S’adapter ou mourir est un essai coécrit par Quentin Ghesquière et Damien Desbordes, qui s’inscrit pleinement dans les débats contemporains sur le changement global et ses impacts territoriaux et sociaux. Les auteurs, issus du champ de l’analyse environnementale et des politiques publiques – Quentin Ghesquière est coordinateur général de l’Affaire du siècle et Damien Desbordes est biologiste et journaliste – proposent une lecture engagée mais solidement étayée des enjeux de l’adaptation au changement climatique en France. L’ouvrage propose une analyse concrète des effets déjà observables sur les territoires, les infrastructures et les populations. Il mobilise de nombreuses sources institutionnelles (rapports du GIEC, du Haut Conseil pour le climat, de Météo-France), ainsi que des exemples récents et localisés, ce qui en fait un outil particulièrement pertinent pour les enseignants souhaitant relier les notions théoriques aux réalités territoriales françaises. Le propos, volontairement critique, vise à interroger les limites structurelles des politiques publiques actuelles et la difficulté des sociétés à anticiper des risques pourtant largement documentés.
Repartir de la différence entre atténuation et adaptation
L’un des apports majeurs de l’ouvrage réside dans la clarification constante entre atténuation et adaptation, distinction essentielle mais encore insuffisamment intégrée dans les politiques climatiques et dans les représentations collectives. Les auteurs rappellent que l’atténuation, centrée sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, ne saurait suffire à elle seule, compte tenu de l’inertie du système climatique. L’adaptation apparaît dès lors comme une nécessité immédiate, puisqu’une part importante des dérèglements climatiques est désormais inévitable. C’est une volonté d’aller à l’inverse d’une tendance générale de banaliser les effets du changement climatique, caractérisée par une vision à trop long terme (horizon 2050, horizon 2100 …). Or, en France, cette adaptation reste marginale, mal pensée et peu contraignante, comme l’illustre le Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC), qui ne crée aucun lien réel avec les politiques d’atténuation. Les auteurs analysent les causes de cette situation : fragmentation administrative, renvoi de responsabilités entre l’État, l’Union européenne et les collectivités locales. Le techno-solutionnisme et le technorassurisme alimentent ainsi une forme d’inaction, en laissant penser que des innovations comme la géo-ingénierie ou l’optimisation technologique permettront d’éviter des choix politiques et sociaux structurants.
Des sociétés exposées et vulnérables
L’ouvrage propose ensuite une analyse approfondie de la vulnérabilité croissante des sociétés face aux aléas climatiques, en s’appuyant sur une approche territorialisée particulièrement féconde pour l’enseignement de la géographie. Le littoral français, fortement anthropisé, est présenté comme un espace emblématique des tensions entre attractivité résidentielle, activités économiques et montée des risques, notamment l’érosion côtière et les submersions marines. La question de l’eau constitue un autre axe central : raréfaction de la ressource, déséquilibre du bilan hydrique, conflits d’usage entre agriculture, industrie, production énergétique et consommation domestique. Les auteurs montrent que ces vulnérabilités ne sont pas seulement naturelles, mais résultent de choix d’aménagement, de modèles agricoles intensifs et d’une gestion souvent permissive des prélèvements. Les forêts, longtemps perçues comme des espaces résilients, apparaissent elles aussi fragilisées par le dépérissement, les incendies et la perte de biodiversité. Enfin, l’ouvrage insiste sur les fortes inégalités socio-spatiales face aux risques climatiques : les populations précaires, les travailleurs exposés, les habitants des quartiers denses et peu végétalisés ou encore les territoires déjà marginalisés cumulent les facteurs de vulnérabilité, révélant le caractère profondément social du changement climatique.
L’ouvrage se structure autour de chapitres qui représentent chacun des risques qui se développent face au changement climatique, dans l’ordre : l’élévation du niveau des mers ; le manque de la ressource en eau ; les phénomènes météorologiques extrêmes ; le dépérissement des forêts ; les vagues de chaleur ; l’importance des inégalités face aux risques.
Des solutions encore trop limitées
Face à ce diagnostic largement documenté, les réponses apportées par les pouvoirs publics apparaissent, selon les auteurs, largement insuffisantes et souvent inadaptées. L’action reste majoritairement réactive, centrée sur la gestion de crises ponctuelles (plans canicule, indemnisations post-catastrophes), plutôt que sur une véritable politique de prévention et de transformation des territoires. Les investissements consacrés à l’adaptation demeurent faibles au regard des coûts économiques et humains déjà engendrés par les événements climatiques extrêmes. De même la persistance des solutions techniques présentées comme des réponses rapides, telles que la climatisation, les mégabassines ou la désalinisation, ne font que déplacer les problèmes et accentuer les déséquilibres écologiques. L’absence d’une stratégie nationale contraignante, capable de coordonner les acteurs et d’intégrer l’adaptation dans l’ensemble des politiques publiques (urbanisme, logement, transports, énergie), constitue l’un des principaux freins identifiés. Cette analyse offre aux enseignants de géographie de nombreux points d’appui pour aborder la question de la gouvernance des risques et des politiques d’aménagement.
Un ouvrage destiné à une première approche sérieuse du changement global sur les sociétés
Par sa structure thématique, son ancrage territorial et la diversité des exemples mobilisés, S’adapter ou mourir constitue un outil particulièrement pertinent pour une première approche approfondie du changement global appliqué aux sociétés. L’ouvrage permet de comprendre comment les aléas climatiques interagissent avec les dynamiques sociales, économiques et politiques, et comment ils révèlent les fragilités des modèles de développement actuels. Le ton volontairement alarmant de certains chapitres peut être perçu comme une stratégie pédagogique visant à provoquer la réflexion et le débat. Pour les enseignants de géographie, le livre offre de nombreuses pistes d’exploitation en classe, tant pour illustrer les notions de vulnérabilité, de résilience et de risque que pour nourrir une réflexion critique sur l’action publique et la justice environnementale. Il s’inscrit ainsi pleinement dans les programmes actuels, en invitant à penser l’adaptation non comme un ajustement marginal, mais comme un enjeu central de l’organisation future des territoires et des sociétés.
Néanmoins il est aussi possible de considérer que le propos ne va pas assez loin dans l’explication. Pour un lectorat déjà sensibilisé à ces questions, l’analyse se limite parfois à gratter la surface ; les causes géo-physiques mériteraient d’être détaillées, les conséquences humaines plus précises, notamment dans les chaînes de causalité.


