Une brève histoire illustrée de la guerre civile espagnole

Comme c’est le cas en France, l’Histoire est une source d’inspiration importante pour la bande dessinée espagnole. Au moment où on commémore les 90 ans du début de la guerre civile qui a ensanglanté l’Espagne entre 1936 et 1939, nous avons lu avec grand intérêt España partida en dos – Breve historia de la guerra civil española (= l’Espagne coupée en deux, une brève histoire de la guerre civile espagnole) de l’historien julián Casanova, objet de ce compte-rendu.                                                                                                                                                                                                                                               

Une adaptation graphique d’un livre d’histoire de Julián Casanova

Il ya deux manières d’évoquer l’histoire dans une bande dessinée : soit par la fiction, soit par le récit historique au plus proche des faits. C’est cette seconde voie que les auteurs de España partida en dos ont choisie.

España partida en dos est le fruit de la collaboration entre l’historien Julián Casanova, Carlos Esquembre pour les dessins en noir et blanc et Miguel Casanova, scénariste de métier, dont nous verrons plus loin que le rôle dans la conception de cet ouvrage n’est pas négligeable.

Julián Casanova est au coeur du projet qui, sans lui, n’aurait pas vu le jour. L’ouvrage que nous présentons est en effet la version en bande dessinée du livre portant le même titre, que l’auteur a publié en 2022.

Julián Casanova (né en Aragon en 1956) est professeur émérite de l’université de Saragosse. Il a consacré l’essentiel de ses recherches à la guerre civile espagnole et au franquisme. Il a été également conseiller historique du film d’Alejandro Amenábar Lettre à Franco, sorti en 2019.  On a donc affaire à un des meilleurs spécialistes actuels de l’histoire de l’Espagne au 20ème siècle. Auteur de nombreux ouvrages (dont le dernier en date est une biographie de Franco, publié en 2025), Julián Casanova allie à la fois la rigueur intellectuelle, l’expertise de l’historien et la clarté de l’expression. Qualités que l’on retrouve dans le présent ouvrage. España partida en dos est donc bien un livre graphique d’histoire et on serait bien en peine d’y relever ici ou là quelque erreur factuelle.

 

Une approche multidimensionnelle de la guerre civile espagnole

L’ouvrage s’ouvre par un prologue, évoquant le transfert de la dépouille de Franco du mausolée del Valle de los Caídos vers le caveau familial dans la banlieue de Madrid, le 24 octobre 2019. Manière de rappeler qu’un demi-siècle après sa mort, le fantôme de Franco plane toujours sur la vie politique espagnole et que la fracture qui sépara l’Espagne  – España partida en dos..- n’a pas totalement disparu.

L’introduction aborde brièvement la seconde République (1931-1936) et son programme réformateur, comme cause principale du soulèvement militaire et de la guerre civile. C’est cette orientation démocratique et réformatrice qui, selon Julián Casanova, a poussé les forces conservatrices hostiles (milieux économiques dirigeants, monarchistes, une partie de l’Armée, Eglise catholique) à soutenir et organiser le coup d’Etat du 18 juillet 1936 ; et c’est l’échec de celui-ci qui a entraîné l’Espagne dans la guerre civile.

La guerre civile proprement dite est traitée en 7 chapitres, selon une trame globalement thématique. L’ambition de l’historien est d’offrir au lecteur une approche globale du conflit : une guerre civile cruelle mais qui s’insère, on le sait, dans le contexte géopolitique des années 1930 qui voit les idéologies et les grandes puissances s’affronter indirectement sur le sol espagnol. Cependant, une large place est faite aux faits marquants et aux acteurs de ce drame : Franco bien sûr, et d’autres un peu moins connus mais dont les décisions ont parfois été déterminantes dans le déroulement et l’issue du conflit. Julián Casanova nous rappelle ainsi que rien n’est jamais écrit à l’avance et que les actions individuelles et l’enchaînement, parfois fortuit, des faits font partie de l’histoire.

 

L’apport du scénariste

La contribution du scénariste Miguel Casanova – le fils de l’historien auteur du livre- est discrète mais importante. La plupart des chapitres sont scénarisés ; c’est la seule concession faite à la fiction dans l’ouvrage.

À titre d’exemple, pour évoquer la dimension religieuse du conflit dans le chapitre 3 (Guerre sainte et haine anticléricale), est mis en scène un prêtre dont les saintes paroles d’amour chrétien forment un saisissant contraste avec la violence des exécutions sommaires ordonnées “pour Dieu et la patrie”. Puis, pour faire bonne mesure, la dispute entre un anarchiste profanateur d’église et sa fiancée qui désapprouve cette politique anticléricale. Dans le chapitre 6 (“L’ordre nouveau”), c’est un Franco à l’article de la mort (ou peut-être son fantôme?) qui relate le  parcours qui le conduit au  pouvoir absolu. Dans le chapitre 5 (La République en guerre”), c’est une grand-mère qui raconte à sa petite-fille ce que fut la Barcelone anarchiste, au temps de la guerre civile. Manière subtile pour Casanova d’évoquer ici la question de la transmission de la mémoire de la guerre civile dans son pays. Ce choix d’écriture permet ainsi de diviser le récit historique en autant d’histoires qui ont leur propre unité.

La paix incivile du général Franco

L’épilogue est intitulée “Une paix incivile”, allusion au grand intellectuel espagnol Miguel de Unamuno qui, en décembre 1936, avait qualifié le conflit fratricide de “guerre incivile”. La paix incivile, c’est la destruction de la République et de la démocratie ; c’est aussi une répression terrible des vaincus après la guerre civile, et dont les historiens espagnols ont mis en lumière la magnitude.

 

À qui s’adresse España partida en dos?

Dans cette adaptation graphique de son ouvrage historique “España partida en dos”, l’ambition de Julián Casanova est probablement d’atteindre un nouveau public, en particulier la jeunesse espagnole, en proposant un format plus accessible que le livre d’histoire classique. Au vu de certains sondages d’opinion, cet effort de diffusion de ce pan essentiel de l’histoire contemporaine de l’Espagne relève de l’action civique, en faveur de la démocratie.

Pour nous, lectrices et lecteurs de France, “España partida en dos”, qui est présentée comme “une brève histoire de la guerre civile espagnole” , est une très bonne  synthèse   sur le sujet. À condition, bien sûr, de lire couramment l’espagnol…