A travers quatre contributions, cet ouvrage interroge la « fracture territoriale » pour appréhender les inégalités, interpelle sur le fait que le prisme simpliste est aveuglant pour penser une juste transition écologique dans les territoires ruraux, et suggère quelques pistes d’intervention.
Depuis le milieu des années 2010, les campagnes font un retour marqué dans les débats médiatiques et politiques. Deux registres de discours très contrastés coexistent : un discours misérabiliste du déclin et de l’abandon d’un côté, et un enchantement rural de l’autre.
De façon caricaturale, il s’est dit que rien n’allait plus dans la France des champs, oubliés par l’Etat et la République. La mobilisation des Gilets jaunes de 2018 a été (sur)interprétée comme le signe d’un affaiblissement des objectifs d’égalité territoriale dans les territoires périphériques. Les sénateurs et les maires des communes rurales se sont mobilisés, appelant à un urgent besoin de renouveau de l’action publique dans les petites villes et les ruralités au service d’un rééquilibrage territorial. L’Etat est interpellé en tant que garant de l’égalité territoriale et appelé au chevet des petites villes et des ruralités.
Presque simultanément, en 2020, la crise sanitaire a offert un contexte propice à la réactivation du mythe de la petite ville et de la campagne, parée d’attraits, de qualités, de vertus. D’un point de vue institutionnel, l’ANCT, annoncée en 2019 par le chef de l’Etat, Emmanuel MACRON, est créée début 2020. Elle renforce et initie de nouveaux programmes nationaux d’action publique : « Action cœur de ville » (2018), « Petits villes de demain » déployé dans le cadre de l’Agenda rural (2020), puis, en 2024, « Villages d’avenir », dans le cadre du plan France ruralités.
La mise à l’agenda des petites villes : mobilisation, médiatisation, politique
par Renaud EPSTEIN, professeur des universités en Sociologie à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye
On peut résumer l’inscription à l’agenda politique et institutionnel du problème des villes petites et moyennes en un enchaînement séquentiel désigné par la formule « naming, blaming, claiming ». La première étape est celle de la prise de conscience et l’adoption d’une qualification du problème. La deuxième étape correspond à l’établissement d’une chaine de causalité permettant simultanément d’expliquer ce problème et d’en imputer la responsabilité. La dernière étape advient lorsque des revendications sont formulées afin d’obtenir que les causes du problème disparaissent et/ou une compensation pour celui-ci.
S’agissant des petites villes, leur mise à l’agenda résulte d’un processus amorcé au début de la décennie 2010. Les associations d’élus ont joué un rôle clé dans ce processus. Le problème qu’elles ont mis en avant est celui du retrait des services publics, qui s’est accéléré avec les réformes administratives des années qui ont suivi la grande récession de 2008. Ces alertes sont relayées par le Sénat, qui multiplient à partir de 2011 les rapports dénonçant les fermetures et la restructuration des services publics qui fragilisent la France des sous-préfectures et des petites préfectures. C’est l’absence d’attention aux enjeux d’aménagement du territoire qui est dénoncée. Conduites de façon cloisonnée, les réformes sectorielles aboutissent en effet au retrait simultané de nombreux services dans les mêmes territoires, au risque de produire un effet boule de neige, déstabilisant les fonctions de centralité de villes petites et moyennes déjà fragilisées par l’érosion commerciale et le déclin démographique.
Ces mobilisations de groupes organisés ont rapidement trouvé écho dans les médias. Reprenant les analyses de l’essayiste Christophe GUILLUY sur la fracture entre les métropoles et la « France périphérique », les médias soulignent la priorité donnée par l’Etat aux premières, avec pour corollaire l’abandon de la seconde. Si le retour des villes petites et moyennes à l’agenda politique découle de ces mobilisations et de leur médiatisation, il tient aussi à la politisation des questions territoriales par le Front national après les élections de 2014, qui voient ce parti conquérir 12 villes moyennes et arriver en tête aux élections européennes. Le parti d’extrême droite s’érige alors en défenseur d’une France périphérique en souffrance, abandonnée par des élites politiques. L’idée qu’une politique dirigée vers les villes moyennes permettrait de répondre aux accusations d’abandon du Front national et d’en contrer la montée électorale s’impose alors dans le champ politique, précipitant la mise en place d' »Action cœur de ville ». Mais ce programme, parmi d’autres, ne remet pas en cause l’approche néolibérale de l’aménagement du territoire des années 2000-2010, qui faisait le pari d’un ruissellement du développement des métropoles vers leur hinterland. Il correspond plutôt au transfert des méthodes d’action conçues pour les espaces métropolitains vers des territoires qui ne le sont pas, incitant leurs élus à multiplier les réponses à des appels à projets concurrentiels pour mettre en œuvre des stratégies entrepreneuriales de relance de leur territoire.
