Le nom de Robespierre continue de susciter débats et polémiques. Souvent réduit à l’image d’un tyran sanguinaire ou du « bourreau de la Révolution », il demeure au cœur d’une légende noire qui traverse les XIXᵉ, XXᵉ et XXIᵉ siècles. Dès les lendemains de sa mort en 1794, cette représentation est construite et diffusée par ses adversaires politiques, soucieux de concentrer sur sa personne la responsabilité des violences révolutionnaires. Aujourd’hui encore, cette image se perpétue à travers les médias, des publications de vulgarisation ou certaines prises de position politiques, parfois en décalage avec l’état des recherches historiques.
Dans ce contexte historiographique et mémoriel, Robespierre, portraits croisés, dirigé par Michel Biard et Philippe Bourdin, s’inscrit pleinement dans le renouveau des études robespierreistes. L’ouvrage propose une série de contributions fondées sur des sources variées, qui cherchent à dépasser les caricatures en restituant la complexité d’un acteur politique dont la pensée et l’action évoluent constamment en fonction des contextes politiques, sociaux et militaires.
La construction de la légende noire et ses usages
Plusieurs contributions montrent que la réputation de Robespierre s’élabore très tôt, dès le 9 thermidor an II. Les pamphlets, caricatures et discours thermidoriens imposent l’image d’un homme présenté comme tyrannique, omnipotent et responsable à lui seul de la Terreur. Cette personnification des violences révolutionnaires est analysée notamment par Laurent Bihl et Annie Duprat dans Incarner la Révolution : les figures de Robespierre, qui montrent comment l’iconographie et la culture visuelle participent à cette cristallisation mémorielle.
Guillaume Mazeau, dans Robespierre dictateur ?, déconstruit quant à lui l’idée d’une dictature personnelle en rappelant le fonctionnement collectif du pouvoir révolutionnaire et le caractère profondément conflictuel du gouvernement de l’an II. Cette remise en perspective est prolongée par Michel Biard dans La double mort de Robespierre, qui analyse à la fois la chute politique de l’homme et la construction posthume de sa figure honnie.
Enfin, l’article de Jean-Numa Ducange et Pascal Dupuy, Historiographie et postérité : « Par pitié, dites-nous simplement : quel fut Robespierre », revient sur les usages historiographiques et politiques de Robespierre du XIXᵉ siècle à nos jours, montrant combien les interprétations contemporaines restent marquées par des héritages polémiques anciens.
Une pensée politique évolutive, entre principes et contraintes
L’un des apports majeurs de l’ouvrage est de montrer que Robespierre ne peut être compris comme un idéologue figé. Plusieurs contributions insistent au contraire sur l’évolution de ses positions en fonction des circonstances.
Hervé Leuwers, dans Un avocat entre le Palais et l’espace public, replace Robespierre dans sa formation juridique et politique initiale, soulignant la continuité entre son activité d’avocat, son rapport à la loi et son engagement révolutionnaire. Cette approche est complétée par Peter McPhee (La jeunesse de Maximilien Robespierre et ses attitudes envers la famille pendant la Révolution), qui met en évidence le poids de l’expérience personnelle et familiale dans la construction de ses valeurs morales et politiques.
Claude Mazauric, dans l’article Maximilien Robespierre dans l’ombre vivante de Jean-Jacques Rousseau, souligne l’inspiration rousseauiste de Robespierre, notamment dans sa conception de la souveraineté populaire, de la volonté générale et du rôle central de la vertu civique. Il montre que cette référence à Rousseau relève d’une appropriation politique vivante, adaptée aux exigences de la Révolution plutôt que d’une simple fidélité doctrinale.
Plusieurs articles soulignent également la cohérence, mais aussi les tensions, de son engagement en faveur des droits. Jean-Pierre Gross (Robespierre, militant des droits de l’homme et du citoyen) rappelle son attachement constant aux principes d’égalité civique, tandis que Jean Bart (Robespierre et l’abolition du « meurtre juridique ») montre son combat contre la peine de mort, combat qui entre en contradiction apparente avec la violence de l’an II. Ces contradictions sont précisément analysées comme le produit d’un contexte de guerre civile et extérieure, et non comme un reniement pur et simple de ses principes.
Guerre, religion et politiques sociales : des positions contextualisées
L’évolution de la pensée de Robespierre apparaît également dans ses prises de position sur la guerre, la religion et les questions sociales. Marc Belissa (Robespierre et la guerre) montre que son hostilité initiale à la guerre de 1792 se transforme sous l’effet des contraintes militaires et de la radicalisation politique, sans jamais disparaître totalement.
Sur le plan religieux, Paul Chopelin (Robespierre, la religion et l’Être Suprême) déconstruit le mythe du « grand prêtre » fanatique. Il montre que le rapport de Robespierre à la religion relève moins du fanatisme que d’une tentative de penser une morale civique capable de fonder la République dans un contexte de déchristianisation conflictuelle.
Les contributions de Bernard Gainot (Robespierre et la question coloniale) et de Jean-Pierre Jessenne (Robespierre, au défi de l’égalité et des politiques sociales) soulignent enfin l’attention portée par Robespierre aux enjeux d’égalité, qu’il s’agisse de l’abolition de l’esclavage, de la défense des plus pauvres ou de la réflexion sur les politiques sociales. Là encore, les auteurs insistent sur les limites de son action, liées aux rapports de force politiques et aux urgences militaires.
Philippe Bourdin (L’éducation selon Robespierre) montre que ses projets éducatifs et politiques s’inscrivent dans une ambition de refondation civique, souvent contrariée par l’urgence révolutionnaire.
Indispensable pour tous ceux qui enseignent l’histoire au collège comme au lycée, Robespierre, portraits croisés offre une lecture nuancée de Robespierre, montrant un acteur traversé par des tensions et contraint d’adapter ses positions sans renoncer à ses principes. L’ouvrage dépasse la légende noire pour restituer la complexité d’un protagoniste central de la Révolution française et rappelle que Robespierre reste un objet historiographique vivant.


