Le nom de Lou Andreas-Salomé est l’écho d’une époque où les femmes continuent de vivre la vie de leur mère. Pourtant, quelques-unes se dressent pour exister par elles-mêmes. Pour mener la vie qu’elles se choisissent, qu’elles volent au monde coincé d’un XIXe siècle moribond. C’est un vol aux bonnes mœurs, aux pères et aux maris, aux frères et au carcan de l’histoire et de la rumeur. Séverine Vidal et Olivia Sautreuil dans ce superbe roman graphique donnent un visage et un sourire à celle qui fut rebelle et l’est encore.

La liberté, voilà ce qu’il me faut  (1873)

Mais il faut d’abord quitter l’enfance et la Russie. La bande dessinée s’ouvre sur un paysage et un portrait de famille avec un père en uniforme et une mère, « la générale » qui s’avère la plus rigide des deux. Louise von Salomé, la petite dernière évolue entre ses deux frères et sa sœur. Elle est la plus turbulente, mais si séduisante déjà. Nul ne lui résiste réellement. Elle est capable de toutes les audaces : son frère apparaît en fille à un bal comme elle le veut. Elle demande à sa mère, lors d’une baignade en cabine, de se noyer. Puisque Dieu ne lui prouve pas qu’il existe : elle ne croit plus en lui. Elle n’a que 12 ans et sa vie n’est pas assez large pour elle.

L’année 1878 marque un tournant dans la vie de celle que ses proches surnomment Liola. C’est par la mort du père chéri que commence l’année. Puis survient la rencontre avec le jeune pasteur Henrik Gillot. Pour tous, il est rapidement indispensable de trouver un arrangement. Cet homme, marié sera le précepteur qui prépare à l’entrée de Lou à l’Université de Zurich – la seule qui accepte les femmes -. Fou d’elle, il est le premier à qui Lou dit « Non ! » au mariage. Elle n’a que 17 ans et le monde devant elle : Zurich, Rome, le lac d’Orta, Bayreuth, ailleurs…

Si tu n’as plus de joie à me donner, Et bien. Offre-moi ta douleur (1883)

Tout au long de la vie de Lou, les rencontres tissent autour d’elle un cocon intellectuel et sensuel qui construit la femme qui entre dans la postérité. C’est d’abord le jeune et fragile Paul Rée. Le philosophe voit à son tour sa demande en mariage éconduite. Il sera l’homme de la « communauté de coeur et d’esprit »  dans laquelle Friedrich Nietzsche, à son tour, va prendre place. Le grand homme veut une disciple, une amante, il trouve une consoeur et un miroir brûlant.

Paul Rée s’installe à Berlin rejoint par Lou. Les couleurs y sont douces, le trait fluide dans cette atmosphère apaisante. L’autrice ne supporte plus les humeurs tourmentées, tout en traits noirs et débordants, de l’homme du « Gai savoir ». La reconnaissance intellectuelle, les succès littéraires et mondains plaisent à la jeune femme. Cependant, c’est contre toute attente que, le 20 juin 1887, elle épouse Friedrich Carl Andreas. L’orientaliste de 15 ans son ainé lui donne son nom. Les tensions dans le couple sont nombreuses. Se refusant à lui comme aux autres, Lou voit dans Marie, la domestique, une solution aux désirs de son époux. Elle débat, écrit, publie et voyage à la découverte d’autres lieux et d’autres hommes.

Une étoile inaccessible (1897)

À Munich, un jeune poète qui se prénomme encore René marque un nouveau virage dans la vie de Lou. René Maria Rilke, qu’elle renomme rapidement et définitivement Rainer a 22 ans. Rapidement, leur union est consommée. Rejoint par Andreas, le trio voyage en Russie, rencontre Tolstoï. Mais le bonheur de Lou est toujours rattrapé par le destin : les traits sortent des cases, les terreurs envahissent les deux pages de l’album. La mort de Nietzsche en 1900, la chute de Paul Rée dans les gorges de Charnadüra l’année suivante, l’enfant d’Andreas et Marie… Le prix de la liberté est parfois élevé à payer.

« La paix de Lou »  vient avec les années, la maison nichée dans la verdure et une vie de famille même pas banale se crée. Reconnue par les plus grands, sa rencontre avec Sigmund Freud en 1911 est encore un jalon dans la construction intellectuelle de cette femme singulière. Son optimisme, son humour séduise le psychanalyste. Seule femme invitée à ses colloques du mercredi soir, Freud lui prédit qu’elle sera une des premières femmes psychanalystes. En lui confiant Anna en formation, il l’adoube magistralement. Mais derrière les rideaux fermés, « les abominations du monde » : les bruits de la Première Guerre mondiale, l’arrivée au pouvoir d’Hitler et le silence de Lou. Apaisée, elle s’éteint le 5 février 1937 après une vie riche qu’elle a toujours désirée : éprise de liberté.

La vie de Lou Andreas-Salomé tient dans une photographie : portrait d’hommes avec Lou. Paul Rée et Friedrich Nietzsche tiennent le bras d’une charrette de paysan. La jeune femme alors âgée de 21 ans tient le fouet, grimpée seule dans la carriole. C’est elle qui mène les hommes. Ceux-là et d’autres. Le travail approfondi de recherche de Séverine Vidal et les dessins de Olivia Sauteuil dessinent un portrait plein de fougue de Lou. Une femme plus que jamais de notre époque.