Non, François Ier n’a pas été adoubé à Marignan par le chevalier Bayard. Non, il n’est pas mort de la syphilis, mais avec les entrailles « pourries ». Oui, Léonard de Vinci a travaillé pour lui, mais connaissez-vous Primatice ou Rosso Fiorentino ? Et saviez-vous qu’il composait des poésies et qu’il s’était même déguisé en crevette ?
Dans cet ouvrage somptueusement illustré, fruit du partenariat entre les éditions Perrin et la BnF, Maxence Hermant, en sa qualité d’archiviste paléographe et conservateur en chef au département des Manuscrits de la BnF, offre un regard renouvelé sur François Ier, loin de l’image d’Épinal traditionnelle. S’appuyant sur des archives parfois inédites et une iconographie exceptionnelle, il dresse le portrait d’un souverain à la fois brillant et contradictoire : roi guerrier mais vulnérable, mécène par passion autant que par stratégie, humaniste mais capable de réprimer violemment l’hérésie protestante.
Clair, rigoureux et d’une grande qualité d’écriture, ce livre conjugue synthèse magistrale, apports récents de la recherche et ressources précieuses pour l’enseignement. Une référence incontournable !
Un héritier inattendu
François Ier naît en 1494 dans la branche des Valois-Angoulême. Il est le cousin issu de germain de Louis XII : leurs ancêtres communs sont Louis d’Orléans, frère de Charles VI assassiné en 1407, et Valentine Visconti, morte l’année suivante. Au moment de sa naissance, il appartient donc à une lignée princière dont l’accession au trône n’était pas évidente. Il est élevé comme un prince, mais il paraît peu vraisemblable qu’il monte un jour sur le trône. Cette hypothèse se concrétise seulement parce que ses deux prédécesseurs, Charles VIII, mort jeune d’un accident, et Louis XII, n’ont pas de fils vivant à leur mort.
À la mort de Charles VIII, François est élevé à Amboise puis à Blois. Sa mère, Louise de Savoie, femme de caractère et veuve précoce, joue un rôle déterminant. Pour elle, il existe une véritable prédestination de son fils à la couronne. Dès l’enfance, elle nourrit et met en scène cette conviction, l’éduquant dans la certitude de son futur avènement et le surnommant « mon César ». Louise veille également à ce que François bénéficie d’une éducation poussée et exigeante : parmi ses précepteurs figure François de Moulin de Rochefort, qui lui transmet un savoir large et humaniste.
Le prince reçoit également une formation pratique et politique. En 1506, ses fiançailles sont conclues avec Claude, fille de Louis XII, consolidant l’alliance entre les maisons et préparant son futur rôle. Le mariage aura lieu en 1514, peu avant la mort de Louis XII. Entre-temps, François participe à une opération militaire en Guyenne, qui lui confère une stature de chef militaire et forge son autorité, démontrant sa capacité à incarner le rôle de roi au-delà des textes et des symboles.
Cette certitude dynastique s’inscrit dans un cadre familial et culturel particulier. La maison d’Angoulême est une famille de lettrés, sensible aux arts et au luxe. Elle s’entoure d’artistes et de savants, notamment de l’enlumineur Robinet Testard, dont les manuscrits témoignent d’un goût prononcé pour l’iconographie raffinée et la mise en scène du pouvoir. Ce milieu culturel nourrit chez François une familiarité précoce avec les objets précieux, les livres et les images, éléments essentiels de la représentation princière à la Renaissance.
Maxence Hermant souligne l’articulation entre formation culturelle, militaire et symbolique : François Ier reçoit une solide éducation chevaleresque (romans arthuriens, chroniques médiévales), un apprentissage humaniste (lecture des textes antiques et contemporains), et une conscience aiguë de l’image royale. Il apprend très tôt que la royauté est moins une fonction administrative qu’un rôle à incarner, une vision qui guidera l’ensemble de son règne. Élevé à la charnière du Moyen Âge et de l’époque moderne, il grandit dans un univers où les idéaux chevaleresques et l’humanisme renaissant coexistent encore.
Un nouveau César
La victoire de Marignan en 1515 constitue un moment emblématique du début du règne de François Ier. À la mort de Louis XII, le jeune roi est sacré à l’âge de vingt ans et entend immédiatement faire valoir ses droits sur la péninsule italienne, dans la continuité des ambitions françaises. Avant de franchir les Alpes, il effectue une entrée royale à Lyon, soigneusement mise en scène comme le symbole d’un défi herculéen relevé par le nouveau souverain, affirmant ainsi son image de roi-chevalier.
