François Joyaux est spécialiste de l’histoire de la Chine, de l’Indochine et de l’Extrême-Orient. Ici, fort de ses nombreux travaux de recherche, il ose une thèse audacieuse parfaitement argumentée. Et si l’empire colonial chinois contemporain, avéré depuis l’arrivée de Xi Jin Ping à la tête de la RPCC en 2013, n’était pas « nouveau » ? Et si l’ADN de la Chine avait toujours possédé le gène de l’impérialisme depuis la dynastie des Han (206 avant J.C.-220 après J.C.), ou au moins sous l’ère des Qing (1644-1911) ?

Introduction

« Au Tibet, au Turkestan ou en Mongolie, la Chine est aussi impérialiste que les Anglais l’ont été en Inde ou les Français en Indochine » (p. 10).

Dès l’introduction de l’ouvrage, François Joyaux appelle les historiens occidentaux à lever le tableau. Selon lui, il existe un empire colonial chinois et un impérialisme colonial chinois, comme cela a existé pour la France, le Royaume-Uni, l’Espagne, le Portugal, ou les Provinces-Unies ou encore le Japon. Cette réalité a été voilée par des discours idéologiques.

Elle a également été masquée par l’idée que les Chinois se font de leur empire : pour le confucianisme, l’Etat est universel et l’empereur est le Fils du Ciel ; les autres souverains doivent se soumettre à cette supériorité naturelle de l’empereur. Il s’agit donc d’une forme de vassalisation, de reconnaissance de l’infériorité des autres princes face à l’empereur chinois dans une sorte d’empire-monde informel incarné dans le « système tributaire » depuis au moins le XVe siècle.

Une autre raison à cette réalité oubliée est que le discours officiel de la Chine communiste ne peut pas dire que la RPCC est impérialisme et possède des colonies, puisque le léninisme est un anti-impérialisme et un appel à l’indépendance des colonies contre leur oppresseur. Présente lors de la conférence de Bandung en 1955, elle a elle-même souffert du colonialisme européen puis japonais. Il est donc inconcevable idéologiquement de penser que la Chine, semi-colonisée, puisse être une puissance coloniale et colonialiste.

Enfin, l’empire colonial chinois est un genre unique, puisqu’il est territorial et frontalier. Même quand la Chine se projette outre-mer, ses intérêts sont restés près des côtes afin d’étendre la sphère de souveraineté. Cette forme d’empire ne correspond pas à la définition occidentale de l’empire, qui se développe plutôt au-delà des frontières de la métropole, par-delà les mers et les océans.

La Chine républicaine de 1911 comme celle de 1949 proclame que la Nation chinoise est l’union librement acceptée de 5 nationalités :

  • Chinois (Han)
  • Mandchous
  • Mongols
  • Hui (musulmans)
  • Tibétains

En 1954, la Constitution reconnaît l’égalité de tous les groupes ethniques : « Tous les groupes ethniques sont égaux », mais aussi le principe d’indivisibilité de l’empire : « Toutes les zones ethniques autonomes sont des parties inséparables de la République populaire de Chine ».

Au moment de la décolonisation de l’Asie, et depuis ce temps, le Tibet, le Turkestan oriental, la Mongolie intérieure, restent des territoires chinois. De nos jours, la géopolitique chinoise est marquée par des tensions « nationalistes » dans le Xinjiang, sur la frontière avec l’Inde, avec les archipels appartenant au Japon, avec Hong-Kong et avec Taïwan.

Cette contradiction est à l’origine de la réflexion de François Joyaux. Pour résoudre cette contradiction, il faut changer de paradigme et reconnaître que la Chine est et a toujours été une puissance impérialiste, qui s’est agrandie en s’appuyant sur un empire colonial.

François Joyaux démontre de manière convaincante que depuis les Qing, la Chine s’est étendue à l’Ouest, passant de 5 millions de km² à plus de 11 millions de km².

