Ouvrir « Des ronds de serviette pour l’Antarctique« , c’est d’abord être happé par le graphisme joyeux et la mise en page hors norme d’une bande dessinée. L’autrice, Padhen, livre le récit de son aventure hors norme vers et sur l’Antarctique. Cet album est à la fois un reportage, une bande dessinée scientifique et un journal de bord. Nous n’avons qu’une envie en le refermant : découvrir et protéger le continent blanc. Une lecture jubilatoire et éclairante.
C’est parti !
La première partie permet de mesurer rapidement les difficultés pour atteindre l’Antarctique. Daphné est une étudiante de l’école Boule. Elle a étudié la sculpture sur bois et entrepris de réaliser des ronds de serviette pour la validation de son diplôme. Ses objets sont les témoins de l’artisanat d’art dans la science et l’exploration. Elle les destine aux chercheurs qui vivent dans Concordia, la station franco-italienne la plus proche du pôle Sud. La surprise passée de l’annonce de la validation du projet – aller porter les ronds de serviette au plus près de leurs destinataires – il faut y arriver !
Les embûches avant l’Antarctique sont un jeu de l’oie. La case « contrôle médical » renvoie au départ, celle de « contrat signé » fait avancer de deux cases. Daphné, son sac à dos et sa petite valise à roulettes surmontent toutes les embûches. Cependant, le long itinéraire pour atteindre la Terre Adélie depuis Bruxelles serpente à travers toute la page de l’album. La traversée de 10 jours à bord du navire polaire L’Astrolabe apporte au lecteur un éclairage scientifique. Là, Daphné, victime du mal de mer explique le phénomène avec humour. Ailleurs, les dessins de L’astrolabe et de son équipage donnent corps à ce navire mythique et à ses hommes. Sur une double page, l’héroïne détaille sa dotation de l’Institut polaire français pour faire face au froid. Les campagnards reçoivent tous la même.
Station Dumont d’Urville
La base scientifique est installée sur l’île des Pétrels dans l’archipel de Pointe-Géologie. Le plan permet de comprendre la complexité du dispositif français sur ce bout du monde. Le lecteur apprend que la banquise est » une matière vivante « . Elle oblige à respecter une carte des zones pour s’y déplacer sereinement équipé d’un « sac banquise » de survie ! L’implantation de DDU en Terre Adélie offre un site d’observation unique des petits manchots Adélie particulièrement bruyants et du milieu naturel environnant. Le glacier stresse et Tifenn, glaciologue, l’étudie à l’aide d’un véritable champ de nodes. Sur plusieurs pages, le lecteur découvre les procédés mis en oeuvre par la jeune chercheuse. Plus loin, Simon, chercheur en bioacoustique découvre que les phoques avalent ses hydrophones déposés au fond de l’océan.
Plus encore, l’autrice dresse le portrait des femmes et des hommes qui y travaillent. Leurs tâches sont multiples et richement illustrées. Tous ne sont pas des scientifiques venus mener des expériences extraordinaires. Mécanicien, électrotechnicien, menuisier et cuisinier… La liste est longue. En effet, les hivernants peuvent être 35 et l’été 120 personnes dont Daphné, sont présentes dans la station. Chaque métier dans les conditions extrêmes de l’Antarctique devient une aventure. Une anthropologue étudie sur place les comportements des individus et du microcosme de DDU. Ce dernier a sa propre langue, son uniforme issu de la fameuse dotation, sa hiérarchie : les « galons » se gagnent au nombre de jours sur place. C’est un très petit monde à part qui permet de mieux comprendre la planète.
Habiter l’Antarctique
Alors que le retour à la terre ferme approche, l’album permet de mieux comprendre la situation très particulière des hivernants. Ces hommes et femmes passent plus d’un an dans la base. Une enquête : le Projet Habit-ant ? (réf.1237) menée par 3 chercheuses en sciences humaines et sociales s’effectue à DDU. Elles interrogent les volontaires pour comprendre les mécanismes qui se mettent en place pour chaque individu. Comment vivre dans un lieu isolé, dans un cadre hostile, comment affronter l’angoisse du retour, la vie après… ? Toutes les recherches menées dans la station et dans Concordia sont destinées aussi à comprendre l’évolution de notre planète et des hommes qui la peuplent.
C’est au moment de son départ de Dumont d’Urville que Daphné mesure l’empreinte humaine sur l’Antarctique. C’est un milieu où, par exemple, il n’y a pas de poussière. Ainsi, les seules présentes sont exogènes, fruit de la présence des hommes. À son tour, le continent blanc est victime du dérèglement climatique et de la fragilisation des écosystèmes. Il y a donc un très fort paradoxe dans l’accessibilité à la station puisque rejoindre DDU nécessite une débauche d’énergie. Pour la quitter aussi. Le 21 janvier 2024, L’Astrolabe rentre dans les eaux australiennes par la Tasmanie après s’être déroutée pour aider un navire en détresse. C’est le retour à la vie ordinaire après une expérience unique et rare : avoir partagé le quotidien de quelques-uns à l’autre bout de la terre.
« Des ronds de serviette pour l’Antarctique » n’est pas un roman graphique comme les autres. C’est avant tout la découverte des hommes et femmes de L’Astrolabe et de la mythique station Dumont d’Urville qui porte le nom du premier français qui a atteint l’Antactique. L’autrice et artiste Padhen, avec humour et rigueur partage avec le lecteur son quotidien. Elle permet ainsi à ceux qui n’iront jamais si loin de rejoindre la vie sur le continent blanc. Un hommage aux scientifiques et à l’Antarctique qui les accueillent.



