro. Deux exemples sont cités pour illustrer ces pratiques sécuritaires. Celui de New York à partir de 1993 et les pratiques policières de Rudolph Giuliani, le maire, et dans le Comté de Maricopa, en Arizona, la ville de Phoenix et son très populaire Sheriff, Joe Arpaio. Ce dernier est qualifié de Wyatt Earp des temps modernes, un nettoyeur de ville comme au temps de la conquête de l’Ouest. La pratique est de s’appuyer sur les bons citoyens, transformés en auxiliaires de la police et organisés en milices. L’idée est simple dans les deux cas, et il faut le dire assez séduisante, c’est aux délinquants d’avoir peur désormais ! Plus aux « good guys » qui paient leurs impôts, travaillent régulièrement et élèvent leurs enfants pour en faire de bons citoyens !
Les pratiques répressives sont spectaculaires. Webcams dans les prisons du Comté, travaux forcés en tenue rayées et à l’extérieur de la prison, tous les moyens « pédagogiques » de Joe Arpaio sont à la limite de la légalité mais correspondent à cette « cowboy justice » qui suscite beaucoup d’intérêt chez les conservateurs mais aussi au-delà dans la classe moyenne blanche mais aussi latino et même marginalement noire.
La loi et l’ordre deviennent des slogans porteurs qui trouvent leur traduction dans la série télévisée « law and order » Série TV préférée du Clionaute quinquagénaire embourgeoisé.., dans laquelle Fred Thompson candidat à l’investiture républicaine en 2008 joue le rôle d’un procureur général très dur.

La seconde partie de l’ouvrage, les lieux de la contestation s’ouvre sur une présentation par Sébastien Mort du rôle de la radio, un media qui aurait tendance à être un peu négligé en France en raison des systèmes de diffusion personnels de musique. (MP3 et autres I-Pod). Paradoxalement, bien plus sans doute que la Télévision et la très conservatrice chaîne Fox News, il semblerait d’après cet auteur que ce sont les différentes fréquences radio investies dans les années quatre vingt par les conservateurs qui aient contribué à diffuser leur idéologie.
Ce sont les talk show, des émissions de radio où les auditeurs interviennent qui permettaient de diffuser les messages au contenu politique très explicite. « L’Amérique est sous la double menace du désarmement moral et du terrorisme islamique, les démocrates et les libéraux sont des vecteurs de la dégénérescence ». L’auditeur devient, grâce aux questions de l’animateur, très populaire et au discours racoleur, le vecteur du message souvent humoristique. Barack Obama devient alors Barack Ossama, et le lien entre les démocrates et les ennemis de l’Amérique soigneusement diffusé.
C’est en 1994, premières élections perdues depuis 40 ans à la chambre des représentants par les démocrates que les talk show sont devenus des vecteurs électoraux du conservatisme. Le plus populaire de ses animateurs est un certain Rush Limbaugh.

Dans l’article « a 22 for every jew » Littéralement : une 22 long rifle pour chaque juif Pauline Peretz présente les évolutions des juifs américains qui se sont longtemps identifiés au vote démocrate. L’évolution de la perception des conservateurs étasuniens, longtemps hostiles au Juifs, vers la religion, se considérant eux même comme des Elus, a sans doute infléchi cette vision des choses.
De plus, dès les années soixante, la radicalisation des noirs avec les blacks muslims a éloigné les juifs les plus religieux et issus des milieux populaires des libéraux. Peu à peu les multiples références bibliques dont la droite américaine émaille ses discours ont pu également séduire cet électorat. Cela semble également influer sur les primaires démocrates, les deux adversaires faisant assaut de leur volonté de soutenir l’Etat hébreu, allant même jusqu’à menacer de rayer l’Iran de la carte s’il s’avisait d’attaquer Israël.
A la fin des années soixante ces juifs conservateurs et communautaristes se regroupent au sein de la Jewish defense league. La Ligue dirigée par un certain Kahane s’engage dans des actions résolues contre les noirs dénoncés comme antisémites et les libéraux pro-palestiniens. La boucle est alors bouclée, il ne reste plus qu’à grignoter des positions dans l’électorat juif qui reste attaché au part démocrate. Défendre les juifs soviétiques, affirmer comme les noirs le droit à l’autodéfense, « a 22 for every jew », le mouvement séduit des jeunes par sa radicalité et ceux-ci se retrouvent aujourd’hui, devenus quinquagénaires, comme les cadres de la communauté juive actuellement.

