Cet ouvrage ambitionne de retracer une histoire du Maghreb non « centrée uniquement sur les guerres de conquête et de colonisation, les phénomènes de violence ou de radicalité politique et religieuse ». Il vise à offrir une synthèse intégrant les connaissances historiques les plus récentes, l’historiographie du Maghreb contemporain ayant été profondément renouvelée depuis quelques décennies. Il entend réaliser cette synthèse sur une temporalité de longue durée, qui ne sépare pas les quatre périodes majeures du Maghreb contemporain (histoire précoloniale, présence coloniale, construction de modèles nationaux depuis les indépendances, conséquences de la mondialisation à partir de la fin du XXe siècle).
L’auteur, Majid Embarech, maître de conférences en histoire du Maghreb contemporain à l’université Côte d’Azur, est membre du Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine.
La période précoloniale (fin XVIIIe siècle-1830)
Dans sa présentation du Maghreb, l’auteur met en évidence les points communs de cet ensemble, trois pays méditerranéens, trois ensembles politiques assez homogènes, et bien sûr l’Islam, l’arabe, langue sacrée, devenant le support de l’unité culturelle et religieuse de cet ensemble régional. Cette partie comporte des développements intéressants sur des communautés comme les Juifs et les Noirs. Les Juifs au Maghreb forment une communauté très minoritaire au XVIIIe siècle, à savoir moins de 5% de la population . Ce sont, bien sûr, des dhimmis, mais certains jouent parfois un rôle non négligeable. Les Noirs sont issus surtout de l’esclavage (du Tchad pour beaucoup, mais aussi du Niger et du Nigeria). Ces esclaves sont acheminés par les voies caravanières. Les dirigeants arabo-musulmans du Maghreb portent un regard très dépréciatif sur les Noirs.
À côté de grands facteurs d’homogénéité, il y a un grand facteur d’hétérogénéité, qui est le fait tribal, la tribu étant une unité politique préexistante à la colonisation et attestée depuis le XIVe siècle.
Plusieurs pages sont consacrées à la Régence d’Alger, groupement humain de 10 000 à 15 000 personnes, formant une unité économique et pastorale. Le Maghreb est alors tiraillé entre les Espagnols et les Turcs. La Régence d’Alger reconnaît la présence turque depuis le XVIe siècle. Cette présence turque est inférieure à 10 000 hommes. L’auteur met en évidence l’importance de la course de la fin du XVIe siècle au début du XVIIIe siècle, date à laquelle elle connaît son apogée. Par la suite, son importance décline, à la fois du fait d’une baisse de rentabilité et de son remplacement par les tributs.
Un chapitre très intéressant est consacré à la conquête de l’Algérie par la France et à ses conséquences (1830-1898). Il y a eu un accord de François Ier avec le Beylerbey (« émir des émirs ») d’Alger, puis une tendance à la normalisation au XVIIe siècle, mais la France ne réussit pas à se voir reconnaître un protectorat sur l’Algérie de la part du sultan ottoman. Il y a eu des ambitions de Napoléon en Algérie, mais celles-ci ont avorté après la défaite de Trafalgar en 1805. Les origines de la conquête de 1830 sont une ténébreuse histoire de créance du dey pour une livraison de blé de la France, restée impayée. La conquête d’Alger commence en juin 1830 avec le débarquement de Sidi Ferruch et se termine par la prise d’Alger le 5 juillet 1830. Par la suite, une question se pose avec insistance : que faire de l’Algérie ? Abandon ? Occupation côtière ? Conquête ? C’est cette dernière option qui est finalement choisie.
La présence coloniale
La conquête de l’Algérie a duré 27 ans. Cette conquête n’a pas été pensée ni planifiée par les autorités françaises, mais bâtie au fur et à mesure au gré des circonstances. Il y a un fort contraste entre la rapidité de la chute d’Alger et la longueur des opérations de la conquête. De 1830 à 1841, une conquête totale est entreprise. La constitution de 1848 proclame l’Algérie « territoire français », mais soumis à des « lois particulières ». Elle pose un principe d’assimilation de l’Algérie à la France. L’Algérie donne à la France quelques députés. La colonisation est accélérée après 1848, l’idée était de faire de l’Algérie une colonie européenne de peuplement. Sous Napoléon III, il y a des phases successives de prépondérance du pouvoir militaire, contrebalancées par des retours en force ponctuels d’une administration civile.
A partir de 1871, sous la IIIe République, les colons s’imposent face aux militaires, avec l’intensification de la colonisation agricole. La « pacification » est incomplète, avec des soulèvements sporadiques, d’où une justice d’exception (le « code de l’indigénat »). L’expansion au Sahara (1852-1917) est une tâche particulièrement difficile dont le but est à la fois de poursuivre des révoltés et de contrôler le commerce transsaharien. C’est avec Jules Cambon qu’une impulsion décisive est donnée à la conquête du Sahara dans les premières années du XXe siècle. Dans tous les cas, la résistance à l’installation des Français a été forte, en particulier de la part des Touaregs, qui lancent de nombreuses attaques nécessitant l’intervention d’Hubert Lyautey.
Ainsi, la conquête de l’Algérie est le fruit d’un processus prolongé aboutissant à l’incorporation légale de l’Algérie à la France.
L’expansion française au Maroc et en Tunisie s’est déroulée selon des modalités très différentes.
