La « damnatio ad bestias » est un châtiment public, dans la Rome antique, situé dans un amphithéâtre, où un criminel doit subir un supplice cruel, par un animal, selon les attentes du public.
Pourquoi les Romains ont-ils recouru à cette forme cruelle d’exécution judiciaire ? Il est difficile de le déterminer de par la variété des sources (littéraires, archéologiques et iconographiques), souvent allusives et par là-même difficiles à interpréter.
On prête souvent une cruauté extrême à la civilisation romaine à travers ces exécutions publiques associées aux martyrs chrétiens mais aussi aux combats de gladiateurs. Mais qu’est-ce que la cruauté ? Il s’agit du fait d’infliger des souffrances dégradantes à une personne et d’en tirer une satisfaction, voire une jouissance. Il s’agit donc d’une notion relative puisque le seuil de sensibilité varie dans le temps.
Cette condamnation nous est surtout connue par la condamnation aux lions mise en exergue par la littérature chrétienne qui a cherché à mettre en valeur ses martyrs comme exemple du soutien de Dieu et cela dès les Pères de l’Eglise de l’époque romaine jusqu’aux tableaux de Jérôme au tournant du XXème siècle ou bien même au cinéma avec le remake de « Quo vadis ? » en 2001.
Il faudra attendre la fin du XIXème siècle pour qu’on se détache de ces clichés pour essayer de reconstituer la véracité historique de ce fait juridique à travers les traces archéologiques. Dans cette optique, le but de ce livre est donc de retrouver la réalité pénale de cette condamnation, de sa mise place et de la réaction des spectateurs.
Une sanction pénale progressivement fixée
Ce supplice extrême apparaît dans le droit à la fin de la République et au début de l’Empire romain et semble ne concerner que des individus de condition sociale modeste. Il se devait être suffisamment dissuasif pour susciter la peur. La peine de mort peut prendre différentes formes regroupées sous le qualificatif de summa supplicia : la crucifixion réservée aux esclaves, le bûcher, la décapitation et la condamnation aux bêtes. Cette dernière émerge peu à peu, est d’abord expérimentée sur les esclaves et prisonniers de guerre avant de s’étendre aux individus libres et aux citoyens romains.
Des inscriptions épigraphiques attestent que des éditeurs de jeux municipaux intègrent aux combats de gladiateurs (munera) et aux chasses amphithéâtrales (venationes) des condamnés (noxii). Autant certains condamnés étaient livrés nus aux bêtes, autant certains semblent avoir été armés pour les combattre. La réduction à l’état de bestiaire se développa à la fin de l’époque républicaine : on pouvait utiliser ses esclaves pour les louer et en tirer profit ou les condamner à affronter les bêtes dans l’arène. La loi oblige le maître à faire valider cette sanction par un juge, peine qui doit résulter d’un crime grave (adultère, vol, fuite, révolte…). Une autre catégorie de condamnés sont les prisonniers de guerre qui peuvent être tués par le glaive, travailler dans les mines ou finir dans l’amphithéâtre. Cette peine s’étend sous l’Empire aux citoyens romains mais reste cartonnée aux couches inférieures de la société, les humiliores. Par contre les honestories, titulaires de charges publiques et les militaires en sont exclus. Ces humbles condamnés perdaient leur statut civique et les droits liés comme par exemple celui de faire un testament. Le fait que seuls les individus de basse extraction soient condamnés génère qu’il reste peu de traces.
Cette peine touche les crimes jugés les plus horribles par la société : les homicides, les professionnels du meurtre que sont les brigands, les attentes à l’Etat et à l’ordre public (le faux-monnayage, le sacrilège, la sédition et le passage à l’ennemi), le vol de troupeaux et la vente d’individus libres comme esclaves. Par contre les parricides recevaient une peine de substitution en étant noyés dans un sac cousu en présence d’animaux : un coq, un chien, une vipère et un singe.