Sur le plan militaire, François Ier fait preuve d’audace en se plaçant au cœur des combats lors de la bataille de Marignan. Il est entouré de figures prestigieuses de l’aristocratie guerrière, notamment le chevalier Bayard, souvent présenté par la tradition comme l’ayant adoubé sur le champ de bataille. Toutefois, Maxence Hermant souligne que cette scène relève davantage du mythe que de la réalité historique : François Iᵉʳ avait en effet déjà été adoubé lors de son sacre par le connétable Charles III de Bourbon, alors véritable chef de l’armée française et principal responsable de la coordination des forces. L’effacement progressif de ce dernier dans la mémoire collective s’explique par sa trahison ultérieure, qui a conduit à ternir durablement son image, au profit de l’exaltation de la figure chevaleresque et irréprochable du chevalier Bayard.
Le roi chargeant contre les Suisses à Marignan, miniature sur vélin, attribué à Noël Bellemare, dans les Oraisons de Cicéron, traduction par Étienne Le Blanc, vers 1529 – 1530, BnF, département des Manuscrits Français
La victoire française sur les mercenaires suisses permet une affirmation temporaire de la puissance française en Italie et débouche sur une série d’accords diplomatiques majeurs : les traités de Noyon avec Charles de Habsbourg, le concordat de Bologne signé avec le pape Léon X, ainsi que la paix de Fribourg conclue avec les cantons suisses. Ces succès renforcent l’autorité du roi sur la scène européenne.
Parallèlement, comme le souligne Maxence Hermant, le rôle de Louise de Savoie et de son entourage de conseillers s’avère essentiel durant les périodes de régence, contribuant à la stabilité du pouvoir royal. Toutefois, l’échec de François Ier à l’élection impériale de 1519, qui voit l’avènement de Charles Quint, marque le début d’une rivalité durable entre les deux souverains. Selon l’auteur, « le roi, impulsif et rêvant de conquêtes, vivait dans un monde encore marqué par les idéaux chevaleresques, tandis que l’empereur, plus réfléchi, nourrissait une vision plus moderne du pouvoir, ambitionnant d’unifier la chrétienté tout en renforçant la cohérence territoriale de ses différents États ». Dans ce contexte, François Ier cherche à contrebalancer la puissance impériale par une alliance avec Henry VIII, illustrée par la célèbre entrevue du camp du Drap d’Or en 1520.
De Pavie à la paix des Dames
La guerre entre François Ier et Charles Quint reprend en 1521. Des querelles d’héritage opposant Louise de Savoie et le connétable Charles de Bourbon poussent ce dernier à rompre avec le roi et à se rallier à Charles Quint, devenant son lieutenant général et combattant désormais contre la France. La tension culmine avec la défaite de Pavie, en 1525, où François Ier est capturé après s’être précipité devant les canons français, empêchant leur feu. Sa longue captivité à Madrid est ponctuée par la visite de Marguerite et un état de santé déclinant, tandis qu’en France Louise de Savoie, secondée par le chancelier Duprat, assure une régence active, cherchant à combler l’absence du roi. C’est aussi à cette époque que François Ier commence à correspondre avec l’Empire ottoman pour des motifs d’État.
Parallèlement, apparaissent les prémices des tensions religieuses liées à l’essor du protestantisme, avec une lutte entre la faculté de théologie et le Parlement d’une part, et le cénacle de Meaux (groupe d’intellectuels et de religieux inspirés par les idées humanistes et réformatrices) d’autre part.
Le traité de Madrid du 14 janvier 1526 scelle l’échange de François Ier contre ses deux fils, libéré le 17 mars. À son retour, le roi reprend en main le royaume en s’entourant notamment de Anne de Montmorency : il effectue des entrées royales dans les villes, noue une alliance avec le royaume de Navarre, préside un lit de justice pour affirmer son autorité face au Parlement de Paris et protège temporairement le cénacle de Meaux. Il déclare cependant le traité de Madrid nul et non avenu et rejoint la ligue de Cognac contre Charles Quint, tout en signant le traité d’Arras avec Henry VIII.
La paix des Dames, conclue à Cambrai le 3 août 1529 par Marguerite d’Autriche et Louise de Savoie, permet à François Ier de conserver la Bourgogne mais l’oblige à renoncer au duché de Milan et au royaume de Naples, et à verser deux millions d’écus d’or pour la libération de ses fils, scellant également son mariage avec Éléonore de Habsbourg. Louise de Savoie meurt en 1531, marquant la fin de son rôle central dans la régence et la politique française de cette période.
Le prince des arts
Pour Maxence Hermant, François Ier incarne l’exemple même du souverain dont le goût personnel se traduit en une politique artistique ambitieuse, destinée à magnifier sa propre grandeur et celle de la monarchie « par la pompe et la munificence ».
