Ce livre qui paraît dans la collection « Devenir urbains » est issu d’une thèse de doctorat en géographie et aménagement réalisée à l’université Jean-Moulin Lyon 3, dirigée par Lise Bourdeau-Lepage et soutenue le 20 octobre 2021 par Amélie Deschamps. La problématique de la thèse, et donc du présent ouvrage, est d’étudier les programmes de végétalisation municipaux participatifs. Amélie Deschamps s’est intéressé à trois terrains différents : Lille, Lyon et le 13ème arrondissement de Paris. Ces trois villes possèdent un dispositif de végétalisation comparable constitué de deux volets, un volet jardin partagé et un volet opération de rue. La méthode adoptée est à la fois quantitative et qualitative. Le travail de l’auteure est fondé sur des observations in situ, plus de 60 entretiens et une participation observante à un certain nombre d’événements (inauguration de jardins, réunion de concertation, atelier de plantation, assemblée générale d’association, etc.), organisés par les habitants ou les mairies. L’ouvrage est découpé en sept chapitres, rédigés de manière très claire. Partant d’expérimentations pertinentes et très diverses, Amélie Deschamps parvient à plusieurs conclusions intéressantes.
Dans le premier chapitre, l’auteure revient sur l’institutionnalisation des premières initiatives habitantes de végétalisation urbaine. Elle rappelle comment la crise économique des années 1960 et 1970 a entraîné l’émergence de mobilisations grassroots dans les villes américaines. Le premier jardin communautaire, le People’s Park, nait à la fin des années 1970 à Berkeley (Californie). Dès 1978, la ville de New York crée le programme de jardinage urbain Green Thumb en offrant aux habitants la possibilité de louer des parcelles pour 1$ par an. 18 ans plus tard, la Fondation de France finance des voyages d’étude à Montréal et à New York pour découvrir ces jardins communautaires. Le premier jardin partagé arrive en France, à Lille, le jardin des Retrouvailles, en mai 1997. À Lyon, le premier jardin partagé voit le jour en 2000.
À côté des jardins partagés, on trouve également des opérations de rue, s’inspirant de la Guerilla Gardening lancée en 1973 par Liz Christy à New York et qui consistait à lancer des bombes à graines sur des terrains vagues. Elles peuvent également s’inspirer du mouvement des Incroyables Comestibles apparu à Todmorden au Royaume-Uni en 2008 qui installaient des bacs sur l’espace public pour cultiver des légumes et des fruits sains à la population locale. En 1993, l’association Chantier Nature propose aux Lillois de percer des fosses au pied des façades de leur logement. La ville de Lille reprend à son compte cette opération 10 ans plus tard. Lille (en 2003), Paris (en 2004) et Lyon (en 2008) ont mis en place des chartes pour encadrer les initiatives de végétalisation habitante. Les chartes n’ont pas de valeur juridique mais elles forment une contractualisation symbolique entre les municipalités et les habitants.
Dans un deuxième chapitre, Amélie Deschamps montre comment l’institutionnalisation de la végétalisation participative a permis de diffuser les initiatives malgré les nombreuses critiques. L’institutionnalisation du jardinage participatif du domaine public est un moteur important de sa diffusion. L’auteure constate dans les trois agglomérations une multiplication des opérations à partir de l’adoption des chartes. Elle constate également que les initiatives habitantes de végétalisation ont souvent été incorporées aux programmes municipaux, sorte de récupération politique. En revanche, dans aucun des terrains étudiés ces projets habitants n’ont été intégrés au PLU. Dans le troisième chapitre, l’auteure analyse les jeux d’acteurs autour de la végétalisation participative. Les divers projets analysés par l’auteure mettent en jeu plusieurs acteurs : les habitants, les associations et les municipalités. Dans ce jeu, les services municipaux exercent une activité de contrôle. Ils ne sont pas toujours à l’origine du financement qui est souvent associatif ou privé. L’élaboration de ces politiques a contribué à la création d’un nouveau modèle de gouvernance, pour la co-construction d’un aménagement urbain, entre habitants et municipalité.
Dans le quatrième chapitre, Amélie Deschamps étudie les effets inégaux de la végétalisation participative sur les territoires urbains. La végétalisation participative repose sur une volonté habitante ou sur les associations et les élus. Par les inégalités qu’elle reproduit, la végétalisation participative semble également être une manifestation dans le paysage urbain d’un processus de gentrification. La cinquième chapitre traite des représentations et des modèles culturels qui guident la fabrique des jardins urbains. La participation des habitants à la végétalisation de la ville reproduit les inégalités urbaines préexistantes. Ces initiatives sont diversement réparties sur les territoires urbains et se concentrent en particulier dans les quartiers au niveau de vie moyen voire aisé. Les pratiques de jardinage des habitants prennent également part à ces inégalités en mettant en avant des normes environnementales qui peuvent se révéler discriminantes.
Le sixième chapitre s’interroge sur la capacité du jardinage en ville à répondre aux enjeux environnementaux urbains actuels. La végétalisation participative montre un potentiel variable dans sa contribution à la renaturation de l’espace urbain. Elle concourt à la végétalisation d’espaces publics de proximité. Toutefois, l’engagement des habitants dans le temps long reste une limite du dispositif. Pour finir, le septième chapitre pose la question de la longévité des initiatives habitantes.