Une mise à mort aléatoire et spectaculaire
Une condamnation aux bêtes ne pouvait être appliquée que dans le cadre des chasses amphithéâtrales. Ces venationes connaissent une inflation galopante du nombre d’animaux exposés depuis les triomphes des guerres civiles républicaines jusqu’aux jeux impériaux au point que certaines bêtes deviennent difficiles à se procurer. Ces chasses opposaient soit les animaux entre eux, soit des chasseurs à ces mêmes animaux, soit des scènes de dressage et d’acrobaties : elles étaient donc le moment privilégié des condamnations aux bêtes qui étaient disponibles. Elles avaient lieu le matin, l’après-midi étant réservé aux gladiateurs. Certains artefacts archéologiques comme des mosaïques ou de la céramique exposent la mise en œuvre de ces condamnations. La présence d’animaux exotiques avait pour rôle de rappeler la domination de Rome son sur vaste Empire. Ils marquent une nette opposition entre le monde de la nature sauvage animalière et le monde civilisé humain. L’animal est vu comme un être libre et nuisible. Mais il est circonscrit dans le monde civilisé urbain de l’amphithéâtre. La communauté civique se soude autour de l’élimination du fauve ou du criminel qui remettent en cause la sécurité de la cité.
Les venationes participent d’une industrie du spectacle : elles nécessitent une infrastructure pour l’acheminement des animaux, le recrutement de chasseurs professionnels, d’un personnel de gestion des animaux et pour la création de décors.
A l’époque républicaine, les animaux provenaient de dons de rois-clients, puis à l’époque impériale des gouverneurs provinciaux ou l’armée ou bien encore des sodalités privées pouvaient en être les pourvoyeurs. Les animaux exotiques provenaient surtout d’Afrique : après quelques jours de transport maritime, ils étaient conservés dans des vicaria publics ou privés, des affranchis impériaux pouvant se charger de leur entretien en attendant les jeux. Une partie de ceux-ci, fauves, éléphants ou taureaux étaient dressés afin que leur attitude permette un spectacle de qualité et ne laisse pas place à l’imprévu. Les venationes les plus modestes n’utilisaient que des bêtes locales
comme des taureaux, ours et sangliers alors que celles qui étaient plus prisées exposaient un bestiaire exotique, les Africanae : les lions et les tigres étaient beaucoup plus rares que les panthères plus fréquentes, moins chères et tout aussi spectaculaires. L’ours restait très utilisé car très puissant et très présent sur le pourtour méditerranéen, le taureau également car considéré comme le plus sauvage des animaux domestiques, mais des sangliers et plus rarement des chiens participaient aux spectacles.
Un condamné mis au rang de proie, entre recherche de la volupté et effroi de la peine
L’éditeur de jeux doit rendre attractive et spectaculaire la mise à mort des condamnés, c’est pourquoi il doit dépenser largement mais aussi innover et surprendre. Il fallait donc présenter des animaux rares donc chers mais également improviser un spectacle original qui rende spectaculaire le supplice.
Les suppliciés étaient soigneusement sélectionnés pour pouvoir allier robustesse et beauté du corps : cela provoquait un contraste avec le corps du condamné déchiré et ensanglanté après le supplice. Celui-ci est le plus souvent dénudé pour l’avilir et ses mains sont attachées derrière son dos, sans défense mais parfois on pouvait le munir d’un pieu pour combattre l’animal sauvage. Attaché ou libre de ses mouvements, celui-ci était exposé soit de plein pied sur l’arène, soit sur un char, soit sur une estrade. Comme l’acoustique est assez mauvaise dans l’amphithéâtre, le spectacle est tourné vers la qualité visuelle : les animaux apparaissant par des trappes, des décors exotiques sont préparés et on peut reconstituer des mythes comme celui d’Actéon dévoré par des chiens ou des œuvres littéraires comme Orphée déchiqueté par un ours.
A contrario il reste difficile de déterminer les réactions et émotions des spectateurs vis-à-vis de ces supplices qui sont souvent passées sous silence. Le supplice devait avoir un caractère exemplaire : il avait pour rôle de dissuader d’imiter le crime puni mais aussi de satisfaire les victimes. Si le public manifeste de la compassion, l’objectif n’est pas atteint. Le spectacle de la mise à mort devait susciter le rire qui naissait de l’humiliation imposée au criminel honni ou à l’ennemi, c’est pourquoi des prisonniers de guerre préféraient le suicide à cette humiliation publique. Ce rire avait une fonction collective de souder la cité en assurant son triomphe sur l’ennemi dégradé.
Le corps des supplices pouvait en partie être dévoré par les animaux sauvages affamés ou dressés à cet effet. Selon la gravité du crime commis, le corps était voué à disparaître, brûlé, jeté dans un cours d’eau ou bien déposé dans une fosse commune mais la loi prévoyait que les proches pouvaient demander la restitution du corps pour lui attribuer une sépulture individuelle.