Dès le début de son règne, le roi bâtisseur engage une véritable politique culturelle, transformant ses résidences en lieux emblématiques du pouvoir royal. Il entreprend des aménagements à Blois et Amboise, puis lance en 1519 la construction de Chambord, reflet de son raffinement et de son prestige. Il initie également des projets pour réaménager le Louvre, qui donneront naissance à la Cour Carrée, ainsi que la construction du Château de Madrid et des interventions à Villers-Cotterêts et à Saint-Germain-en-Laye. Fontainebleau, enrichi de la célèbre galerie François Ier, devient sa résidence principale.
Mécène, François Ier attire à sa cour des artistes de renom, principalement originaires d’Italie, tel que Léonard de Vinci. Mais Maxence Hermant laisse toute la place aux autres artistes moins connus du grand public : Primatice, Giovanni Battista di Jacopo dit Rosso Fiorentino ou Benvenuto Cellini. Il approche également Michel-Ange, mais ce dernier refuse, déjà engagé au service du pape. Le roi manifeste un goût éclectique et parfois extravagant, aimant se parer de costumes surprenants, ours, arbre, ou même crevette, lors de fêtes somptueuses.
La salière de François Ier de Cellini Benvenuto, 1540-1543, Kunsthistorisches Museum, Vienne
François Ier constitue une collection exceptionnelle, incluant notamment quatre œuvres de Raphaël offertes par le pape, ainsi que des pierres précieuses, des sculptures et d’autres objets précieux, témoignant de sa passion pour l’art et de son désir d’affirmer le prestige royal. Il organise par ailleurs des fêtes fastueuses, notamment à la Bastille, aménagée pour l’occasion : en 1539, Charles Quint y vient en visite, attestant du faste et de l’influence de la cour française.
Le prince des lettres
François Iᵉʳ, élevé dans la famille d’Angoulême, profondément attachée aux lettres, bénéficie d’une éducation soigneusement orchestrée par sa mère, Louise de Savoie, qui veille à son initiation aux humanités, à la lecture des textes classiques et à l’histoire. Dès son plus jeune âge, il se familiarise avec les livres et les bibliothèques, héritage familial déjà marqué par la bibliophilie de son grand-père Jean d’Angoulême et de sa mère. Maxence Hermant souligne que si le goût du roi pour les lettres est réel, il doit être nuancé : François aimait également les jeux et les activités physiques, reflet de l’esprit polyvalent de la Renaissance.
À la mort de Louis XII, il hérite de la bibliothèque « officielle » de la monarchie, installée à Blois, qui comprend environ 2 000 volumes. Parallèlement, il constitue une bibliothèque personnelle à Fontainebleau, enrichie des livres familiaux, de nouvelles acquisitions et de saisies, comme celles réalisées après la trahison du connétable de Bourbon. De nombreux volumes sont reliés par Étienne Roflet, relieur de renom, et en 1544, les deux bibliothèques fusionnent à Fontainebleau. Pour François Iᵉʳ, Fontainebleau devient une véritable « nouvelle Rome », un centre intellectuel et artistique où se concentrent ses trésors livresques et son cabinet privé de textes plus personnels.
Cette passion pour les livres s’accompagne même d’une activité littéraire : François Iᵉʳ rédige des poésies et autres écrits, qui seront ensuite édités. Sa curiosité intellectuelle le rapproche de figures comme Guillaume Budé, humaniste et érudit, bien que ses compétences en langues classiques restent limitées : le roi est un latiniste médiocre et ne connaît pas le grec.
Le temps des incertitudes
Maxence Hermant revient sur la complexité de la décennie 1530 pour le roi vieillissant.
Sur le plan religieux, le roi adopte une position changeante face au péril protestant. Il fait preuve d’une mansuétude relative, capable de s’opposer à la Faculté de théologie de la Sorbonne lorsque son beau-frère, le roi de Navarre, est accusé d’hérésie en 1534, et défend sa sœur Marguerite, proche des cercles protestants. Cependant, l’affaire des Placards en 1534, qui diffuse des affiches satiriques et hostiles à la « messe papale » jusqu’à la porte du roi à Amboise, provoque une réaction brutale de François Ier, qui entend affirmer son autorité et l’unité religieuse du royaume : les bûchers se multiplient.