La distinction rural-urbain : un réexamen à l’aune du vote pour l’extrême-droite
par Olivier BOUBA-OLGA, professeur des universités en aménagement de l’espace et urbanisme à la faculté de sciences économiques de l’Université de Poitiers
Les comparaisons rural-urbain donnent lieu à des interprétations multiples, qui croient pouvoir tout expliquer à la lumière de l’opposition entre métropoles et « France périphérique » ou en fonction du seul gradient d’urbanité, qui postule que le vote pour l’extrême droite est seulement fonction de l’éloignement du centre urbain. Ces comparaisons doivent en réalité être manipulées avec grande prudence.
Au niveau le plus fin, on observe que le score moyen du Front national n’augmente pas linéairement avec le degré de ruralité. Il n’y a donc pas de relation directe entre la densité de plus en plus faible du territoire et la propension de ses habitants à voter pour l’extrême droite. C’est la distance aux centres structurants et aux centres majeurs qui comptent le plus. C’est pour des distances aux centres majeurs compris entre 25 et 55 minutes que les scores sont les plus forts.
Au total, densité, centralité et accessibilité jouent dans le même sens : les territoires plus ruraux, moins centraux et à plus faible accessibilité votent plus pour l’extrême droite, jusqu’à un certain seuil de densité ou d’accessibilité, à partir duquel le score peut diminuer. Dans tous les cas, ces premiers résultats semblent indiquer que l’accessibilité à un niveau suffisant de services et d’équipements peut être considéré comme un élément explicatif potentiellement important des différences de vote.
Au-delà de la distinction rural-urbain, d’autres effets macro territoriaux doivent être pris en compte. Score de l’extrême droite et part des peu diplômés sont faibles au cœur des centres majeurs, ils augmentent fortement à mesure qu’on s’en éloigne, se stabilisent autour de 40 kilomètres de distance, pour redescendre ensuite au sein des espaces ruraux plus éloignés. La façon la plus simple de comprendre ces résultats est de considérer qu’ils sont le produit des interactions entre marché du travail et marché du logement, qui affectent différemment les choix de localisation des personnes selon leurs caractéristiques sociales. Les personnes dites peu diplômées sont souvent contraintes de s’éloigner de leur lieu d’emploi (mais pas trop) pour accéder au logement qu’elles souhaitent, leurs trajets domicile-travail s’allongent, leur niveau de revenu ne leur permet pas dans certains cas de couvrir l’ensemble de leurs dépenses, l’accessibilité aux services à la population est jugée insuffisante.
Revisiter l’aménagement rural ou la mise au jour de fronts pionniers d’aménagement
par Monique POULOT, membre de l’UMR Lavue (Laboratoire, architecture, ville, urbanisme, environnement)
Une Rural Mania qui semble avoir saisi médias et politiques appelle à (re)considérer dans la durée l’histoire de l’aménagement rural : assiste-t-on à la réactivation d’une vieille passion française ou à l’émergence d’une nouvelle façon de regarder le territoire national ?
Les politiques de rattrapage forment le socle de l’aménagement rural. Mais si, jusque dans les années 1970, les espaces ruraux sont considérés comme prioritaires dans les politiques de rééquilibrage, ils font ensuite les frais des arbitrages budgétaires aux différents moments de crise, notamment à la fin de la décennie 1970 et durant les années 1980. Surtout, l’accent est toujours mis plus nettement sur la ville. Puis, l’Etat s’est largement désinvesti de l’aménagement rural au tournant des années 2000.
