Etudier le jeu, c’est étudier la société. Si des travaux ont été consacrés au phénomène du jeu à l’époque moderne, son importance est restée largement inaperçue pour l’époque contemporaine. La question du jeu apparait en réalité comme une obsession qui irrigue la littérature des XVIII ème et XIX ème siècles. Touchant à tous les domaines d’activité et à toutes les catégories sociales, le jeu offre une vue panoramique sur la société du passé. Il permet également une histoire de l’intime. L’ouvrage est structuré en trois parties : l’institution des jeux, la sociabilité ludique et la funeste passion.

L’invasion du jeu

L’essor des jeux entraine l’apparition d’une véritable industrie ludique consacrée à la fabrication d’objets comme les cartes à jouer. Comme l’apparition du restaurant, l’expansion des pratiques ludiques témoigne de la circulation des manières aristocratiques et de leur infléchissement. L’Ancien Régime est marqué par un foisonnement des espaces de jeu, à commencer par la cour royale. La rue, elle, demeure au XVIII ème et pendant la première moitié du XIXème siècle le royaume des joueurs de dés et de bonneteau.

L’Etat, la société et le jeu

Durant la Révolution, les pouvoirs se trouvent face à une contradiction : interdire le jeu au nom d’une éthique de la regénération ou le légaliser afin de garnir les caisses de l’Etat. Dans un premier temps, le régime de Bonaparte se contente de suivre les orientations prises par le Directoire en introduisant toutefois centralisation et uniformisation dans la gestion des jeux. L’expansion du jeu passe aussi par des canaux spécifiques comme le cas des villes thermales. La manne des jeux sert à tous les usages : pavage des rues et autres embellissements de ville.

Permanences et renouvellements des institutions ludiques

Les mesures prises en 1836-1838 visaient l’extinction des jeux de hasard ou du moins leur cantonnement dans des lieux contrôlés. La période qui s’étend jusqu’au début du XX ème siècle est celle d’une transformation des formes de jeu qui traverse l’ensemble des strates de la société et qui s’accorde avec l’avènement d’une culture de masse et de généralisation des loisirs. C’est également le moment d’une diffusion internationale des jeux comme le bridge ou le poker. Les cercles se diffusent tout comme les paris hippiques. Les casinos se développent dans les villes d’eaux. Un droit d’entrée est demandé qui varie selon les moments de la journée. Monaco se développe autour aussi de cette activité. A partir de la Troisième République, les loteries connaissent un développement considérable et financent, par exemple, l’exposition universelle de 1878.

L’effervescence ludique

Les activités ludiques épousent les rythmes de la vie des élites en se transportant de mai à novembre dans les « campagnes » situées dans les environs de Paris. Le jeu n’est pas seulement pour l’aristocratie un mode de socialisation. Jouer donne à la noblesse l’occasion d’affirmer sa supériorité sociale en lui permettant de jouer une image idéalisée d’elle-même : la perte montre que la position du joueur dépend de sa naissance et non de sa fortune. En province, le jeu est un des aspects majeurs de la sociabilité des notables, petits ou grands.

La société du jeu

Le thème du jeu est très présent dans les romans du XIXème siècle. La maison de jeu devient un véritable mythe dont Balzac s’empare et qu’il consacre. Le jeu imprègne de plus en plus le quotidien de la vie des populations. Mais il y a aussi la réalité et on sait peut-être moins que la vie de Benjamin Constant fut traversée par la passion ludique.

Le divertissement ludique

Les ouvrages descriptifs sur Paris publiés pendant la seconde moitié du XIX ème siècle célèbrent un Paris hédoniste où le jeu prend une place importante. De plus en plus de personnes disposent de « temps libre ». L’arrivée du chemin de fer renforce encore le rôle des villes thermales. Monaco accepte que les femmes jouent, ce qui n’est pas le cas en France. Les cafés se développent.

De la perversion ludique

Utilisé de façon raisonnable, le jeu peut contribuer au bien commun. Cependant, pour les Encyclopédistes, le joueur n’est pas seulement la victime d’une passion incontrôlable, il porte la responsabilité de son état. Sur un temps long, on s’aperçoit que les ordonnances et réglementations s’amoncellent et leur renouvellement dit quelque chose de leur inefficacité. La police des jeux participe de la construction de l’Etat moderne qui cherche à imposer sa régulation et entend définir le licite et l’illicite.

L’anarchie ludique

L’engouement pour le jeu participe d’un dérèglement de l’ordre ancien et s’inscrit dans l’atmosphère de libéralisme, voire de libertarisme qui caractérise les débuts de la Révolution. La taxation des maisons de jeu par la police afin de retirer un complément de revenu procède d’une tradition ancienne à laquelle les forces de l’ordre n’ont pas manqué de sacrifier sous les régimes qui se sont succédés après 1789.

Les risques du jeu

Si les préjugés théologiques contre le jeu demeurent très partagés au XIX ème siècle, les arguments justifiant sa condamnation s’inscrivent cependant dans un autre contexte : celui d’une société reconstruite au sein de laquelle le progrès devient une valeur essentielle et dont le libéralisme officiel est accompagné de la recherche d’une stabilité sociale qui trouve dans la famille son appui principal et que le jeu vient perturber. Le jeu est un danger pour l’ordre social. Le jeu sépare l’idée du gain de celle du travail. Pour les hommes du XIXème siècle, le jeu prend place dans le grand domaine des passions humaines.

L’indéracinable penchant

Pour Emile Zola, le jeu est une conséquence de l’économie moderne fondée sur le commerce et la spéculation. En France, le concept de dégénérescence trouve une résonance particulière après la défaite de 1870. Le goût pour le jeu apparait comme un symptôme révélant les failles des joueurs et aussi le penchant morbide d’une société trop raffinée. A Paris, la lutte contre le jeu illégal est menée sous la Troisième République par les commissaires de quartier. Parallèlement au développement de l’instruction, l’essor d’une culture de masse contribue à relayer auprès du public les mises en garde des criminologues et à mettre au premier plan le problème du jeu.

Riche de très nombreux exemples, à la fois en terme de jeux et d’espaces, l’ouvrage de François Guillet montre comment, à travers le jeu, se dessine le portrait d’une société. Parmi les éléments récurrents du livre se trouve l’idée que l’action politique reste souvent fluctuante, partagée entre une tolérance qui permet un contrôle relatif de l’activité ludique et une volonté d’éradication vouée le plus souvent à l’échec.