« La République populaire de Chine, dans sa configuration contemporaine, n’est pas le résultat d’un processus de construction étatique (state building) ou nationale (nation building), mais bien d’une politique coloniale, lancée au temps de la dynastie mandchoue (1644-1911). Il existe un empire colonial chinois tout comme a existé un empire colonial britannique ou un empire colonial français. L’ambition de ce livre est d’en faire la démonstration » (p. 15).

Partie préliminaire

Le colonialisme chinois s’affirme donc à partir de la deuxième moitié du XVIIe siècle. C’est l’œuvre des Mandchous, un peuple étranger (non-Han) originaire des rives du fleuve Amour, dans le Nord-Est de la Chine actuelle (la Mandchourie). Les cartes que l’on trouve à différents endroits du livre aident le lecteur à localiser facilement tous les lieux dont il est question dans le livre.

Plusieurs exemples historiques de conquête de l’intérieur de la Chine (« un impérialisme interne ») sont décrits, comme le cas des Miao, soumis par la force et intégrés à la culture sino-mandchoue. Plusieurs régions de la Chine méridionale ont ainsi été conquises et vassalisées sous l’ère Mandchoue. Cette conquête s’est poursuivie à l’extérieur de la Chine, notamment dans les régions montagneuses du Nord du Vietnam, du Laos et de Thaïlande. Partout, le processus est le même : domination, acculturation, administration directe pour le gouvernement central, asservissement des populations autochtones et des minorités ethniques.

Développement

Le cœur de l’ouvrage se découpe ensuite en 3 parties qui correspondent à trois « colonies » de l’empire chinois intemporel :

  • Première partie: Le Tibet, un immense Etat dans l’empire colonial chinois
  • Deuxième partie: Le Turkestan oriental, le colonialisme chinois en territoire musulman
  • Troisième partie: La Mongolie du Sud, un reliquat d’empire colonial

Ces 3 parties (p.45-p. 288) sont une analyse historique très dense mais très facile à suivre de la conquête de chacun de ces territoires à la frontière de la Chine des Qing. Elles sont découpées en plusieurs chapitres chronologiques.

Ces trois territoires ont un point commun : ce sont des conquêtes terrestres. Contrairement aux dynasties Tang, Song ou Ming (jusqu’en 1430), les Qing sont des envahisseurs terrestres.

C’est la politique d’ouverture à l’économie de marché de Deng Xiaoping en 1978 qui tourne enfin la Chine vers la mer, après plus de 400 ans d’absence. C’est là que naît l’impérialisme maritime chinois, qui fait l’objet de la 4e partie du livre.

Une dernière partie particulièrement riche et une lecture actuelle qui se nourrit de l’approche historique dans la longue durée

Cette dernière partie (« Vers un empire semi-colonial chinois d’outre-mer ? ») est particulièrement riche pour l’approche historique, géopolitique, géoéconomique et stratégique. En 3 chapitres, François Joyaux montre les différentes phases chronologiques au cours desquelles la Chine s’est tournée vers la mer, ou bien lui a tourné le dos. Ce panorama propose un découpage en périodes de « mer ouverte » et de « mer fermée » très facile à suivre et à comprendre. L’auteur aurait cependant pu fournir une infographie (frise chronologique, tableau des périodes ?) qui manque malheureusement.

Le « système tributaire » y est très bien expliqué (p. 298-302). La part prise par les présidents de la RPCC de Deng Xiaoping à partir de 1978 à Xi Jing Ping depuis 2013 est assez complète. François Joyaux insiste sur les développements de la flotte de pêche, de la flotte de commerce, de la flotte militaire et de la flotte de croisière depuis l’entrée de la Chine dans la mondialisation. Il fait un développement utile sur l’amiral Liu Huaqing qui a défini la nouvelle doctrine navale de la Chine en 1986, visant à projeter la force de la Chine au-delà du littoral, vers la haute mer, d’ici 2049. A cette vision s’est ajoutée celle des Nouvelles Routes de la Soie en 2013.