Très rapidement dans l’après-guerre, la « fragilité » devient un maître mot pour désigner des vastes pans des espaces ruraux. La DATAR engage en réponse une politique de rénovation rurale. Devenue politique de revitalisation dans la décennie 1970, elle soutient la création et l’amélioration des infrastructures, des actions à visée économique, ainsi que la promotion de projets touristiques et culturels. Les zones concernées sont en priorité les massifs montagneux, la « diagonale du vide », mais aussi la Bretagne.
La revitalisation portée par les politiques publiques s’est également appuyée sur la valorisation des ressources locales susceptibles d’insuffler un dynamisme économique : le « développement local ». Elle s’organise autour de processus endogènes avec mobilisation des ressources et des capacités locales, et débouche sur une construction territoriale, ainsi qu’une contractualisation avec l’Etat autour d’un projet négocié par les différentes parties prenantes qui en formalise une gouvernance. Les pôles d’excellence rurale (PER), label créé en 2005, instituent ensuite une autre logique en rupture avec les principes du développement local.
S’impose aujourd’hui une nouvelle approche systémique et socio-écologique, qui refuse la binarité (centre/périphérie, rural/urbain) et permet d’envisager les territoires au prisme d’un triptyque fragilité-résilience-robustesse. De ce fait, penser les espaces fragiles sous ce prisme pose des bases d’un aménager autrement qui ne se résume plus seulement à des politiques de rattrapage.
Ruralités en (dés)équilibre, ruralités en mouvement : et si on (re)parlait d’aménagement du territoire ?
par Hélène REIGNER, docteure en science politique et professeure des universités en aménagement de l’espace et urbanisme à Aix-Marseille Université (AMU)
La RURAL MANIA interpelle par les images caricaturales qu’elle renvoie des transformations auxquelles seraient confrontées les ruralités. Ces dernières seraient tout à la fois en déclin, perdantes et abandonnées d’une part, et nouvel eldorado post-Covid d’autre part. D’un côté, les enjeux de revitalisation y sont très présents, comme s’il fallait dédommager les perdants, en réponse au discours sur l’abandon et le déclin. De l’autre, il s’agit de faire des territoires ruraux des territoires d’innovation dans un contexte de transition compte tenu des ressources stratégiques qu’ils recèlent.
Trois mouvements de fond, sur de longues périodes, ont déstabilisé les petites villes et les territoires ruraux, que des programmes récents cherchent à corriger. D’une part, l’accroissement des vitesses de transport et des circulations a avantagé les grands centres urbains dans leur capacité à capter les flux. La vitesse démaille les territoires. Cette priorité donnée à la vitesse et au gain de temps a eu des effets défavorables pour les petites villes. Elle a alimenté des processus de polarisation et de démaillage. D’autre part, la révision générale des politiques publiques a davantage touché les petites villes. La question de l’accès à des services publics démaillés est devenue cruciale dans les petites villes et les ruralités qui les entourent. Enfin, le phénomène de décroissance urbaine a tendance, en France, à toucher davantage les petites villes. Dès lors que les emplois industriels étaient importants en stock dans les petites villes et les ruralités, avec des différences régionales importantes, ces foyers manufacturiers ruraux de production ont été fortement touchés par le repli de l’industrie manufacturière. Et ce repli des firmes et des emplois enclenche le processus de décroissance urbaine.
Deux sujets importants apparaissent en creux de l’action publique territoriale : celui des transitions des ruralités agricoles et celui des ruralités périurbaines. Dans un contexte marqué par des crises internationales qui réactivent les enjeux de souveraineté alimentaire, énergétique, les ressources des territoires ruraux ont acquis le statut de ressources stratégiques : terres agricoles, forêts, eau, énergies renouvelables. Les territoires ruraux sont présentés comme des territoires d’avenir qui disposent de toutes les ressources pour participer au développement économique du pays. Tous les territoires ne sont pas considérés comme égaux, mais tous ont des ressources spécifiques qui ont de la valeur. D’une part, les ruralités en expansion, périurbaines et mégapériurbaines, peuvent être confortées dans leurs rôles d’espaces multifonctionnels et de territoires d’accueil de dynamiques d’innovations sociétales. D’autre part, les ruralités productives industrielles ou agricoles peuvent connaître un renouvellement de leurs systèmes productifs locaux, sur la base de la (re)conversion ou du (ré)assemblage de ressources et savoir-faire historiques, non ou peu délocalisables.



