L’ouvrage Christophe Colomb et autres cannibales paraît dans un contexte de crise du modèle occidental : les chocs pétroliers des années 1970, les débuts des critiques écologiques et les interrogations sur le consumérisme nourrissent une remise en cause de la modernité occidentale. Forbes inscrit son texte dans cette critique globale de la domination économique, culturelle et spirituelle exercée par les pays occidentaux.
Un historien natif américain
Jack D. Forbes est un historien américain d’origine amérindienne. Ses travaux portent principalement sur les sociétés autochtones d’Amérique, leurs structures sociales, leurs spiritualités et leurs rapports au vivant. Son œuvre s’inscrit parmi les précurseurs des postcolonial studies et des subaltern studies, avant même que ces courants ne connaissent une large diffusion universitaire.
Une critique des sociétés cannibales
L’auteur cherche à déconstruire le récit occidental des « Grandes Découvertes ». Selon lui, les explorateurs européens ne doivent pas être célébrés comme des fondateurs civilisateurs, mais analysés comme les acteurs d’un système de domination ayant reposé sur la violence, la dépossession et l’exploitation des peuples autochtones et africains.
Pour développer cette critique, Forbes reprend le concept amérindien de wetiko. Ce terme, proche de l’idée de cannibalisme, désigne plus largement une forme de prédation spirituelle et sociale : le fait de se nourrir de la vitalité d’autrui pour accroître sa propre puissance. L’auteur applique cette notion aux sociétés européennes puis occidentales, qu’il décrit comme atteintes d’une véritable « maladie » de la domination et de l’appropriation.
Cette logique wetiko se traduirait par la conquête des terres, l’exploitation des populations, l’esclavage, mais aussi par une vision du monde fondée sur l’extraction illimitée des ressources naturelles.
Un texte de rupture
Parmi les thèmes les plus en rupture avec son temps, Forbes propose de percevoir la rupture entre l’homme et la nature, l’extrême violence coloniale, une critique des détournements religieux (principalement chrétiens), la domination patriarcale et la crise spirituelle profonde que l’Europe traverse depuis le XVIe siècle.
Forbes critique profondément la séparation instaurée par la modernité occidentale entre l’être humain et son milieu naturel. Il souligne notamment que le terme même « environnement » traduit une vision extérieure de la nature : l’homme ne fait plus partie du monde vivant mais se place au-dessus de lui.
L’ouvrage insiste sur l’extrême brutalité exercée contre les populations autochtones lors de la colonisation des Amériques. La conquête européenne apparaît comme une entreprise d’appropriation des territoires et des ressources, justifiée par des discours religieux et civilisationnels.
Forbes considère que le christianisme a souvent été instrumentalisé pour légitimer la domination coloniale et économique. Il critique les formes de religiosité qui servent les intérêts politiques et financiers plutôt qu’un idéal spirituel. Sa réflexion dépasse toutefois le seul christianisme puisqu’il critique également d’autres formes de fanatismes politiques ou religieux, notamment certains nationalismes ou intégrismes.
L’auteur analyse aussi la condition des femmes dans les sociétés dominées par la logique wetiko. Il dénonce leur réduction à des objets de possession au sein des systèmes patriarcaux. Toutefois, il refuse une lecture uniquement genrée et insiste aussi sur les hiérarchies de classes et d’origines sociales ou ethniques.
Au-delà de la question coloniale, Forbes décrit une civilisation occidentale déconnectée de toute spiritualité du vivant. Le monde devient alors un ensemble de ressources exploitables, où les êtres humains comme les autres formes de vie sont réduits à leur valeur marchande.
Un essai avant-gardiste sur la société occidentale
L’ouvrage ne doit pas être lu comme une stricte étude historique universitaire. Il s’agit davantage d’un essai engagé, parfois proche du pamphlet, qui mêle réflexion philosophique, critique politique et spiritualité amérindienne.
Cette dimension militante constitue à la fois sa limite et sa force. Forbes propose un véritable décentrement intellectuel en invitant le lecteur à remettre en question les récits dominants de l’histoire occidentale. Son texte apparaît également précurseur sur plusieurs thèmes aujourd’hui centraux, notamment l’écologie politique, la critique du productivisme ou certaines analyses féministes et postcoloniales.
Christophe Colomb et autres cannibales est un ouvrage marquant par sa radicalité et son originalité. Même si son ton engagé peut parfois éloigner des standards académiques de l’histoire scientifique, il demeure une lecture stimulante pour comprendre les critiques contemporaines du colonialisme et du capitalisme occidental.
Le principal intérêt du livre réside dans sa capacité à provoquer un déplacement du regard : Forbes invite le lecteur à penser autrement les rapports entre humanité, nature et pouvoir. Cette réflexion, très novatrice pour la fin des années 1970, explique l’influence durable de l’ouvrage dans certains milieux écologistes, décoloniaux et critiques de la modernité occidentale.



