Après un premier volume consacré aux épidémies d’autrefois, Renaud Piarroux propose cette fois une approche sur les épidémies contemporaines. Malgré des avancées scientifiques, elles continuent de frapper. Comprendre les épidémies contemporaines exige un travail d’analyse fondé sur un corpus très étendu.
Deux cadres dominants d’explication
L’objectif est de restituer la dynamique des épidémies, d’en identifier les enchainements et les points de rupture. Il faut prendre en compte les deux cadres d’explication dominants actuels : l’émergence de zoonoses à la faveur de contacts accrus entre l’Homme et les réservoirs d’animaux et le second s’attache aux effets des technologies humaines sur la circulation des agents infectueux.
Homo sapiens contre la mort blanche
La tuberculose occupait au milieu du XX ème siècle une place prépondérante parmi les menaces sanitaires. C’est à l’occasion de la lutte contre ce fléau qu’a été mis en place le principe de la randomisation. Cela pose les bases de la recherche clinique moderne. Le principe de la vaccination servit à lutter contre cette épidémie. La tuberculose n’est plus cette maladie omniprésente qui au XIX ème siècle causait un décès sur cinq dans les grandes villes d’Europe. Cependant, elle est redevenue la première cause infectieuse de mortalité dans le monde avec environ 1,25 million de décès par an.
Quand l’OMS voulait la peau du paludisme et obtint celle de la variole
Pendant des années le paludisme a constitué un obstacle quasi insurmontable aux ambitions coloniales européennes. Le DDT a été employé pour éradiquer le paludisme selon un protocole en quatre étapes. Mais, à partir des années 60, les moustiques ont commencé à être résistants au DDT. Le concept d’éradication a été remis en cause. D’autres avancées médicales ont eu lieu depuis mais surtout le protocole a changé et vise à réduire étape par étape l’aire géographique où l’épidémie circule. La mortalité a été divisée par deux en 20 ans mais cela fait encore 600 000 décès par an. Des inquiétudes demeurent en lien avec la réduction des crédits alloués. Edward Jenner fit une découverte essentielle en 1796 en inoculant à un jeune garçon des secrétions recueillies sur une lésion de vaccine, une infection bénigne des vaches, il démontra que l’enfant était devenu résistant à la variole.
Le choléra, tel un phénix
Loin d’être un vestige du passé, il s’affirme comme un marqueur des vulnérabilités contemporaines, associant pauvreté urbaine, indigence des systèmes de santé et chaos humanitaire. La vaccination de masse s’est imposée comme un pilier central de la réponse au choléra. Cependant, l’auteur prend plusieurs cas dont celui du Mozambique en 2019 pour montrer qu’en réalité c’est l’articulation d’actions de désinfection, de sensibilisation, de surveillance, de soins et de vaccination qui a permis de juguler le développement du choléra.
Fléaux d’antan; Mpox et fièvres hémorragiques
Depuis la révolution microbiologique de la fin du XIXème siècle, des maladies jadis dévastatrices ont vu leur emprise reculer et parfois s’effondrer. La syphilis, si elle a changé de visage, n’a pas disparu et depuis les années 2000 on assiste à une recrudescence. La lutte contre la rougeole, la diphtérie ou la rubéole repose aujourd’hui sur la vaccination. Le sentiment d’urgence s’est estompé et a fait reculer la vaccination. Le monkeypox est capable d’infecter l’Homme. Depuis l’arrêt de la vaccination antivariolique dans les années 1980, l’immunité collective s’est effondrée et ce vide immunitaire a ouvert la voie au monkeypox rebaptisé Mpox depuis 2022. L’auteur détaille un exemple de fièvre hémorragique avec le cas de la fièvre de Marburg. Une chauve-souris constitue un réservoir naturel du virus.
Les dessous d’une méga-épidémie
Jusqu’en 2014, les épidémies d’Ebola restent confinées à des régions éloignées des axes de circulation. En 2014, tout change. C’est en grande partie du fait de la flambée non contrôlée en Sierra Léone que l’épidémie finit par prendre une tournure explosive dans trois pays. Elle fut marquée aussi par une mortalité exceptionnelle parmi les soignants ce qui a des conséquences à long terme.
Le Sida
L’OMS a proposé le terme d’ «infodémie » pour désigner la diffusion massive d’informations fausses ou trompeuses en contexte épidémique. Le Sida a été interprété au départ comme un danger sanitaire mais aussi comme la sanction de comportements jugés immoraux. Quand il est détecté au début des années 1980, il est en fait là depuis longtemps. L’auteur s’arrête sur quelques hypothèses de l’époque et notamment sur le rôle du KGB dans la diffusion de rumeurs. Si les théories complotistes ont prospéré alors, c’est parce qu’il n’existait aucune explication scientifique satisfaisante pour rendre compte de l’origine de ce nouveau virus. Renaud Piarroux remonte à la fin du XIXème siècle et à la colonisation puis explique les différentes étapes en passant par le cas d’Haïti vers 1966.
Ménages à trois
Les évolutions virologiques ne peuvent se comprendre que replacées dans le cadre social, politique et historique où elles se sont produites. Le lien entre dynamique virale et contexte technologique se retrouve dans l’émergence de l’épidémie de Marburg en 1967 car ce fut la conséquence directe de l’emploi de cellules de reins de singes pour la production de vaccins antipoliomyélitiques. Il faut considérer l’agent pathogène, sa plasticité génétique et sa capacité à franchir les barrières d’espèces ainsi que les sociétés humaines et leurs pratiques.
La pandémie décongelée
La grippe dite « espagnole » frappa en trois vagues successives entre 1918 et 1919 et sa mortalité exceptionnelle reste sans équivalent. Elle fit de 30 à 100 millions de morts et principalement des jeunes ce qui eut des conséquences à long terme. L’auteur passe ensuite en revue un certain nombre de grippes du XX ème siècle.
L’avénement des virus 2.0
Dans un contexte de faible biosécurité, le commerce international incluant des importations intracontinentales constitue un déterminant majeur des risques épidémiques. Le livre évoque ensuite le cas du SRAS qui prit le monde par surprise en 2003 et fit que la biologie des virus devint un sujet de recherche prioritaire. On comprit mieux, par exemple, le rôle de la protéine Spike du virus. L’auteur consacre ensuite trois chapitres au Covid et notamment aux explications possibles de son apparition. Il décortique le dossier entre explications liées à un laboratoire ou l’hypothèse zoonotique. Il montre notamment les mécanismes par lesquels un petit nombre de personnes avec des postes stratégiques ont pu donner pendant un an l’impression que l’origine du Covid-19 était déjà connue et qu’il n’y avait aucune raison d’accorder du crédit à l’hypothèse d’une fuite de laboratoire.
En conclusion, Renaud Piarroux réinsiste sur quelques points clés. Les épidémies doivent être vues comme des crises qui s’insèrent dans des écosystèmes et il faut envisager le système et pas que l’aspect médical. Le débat doit être ouvert et pas uniquement cantonné aux scientifiques. Il faut aussi renforcer les outils de gouvernance aux échelles nationale et internationale.