Eegards chrétiens sur l’exposition des martyrs aux bêtes
Les martyrs chrétiens se multiplient des persécutions à partir du IIème siècle jusqu’à l’autorisation du christianisme au IVème siècle. La littérature chrétienne en fait un objet central au point de le détacher de la réalité historique. Allégorie littéraire et iconographique, le martyr qui suit le chemin de croix du Christ marque la victoire du Dieu des chrétiens. L’exposition aux bêtes doit souder la communauté chrétienne contre le corps civique polythéiste : l’animal envoyé par le persécuteur se soumet à la volonté de Dieu en faisant échouer la mise à mort. La mort physique du martyr, la plus violente possible, est souhaitée car elle est analysée sous l’angle de l’imitation du Christ et est glorifiée comme un chemin vers Dieu.
Eusèbe de Césarée, évêque oriental du IVème siècle dresse une liste des martyrs connus ou anonymes des siècles précédents pour en faire des exempla qui ont pour but de souder la communauté chrétienne universelle. Imités par d’autres évêques, ces motifs narratifs ecclésiaux deviennent un topos : ils forment un genre hagiographique à part entière, la condamnatio ad leones devenant un archétype.
Le lent effacement du supplice pendant l’Antiquité tardive
On voit souvent l’Antiquité tardive comme une époque où les peines judiciaires encourues se massifient mais où le christianisme parvient à en atténuer l’horreur : ces visions sont à nuancer.
La tradition hagiographique attribue à l’empereur chrétien Constantin la disparition de la condamnation aux bêtes : pourtant aussi bien sous la Tétrarchie que sous Constantin, cette peine apparaît rarement mentionnée, on lui préfère la décapitation ou le bûcher, voire la condamnation aux mines.
Il faut attendre le milieu du IVème siècle pour que cette peine ressurgisse lors de la répression politique de révoltes contre le pouvoir impérial : en Isaurie en 357 ; à Antioche en 387.
Par deux panégyriques peu faciles d’interprétation, on apprend que l’empereur d’Orient Anastase Ier interdit les venationes en 498/499 car elles exposaient les vies humaines à des fins terribles. Cependant la représentation postérieure de chasses sur des dytiques consulaires en ivoire courant VIème siècle fait douter de la réalité de cette interdiction.
On les retrouve en effet évoquées en Orient sous l’empereur Justinien et en Occident sous le roi ostrogothique Théodoric. Mais à la place des condamnations à mort et des chasses, on préfère à cette époque les jeux d’adresse et les acrobaties en lien avec les animaux sauvages, même si l’utilisation de condamnés pour ces nouveaux spectacles n’est pas à exclure du fait de leur dangerosité.
Finalement il est plutôt vraisemblable que les obstacles liés au coût des spectacles, à la difficulté à se procurer des animaux et des chasseurs et à l’entretien des amphithéâtres aient entrainé des adaptations, puis l’arrêt progressif de ces spectacles.
Les derniers échos tardifs de ces condamnations en Occident aux V-VIèmes siècles se trouvent évoqués dans l’Afrique vandale et dans l’Italie ostrogothique mais ils émanent d’évêques catholiques qui réintroduisent ce topos contre des « rois barbares tyranniques ariens qui persécutent des romains catholiques ».
Dans l’Empire d’Orient ce supplice est encore évoqué de manière assez rare aux VI-VIIèmes siècles contre des comploteurs contre l’empereur, des païens récalcitrants à la conversion chrétienne ou contre des chefs de peuples révoltés dans l’Empire.
Conclusion :
Ce supplice concerne des criminels ou des ennemis qu’il convient de mettre à distance, de rejeter dans un statut proche de l’animal qui doit le punir. L’acceptation de ce châtiment cruel provient de son habillage scénarisé. Ainsi tout un écosystème économique est mis en place pour assurer ces spectacles amphithéâtraux. Il est vrai qu’il est difficile pour nos esprits contemporains d’appréhender la joie et les rires du public qui accompagnaient ces mises à mort. Le supplice ne peut prétendre à l’exemplarité que si ceux qui y assistent l’acceptent : le respect des formes par l’autorité est fondamental. Cette forme de supplice resta néanmoins marginale de par les individus de basse extraction sociale qu’elle touchait, c’est pourquoi les sources en parlent peu. Les martyrs chrétiens restent un cas à part car leur évocation apparaît liée à des fins hagiographiques.
L’intérêt de ce livre court mais précis et très documenté consiste surtout à sortir du cliché très répandu du « chrétien livré aux lions » pour le restituer de manière précise dans le temps et dans l’espace de manière évolutive en s’appuyant sur des sources variées littéraires, législatives et archéologiques.