Vincent Michelot présente dans un article qui représente une bonne synthèse de la question, la mobilisation électorale des conservateurs, en s’interrogeant sur le fait de savoir si cette force de frappe est éternelle.
D’après cet auteur, les mouvements électoraux sont assez limités et entre 2000 et 2004, 47 états restent stables et trois basculent d’un camp à l’autre. En même temps, le système de mobilisation est décrit et différencie les deux camps. Les conservateurs privilégient le local, associations de parents d’élèves, sections locales de la National rifle association tandis que la gauche s’appuie sur des campagnes nationales… La cause des résultats flatteurs de 2004 est sans doute ici. Par contre, il semblerait que cette forteresse républicaine qui s’appuie sur les électeurs de valeurs ( Value voters) soit en train de connaître un certain déclin. Ils peuvent en effet estimer que leurs aspirations n’ont pas été satisfaites par l’administration sortante, ce qui explique peut-être le faible enthousiasme de Mc Cain dans son propre camp. Cependant les divisions des démocrates peuvent laisser des traces et peut-être l’assure d’une victoire par défaut, ce qui serait ferait passer à trois élections successives perdues le camp démocrate, une situation rare dans l’histoire des États-Unis.

La troisième partie tout aussi passionnante traite des motifs de cette contestation conservatrice.

Aurélie Godet évoque la croisade des militants créationnistes et revient sur cette guerre scolaire qui a commencé en 1965. Ces adversaires de la théorie de Darwin ont repris à leur compte la thèse du dessein intelligent, permettant d’intégrer le Créateur dans cette histoire et par conséquence de revivifier leur opposition à l’évolutionnisme.
Jean-Christian Vinel traite d’un sujet qui devrait sans doute intéresser les tenants du libéralisme en matière économique, celui de Wal Mart et de son mode de fonctionnement, emblématique d’une Amérique conservatrice qui met dans les valeurs du travail un élément constitutif de la famille, cellule de base de la société.
Pour conclure Jenifer Merchant revient sur la culture pro life, c’est-à-dire sur les opposants les plus farouches à l’avortement qui sont soutenus de façon très explicite par la Maison Blanche.
Le point de départ de ce combat est parti de l’arrêt Jane Roe contre l’État qui a amené la Cour suprême à reconnaître le droit d’une femme à avorter en 1973. Depuis, les pro life occupent le terrain et s’imposent dans les assemblées, et finalement grignotent peu à peu cette liberté des femmes en limitant les conditions de possibilité de recours à l’avortement.

L’activisme militant de ces groupes permet à Romain Huret lorsqu’il conclut ce recueil de les qualifier, à la suite de Tony Blankley, un Républicain, de trotskisme de droite. Se considérant comme menacés dans leur foi, leurs libertés, leur vision du monde, sentant la décadence approcher, ils s’organisent et se donnent les moyens de faire triompher leur point de vue avec de l’agit prop et un sens du noyautage voire de l’entrisme qui rappelle les mouvements trotskistes. À une nuance près toutefois, ces derniers n’ont jamais investi le siège du pouvoir de la première puissance mondiale mais dernièrement sur la chaine de télévision française de service public, le divan d’une émission de télévision du dimanche après-midi. Il s’agit d’Olivier Besancenot et de Vivement dimanche l’émission TV animée par Michel Drucker, émission TV préférée du clionaute en maison de retraite. Émission de TV que je n’ai pas pu voir étant dans les arènes de Vic Fezensac pour la feria de Pentecôte

Bruno Modica © Clionautes

Un article sur un ouvrage traitant du même sujet

http://www.clionautes.org/?p=1042

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