Vaincus ! Histoire de défaites
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Corine Defrance, Catherine Horel, François-Xavier Nérard

Vaincus ! Histoire de défaites

Editions Nouveau Monde, Paris, 2016, 335 pages

Mathieu Souyris
dimanche 10 septembre 2017

Il s’agit d’un ouvrage collectif sous la direction de Corine Defrance, Catherine Horel et François-Xavier Nérard, issus du LabEx EHNE (http://labex-ehne.fr/) qui se donne pour objectif d’écrire une nouvelle histoire de l’Europe, avec un total de 14 focus sur 14 défaites et leurs interprétations, d’Alésia à Berlin en 1945. Historiens et chercheurs français, allemands, grecs, italiens, et serbes ont mis leurs travaux en commun et en lumière sur l’histoire des défaites, en fonction de quatre axes : la défaite conjurée, la défaite réinterprétée, la défaite sédimentée et la défaite magnifiée.

Ce ne sont pas tellement les faits en eux-mêmes qui sont au cœur de cet ouvrage, mais ce que devient une défaite en fonction des contextes et des interprétations.
Dans la partie « défaite conjurée » on insiste sur les exemples soviétiques et nazis en 1941 et 1945, avec la négation absolue du fait de défaite et, avec les moyens répressifs et propagandistes propres à ces régimes totalitaires, la criminalisation de l’idée même de défaite ou de recul.

Pour les « défaites réinterprétées », il s’agit de montrer comment certaines défaites sont ambiguës. Deux exemples parmi les quatre proposés : la défaite de Borodino, en septembre 1812, où Napoléon défait les Russes d’Alexandre 1er, apparaît comme, au final, une victoire russe sur le long terme. La défaite des Turcs à Navarin, en 1827, qui devait aboutir à la libération des Grecs, aboutit en fait à une défaite pour les Grecs eux-mêmes puisque leur pays est placé en 1830 sous la tutelle des grandes puissances du congrès de Vienne.

Dans les « défaites sédimentées » la part la plus intéressante est consacrée aux défaites des pays de l’Est ; celle de Kosovo Polje où les Serbes furent défaits par les Turcs en 1389 et celle de 1918 pour les Hongrois, avec comme aboutissement le traité du Trianon. Défaites « sédimentées » car perméables à l’analyse historique et rationnelle. Kosovo Polje devient, et reste, le fondement du mouvement nationaliste serbe et la traité du Trianon est interprété par les Hongrois comme un diktat, à l’instar du traité de Versailles pour les Allemands. Ce traité devient un pilier du ressentiment nationaliste envers les puissances européennes occidentales, avec notamment la période du gouvernement de Miklos Horthy (1920-1944). Un ressentiment encore utilisé sous la présidence de Viktor Orban, assure Catherine Horel. Les responsabilités hongroises sont niées quelque soit le cas de figure et le pays apparaît comme un martyr de la politique ouest-européenne.

Enfin, dans les « défaites magnifiées », il s’agit de voir comment des défaites deviennent des moments de gloire nationale : Alésia, bien sûr, avec le mythe tissé autour de Vercingétorix, mais aussi Austerlitz qui devient, aux yeux des vaincus, un moment épique de prouesses militaires individuelles marquant la grandeur du peuple russe et autrichien. Idem pour la défaite Finlandaise de 1939-1940, pratiquement jamais remise en cause par l’historiographie locale qui en fait un instant de grandeur, le géant russe venant à bout du David finlandais, mais un David digne et courageux. Cette magnification de la défaite finlandaise permet aussi de justifier à posteriori l’alliance avec l’Allemagne nazie de 1941 à 1944 dans la « guerre de continuation » sans se poser de véritables questions sur cette alliance.

Avec cet ouvrage, pourfendeur de mythes, on est vraiment très très loin de tout ce qui est histoire-roman. Les certitudes n’existent pas, et les interprétations fluctuent en fonction des périodes historiques. En ces temps ou certains voudraient une histoire figée et ultra-mémorielle, cet ouvrage est salvateur. Il montre, en plus, la complexité du travail d’historien et la difficulté pour lui d’ intervenir dans des débats où cette complexité est bannie au profit d’un manichéisme simpliste.

Mathieu Souyris, lycée Paul Sabatier, Carcassonne.

Par Mathieu Souyris

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