Cette partie complète assez bien les ouvrages des spécialistes de la question des relations géopolitiques de la Chine avec ses voisins en mer de Chine méridionale (Frédéric Lasserre, Eric Mottet, Barthélémy Courmont, ou bien les ouvrages de l’IRIS ou les revues comme Carto, Hérodote, Conflits).

Le deuxième chapitre apporte des éclairages précis et documentés sur les relations entre la Chine continentale et Taïwan.

Le dernier chapitre porte sur les Nouvelles Routes de la Soie. Comme une sorte d’inversion de l’histoire, le pays qui avait été semi-colonisé au XIXe et au XXe siècle met à présent au point une stratégie d’expansion semi-coloniale outre-mer, et (re)devient une puissance colonisatrice moderne.

En 2024 par exemple, les NRS concernent 150 pays et les ¾ de la population mondiale. François Joyaux parle du cas de Singapour (un nœud dans les NRS, en même temps qu’un concurrent direct aux hubs maritimes chinois) ; du collier de perle ; de la diaspora chinoise (vue comme un instrument de diffusion et de défense des intérêts chinois à l’étranger) ; des ports/comptoirs commerciaux et des bases militaires sur toutes les rives de l’océan Indien (en particulier en Birmanie, au Pakistan, au Bangladesh, au Sri Lanka) pour encercler l’Inde.

Cela fait partie de « la coopération stratégie globale » chinoise, de la fameuse stratégie du Win-Win. François Joyaux développe alors la présence chinoise en Afrique de l’Est, en particulier au Kenya et autour de la mer Rouge. Il étire alors le réseau d’intérêts chinois jusqu’en Méditerranée, en Grèce, en Italie, mais aussi dans le Nord de l’Europe, en Belgique, aux Pays-Bas, en Angleterre, en Allemagne.

Reprenant sa vision de l’histoire impérialiste de la Chine dans la longue durée, François Joyaux montre que les grandes compagnies maritimes, banquières et financières chinoises sont les nouvelles compagnies des Indes de l’époque moderne, dans une « route des Indes inversée. Il parle donc de « semi-colonisation ». La Chine, selon lui, n’est pas une véritable puissance coloniale comme l’ont été les puissances occidentales du XIXe siècle. Mais le soft power chinois entre dans une stratégie globale de semi-colonisation, en particulier en Afrique et autour de l’océan Indien.

Conclusion : la Chine est une puissance impérialiste et semi-coloniale

Par la lecture historique dans la longue durée, François Joyaux parvient à nous convaincre d’un changement de vision sur les discours et les actions contemporaines de la Chine. Les menaces portées contre Hong Kong en 2022, contre Taïwan aujourd’hui, sont fondées sur une pratique historique ancienne d’expansion territoriale au Tibet, au Turkestan oriental ou en Mongolie intérieure.

« La situation coloniale d’un territoire résulte avant tout de la domination qu’il subit de la part d’un Etat étranger; le statut juridique dans lequel il se trouve par rapport à l’Etat dominant n’est pas indifférent, mais secondaire et non pertinent […]. On est donc bien en présence de « territoires occupés et administrés par une nation en-dehors de ses frontières, et demeurant attachés à la métropole par des liens politiques et économiques étroits », c’est-à-dire des colonies, lesquelles constituent bien un « grand ensemble de pays dépendant d’une même autorité, que celle-ci soit exercée par un empereur ou non », c’est-à-dire un empire colonial ».

Il n’est pas besoin de posséder un empire ultramarin pour qu’une puissance puisse être dite impérialiste. C’est bien le cas de la Chine. Cette domination passe par la capacité de projection militaire en mer de Chine et dans l’océan Indien, par le soft power, par le rôle des diasporas qui jouent un rôle capital dans la diffusion des intérêts chinois et promeuvent l’intégration à la culture chinoise, par l’indirect rule  (aménagement de ports en eau profonde dans des Etats riverains, contrôle de la dette de certains Etats, land grabbing en Afrique orientale, investissements attractifs des NRS…).