Certaines bandes dessinées nous offrent un bon moment de divertissement, une petite distraction faite d’action et/ou d’humour, de durée moyenne, et cela est déjà important et méritoire (surtout lorsque l’on sait le temps qu’il a fallu aux auteurs et dessinateurs pour produire cet objet culturel). Affirmons-le dès à présent : cette bande dessinée de Charles Berberian et de Michèle Standjofski, intitulée « Et toi, comment ça va ? », ne se place absolument pas dans cette catégorie. Sa portée est « historique » à plus d’un titre. Elle constitue deux témoignages et récits concernant l’actualité récente au Proche-Orient, en se focalisant sur la guerre au Liban depuis l’automne 2024. Il nous semble indispensable d’en posséder un exemplaire, non seulement pour comprendre et prendre du recul sur ces guerres contemporaines, mais aussi pour permettre aux générations futures de disposer de témoignages précieux sur ces évènements.

Cette bande dessinée est née d’une correspondance « graphique » et textuelle entre Charles Berberian et Michèle Standjofski, au début de la guerre au Liban, lorsque Charles Berberian a pris des nouvelles de Michèle Standjofski, illustratrice, bédéiste libanaise et enseignante à l’Académie des Beaux-Arts de Beyrouth, d’où le titre de cet ouvrage. Elle ne dessine plus du tout, et Charles Berberian ne dessine plus que des évènements et des personnages liés à l’actualité. Ils décident de rendre compte, l’un depuis Paris, l’autre depuis Beyrouth, des guerres au Proche-Orient depuis le 7 octobre 2023. Ils se sont donnés comme objectif de lier à la fois la recherche d’expression graphique, l’intime et l’actualité. Ils nous offrent une bande dessinée d’une réelle beauté esthétique et d’une recherche formelle très intéressante. Ils ont réussi à mêler leurs deux styles ainsi que de nombreuses innovations esthétiques, en utilisant différentes techniques : crayons de couleur, encre, poudre de graphite, aquarelle.
Tout en essayant de prendre du recul sur ces situations dramatiques et ces guerres, ils se placent, dans leurs dessins et leurs observations, à équidistance par rapport aux différents belligérants, notamment entre le Hezbollah d’une part, et l’alliance formée entre le président des États-Unis, Donald Trump, et Benjamin Netanyahou de l’autre.

Les auteurs ne se contentent pas de livrer leurs idées et leurs sensations face à ces bouleversements historiques et dramatiques. Puisant dans leurs mémoires respectives et en effectuant des recherches, ils replacent ces évènements dans le temps, plus ou moins long. Ils évoquent la Révolution d’octobre au Liban, le 4 août 2020 et l’explosion dans le port de Beyrouth (rappelant l’obstruction des enquêtes de la part du Hezbollah). Ils retracent également les différentes guerres au Liban-Sud, les invasions de l’armée d’Israël, ainsi que les massacres de civils de Sabra et Chatila en 1982. Ils expliquent et décrivent le 8 octobre 2023, puis la guerre à Gaza (la succession de bombardements à la fois sur Gaza et au Sud-Liban, puis sur l’ensemble du Liban). Ils réussissent le tour de force non seulement de lier deux récits et deux intimités à l’histoire en train de s’écrire sous leurs yeux, mais ils associent aussi à leurs récits et dessins d’autres témoins, comme Fouad Elkoury ou Haruki Murakami. Certains passages sont très didactiques, comme les deux double pages évoquant les principales figures du sionisme et de l’antisionisme, mais aussi les prises de positions erratiques de Donald Trump et de certains de ses ministres ou alliés.

Cette bande dessinée est essentielle. Elle apporte plusieurs témoignages de première main. Elle éclairera les générations futures sur ces évènements tragiques, qui modifieront certainement le cours des prochaines années. L’avantage d’une bande dessinée aussi réussie, comparée à plusieurs articles de quotidiens sur les mêmes sujets (même s’ils sont illustrés par quelques photographies), est qu’elle contient au bas mot 150 dessins qui marquent durablement les esprits. Ces illustrations sont saisissantes : portées par une constante recherche esthétique, elles mêlent l’intimité, les émotions, la stupeur, la peur, des tentatives d’explication « à chaud » et des prises de recul.


Dans un contexte où les futurs historiens devront démêler les fausses informations, la propagande des belligérants et les partis pris de journalistes qui semblent très souvent manquer de neutralité, cette bande dessinée constituera un élément, une porte d’entrée, voire un premier outil de vulgarisation pour quiconque, dans les prochaines années, voudra mieux comprendre et analyser ces guerres contemporaines.