Articles veritables sur les horribles grands et importables abus de la Messe papalle inventee directement contre la saincte Cene de Jesus Christ, feuillet unique recto, 27,6 x 23,7 cm, 1534, auteur présumé : Pierre de Vingle, éditeur : Antoine Marcourt, BnF, Réserve des livres rares, D2-453
Pour ménager son image à l’international, il publie l’édit de Coucy en 1535, reprenant les négociations avec les princes protestants allemands, utiles dans la lutte contre Charles Quint, tandis que la persécution des Vaudois se poursuit, renforcée par l’édit de Fontainebleau de 1540 qui confie aux parlements le jugement des hérétiques et non plus aux cours ecclésiastiques. Cette double attitude, ouverture intellectuelle d’un côté, répression de l’autre, illustre les tensions entre humanisme et contrôle politique.
François Ier doit en parallèle consolider les finances du royaume pour soutenir sa politique militaire et diplomatique : les guerres et la diplomatie coûteuse entraînent une augmentation des impôts, des emprunts et des réformes fiscales, ainsi que la création du Trésor de l’Épargne et le renforcement de l’administration royale ainsi que le contrôle des « gens de finance ». Sur le plan militaire, la création en 1535 de légions provinciales de 6 000 volontaires chacune renforce la capacité défensive et offensive du royaume. L’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539 modernise l’administration en favorisant les langues vernaculaires, le français ou toute forme de patois, préparant l’avenir de la justice en France, mais le latin conserve encore une place importante dans certains domaines.
Sur le plan géopolitique, François Ier intègre officiellement la Bretagne au domaine royal et poursuit son ambition italienne, relancée après la mort du duc François II Sforza. Il cherche à affirmer la puissance française face à Charles Quint à travers les guerres d’Italie et des alliances fluctuantes, tout en cultivant des relations stratégiques avec Soliman le Magnifique. Après une trêve de dix ans avec Charles Quint en 1538, les hostilités reprennent en 1542, soulignant la centralité de l’Europe continentale dans sa politique, au détriment de la colonisation du Nouveau Monde initiée par les voyages de Jacques Cartier.
Le crépuscule d’un roi
En 1543, la guerre reprend avec l’Angleterre, alors que les Anglais débarquent à Calais et que Charles Quint reste un adversaire redoutable pour la France. Dans ce contexte, François Ier cherche à diversifier ses alliances : il se rapproche de Soliman le Magnifique, et la flotte de Barberousse hiverne dans la rade de Toulon, constituant une menace directe pour les possessions italiennes de Charles Quint, en échange d’une aide financière. Malgré ses ambitions, l’empereur est limité par les finances : alors que son armée marche sur Paris, il signe en 1544 le traité de Crépy, mettant fin aux hostilités importantes et traduisant une volonté prudente de sécuriser temporairement les frontières. La même année, une tentative d’invasion de l’Angleterre, en coordination avec les Écossais, échoue et conduit au traité d’Ardres en 1546.
Parallèlement, François Ier accentue la répression religieuse et intellectuelle : les écrits de Luther, Melanchthon, Calvin et de Robert Estienne sont interdits, et Étienne Dolet est brûlé vif en 1546, tandis que la persécution des Vaudois se poursuit.
La crise financière s’aggrave, imposant de nouvelles réformes fiscales, notamment à travers l’édit de Cognac et l’édit de Saint-Germain. Autour du roi, émergent de nouvelles figures influentes comme Claude d’Annebault et Anne de Pisseleu.
Après une fièvre de 30 jours causée par un abcès à l’estomac et des organes « pourris », selon l’autopsie pratiquée après sa mort, François Ier s’éteint le 31 mars 1547 au château de Rambouillet, laissant la couronne à Henri II. Le décès du souverain donne lieu à un cérémonial royal fastueux, dont les origines remontent au XVe siècle.
Maxence Hermant conclut ce remarquable ouvrage en revenant sur l’image idéalisée de François Ier. Roi chevalier, celui-ci évolue dans un contexte européen marqué par la guerre et les rivalités, mais doit faire face à des revers militaires qui limitent sa capacité à s’imposer pleinement face à ses adversaires. Roi mécène, il l’est autant par goût que par intérêt : les arts et les lettres deviennent pour lui un instrument politique, tout en témoignant d’une véritable politique culturelle. À son actif s’ajoutent la poursuite de la centralisation et des réformes étatiques dans de nombreux domaines, tels que la justice, les finances et l’armée. Cependant, les crises financière et religieuse restent irrésolues et sont léguées à ses successeurs, ternissant l’image du « beau XVIᵉ siècle » si chère à Michelet.
Un livre très bien écrit et magnifiquement illustré. Les enseignants y trouveront de nombreux passages, extraits d’archives et ressources iconographiques pour enrichir leurs cours ou pour proposer des documents à étudier avec leurs élèves.





