Jean-Pierre Husson, professeur de géographie émérite à l’université de Lorraine, propose ici un petit ouvrage condensé sur les approches sensibles des territoires. Il est très clairement un essai qui reviendrait sur ce qu’est la géographie et être géographe aujourd’hui, depuis le tournant scientifique des années 1980 et la redécouverte de la pensée d’Éric Dardel et d’une pensée humaniste, phénoménologique et sensible. « Être géographe, pour Husson, c’est se demander à privilégier les verbes d’action : « se projeter, décider, s’engager, participer, voire espérer des temps meilleurs ». Il ajoute, un peu plus loin dans son introduction, cette affirmation qui ne peut que résonner dans l’esprit de tous les géographes contemporains : « Le géographe investit à la fois l’écoumène viable et vivable, ses marges, les lieux offrant des conditions extrêmes et même les espaces de l’imaginaire ». L’ouvrage de Jean-Pierre Husson défend un retour à une vision plus qualitative que quantitative de l’espace. C’est sur cette vision que s’accroche la géographie sensible présentée dans l’ouvrage.

            Le premier chapitre du livre est un état de l’art de la géographie sensible en partant de son développement tardif chez les géographes jusqu’à son intégration récente. Le point de départ est encore et toujours la raison d’être de la géographie. Pour Husson, la géographie ne peut être réduite à sa seule dimension utilitaire. Cette discipline scientifique « doit faire rêver, entrer dans des formes solidaires de la perception de la planète, avec ses forces, ses attraits, faiblesses ». Pour Jean-Robert Pitte, la principale mission de la géographie est de mieux habiter la planète. « C’est un levier pour réinventer le monde à partir de l’espace vécu et réel ». L’approche sensible, par les cinq sens de l’être humain, permet de « redescendre sur terre » et de mieux habiter. Le géographe est à l’écoute  de la terre.

            Le deuxième chapitre s’attache à approcher la polyphonie exprimée par les lieux. Mobiliser les cinq sens sert à aborder la complexité de l’écoumène. Les paysages sont des sources émotionnelles fortes. En 1995, Jacques Lévy créé le concept d’égogéographie pour interroger le lien entre le territoire et les sensibilités qu’il renferme. L’égogéographie est une géographie du moi, une posture, un combat et une méthode pour appréhender le monde. « L’espace décliné dans des échelles plurielles et fonctionnant entre elles en concertation devient orchestre et se pare de couleurs et senteurs », écrit Jean-Pierre Husson. Le géographe ausculte et diagnostique les territoires pour se projeter dans l’avenir.

            Le troisième chapitre aborde trois éclairages : la mise en récit des paysages ressentis, leur géohistoire et leur artialisation. Le récit exerce un rôle essentiel dans la perception que les individus ont des territoires qu’ils pratiquent. Cette perception est construite selon trois critères : l’identification de ces territoires, l’intention qui est à leur origine du déroulé de leur fonctionnement et leur organisation en trames et plans. En reprenant ici les travaux de Michel de Certeau, Jean-Pierre Husson rappelle que les récits mobilisent verbe, actes et pratiques. De son côté, la géohistoire s’alimente de cartes et de plans anciens qui témoignent de spatialités passées, à toujours raccorder à l’actuelle. Enfin, l’art sert d’écriture créative à l’espace. L’artialisation est une approche esthétisante du paysage qui passe par la sensibilité qui émane d’un lieu.

            Le dernier chapitre traite de la sensibilité en partage et ici Jean-Pierre Husson montre que l’approche sensible porte une bonne dose d’imaginaire pour servir de cadre à nos existences. En se référant aux travaux d’Augustin Berque, notre auteur rappelle encore que le paysage est une médiation, ce que Berque appelle une « trajection » et qu’il associe à la médiance. Notre auteur montre que l’approche sensible offre un florilège de choix et d’options pour appréhender le monde qui nous entoure et qui doivent animer le jeu démocratique. « Se démarquer des outils et usages classiques de la géographie-aménagement ouvre de nouveaux champs d’approche pour identifier, conserver, accompagner, comprendre et soigner les territoires », nous dit encore Husson en conclusion. Il ajoute : « Dans le contexte des transitions qui nous assaillent, ce choix est nécessaire pour savoir où et comment nous allons atterrir de la façon la moins destructrice possible ».