En Tunisie, Ahmed Bey (1837-1855) initie des réformes pour moderniser le pays et consolider sa position notamment sur le plan militaire. Il n’y parvient guère à cause d’obstacles nombreux, dont un manque cruel de compétences internes. De nouvelles tentatives de modernisation de la Tunisie ont lieu sous Mohammed Bey au milieu du XIXe siècle. Là aussi, les obstacles aux réformes sont un manque de ressources humaines qualifiées et des contraintes économiques et financières fortes, d’autant plus qu’il y a un mécontentement de la population face aux réformes fiscales et à l’impôt. La progressive mise sous tutelle de la Tunisie a lieu entre 1875 et 1881. En 1878, la position dominante de la France en Tunisie est reconnue au congrès de Berlin. Il y a une tension entre la France et l’Italie pour imposer une influence en Tunisie. La France intervient en Tunisie en avril 1881, sous Jules Ferry. Elle établit un protectorat en mai 1881, officialisé en juin 1883 avec maintien du bey, Ali Bey (1882-1902).
Au Maroc, la faiblesse de l’armée entraîne sa défaite face à la France en 1844, ce qui n’est pas sans provoquer des soulèvements. En 1856 est signé le traité entre le Maroc et le Royaume-Uni qui ouvre le Maroc au commerce international et favorise les intérêts des puissances étrangères. La guerre avec l’Espagne en 1860 permet l’égalité de traitement commercial avec l’Angleterre. La pénétration au Maroc a lieu surtout dans les 20 dernières années du XIXe siècle. A cela s’ajoute le système de la protection qui retire au sultan tout pouvoir sur ses sujets les plus fortunés, qui échappent à tout impôt et à la justice chérifienne. La conférence de Madrid donne à ce système une reconnaissance officielle (1880). Les États signataires de l’acte de Madrid obtiennent les mêmes droits que la France et l’Angleterre, selon la clause de la nation la plus favorisée. Le Maroc est désormais soumis aux décisions internationales et le sultan perd toute liberté dans le domaine des réformes, ce qui consacre la fin de l’indépendance du Maroc.
Néanmoins, les sultans s’efforcent de moderniser l’appareil administratif et l’armée (avec des instructeurs européens dans le cadre de missions militaires). Malgré la mise sous influence croissante du pays, le règne de Hassan Ier (1873-1894) apparaît comme une période de prise de conscience et de redressement du Maroc. A sa mort en 1894, toutefois, il y a une crise marocaine jusqu’en 1907, les pressions des grandes puissances européennes se multipliant et les populations se révoltant contre les impôts dont la répartition apparaît comme injuste.
On passera sur les crises marocaines, décrites en détail, mais qui sont connues. L’auteur met en lumière l’insatisfaction de l’Allemagne devant la prépondérance française sur le Maroc et le « coup de Tanger », suivi par la conférence d’Algésiras de 1906 qui acte l’isolement de l’Allemagne et de l’Autriche. À partir de 1907 il y a une pénétration française au Maroc à l’Est et à l’Ouest par Hubert Lyautey par « tâche d’huile ». On assiste de 1907 à 1912 au crépuscule de l’empire chérifien, concrétisé par la signature d’un traité de protectorat avec les Français en mars 1912, qui soulève l’indignation de la population : révolte de Fès d’avril 1912, qui provoque un millier de morts, suivi de la révolte hibiste, en mai 1912, qui occasionne plus de 2000 morts. Plusieurs pages sont consacrées à l’installation du protectorat français, où le résident général, qui relève du ministère français des Affaires étrangères, est un véritable proconsul disposant d’un pouvoir considérable et imposant sa loi au sultan.
L’auteur consacre un chapitre à traiter la colonisation du Maghreb de 1881 à 1920. Il montre qu’une économie duale a été instaurée en Algérie avant 1914, reposant sur la juxtaposition d’une agriculture de subsistance à dominante céréalière et à une agriculture européenne (notamment de la vigne) destinée au marché. Au début du XXe siècle, l’Algérie est devenue le 4e producteur mondial de vin. Cette situation crée un contraste entre la prospérité des Européens et la situation misérable de la majorité de la population algérienne. Pendant cette période, la démographie de l’Afrique du Nord progresse et l’urbanisation explose, comme à Casablanca, Alger ou Tunis. Parallèlement, la relation entre l’administration coloniale et le culte musulman illustre la mise en œuvre d’une politique coloniale d’assujettissement.
On n’entrera pas dans le détail du fonctionnement du protectorat français en Tunisie jusqu’en 1918. Disons simplement qu’une des questions qui se posent est celle de la démographie italienne, la population italienne étant prédominante au sein de la population européenne du protectorat, que la France essaie de contrer par une active politique de naturalisation. Dans la première décennie du XXe siècle, un mouvement revendicatif « Jeunes-Tunisiens » se crée, issu des classes aisées. Un climat de revendications s’accentue en 1918.
Au Maroc, qui apparaît comme un pays de Cocagne, l’action de Lyautey est emblématique de la politique coloniale française. Elle est caractérisée par une volonté de modernisation, notamment sur le plan économique, tout en continuant la « pacification », mais en affirmant le respect de l’identité des populations. Pour Lyautey, la Première Guerre mondiale représente un double défi, celui d’envoyer des hommes en France, mais aussi de tenir un Maroc loin d’être pacifié. Sur un total de 80 000 hommes, 50 000 partent pour le front et 30 000 restent sur place.
Toute autre a été la participation des Algériens à la Première Guerre mondiale, puisque 450 000 d’entre eux ont été mobilisés pour servir en France, que ce soit au front, dans l’industrie ou l’agriculture, soit 1/10e de la population totale. Dans de nombreux cas, le volontariat ne suffit pas et il faut recourir à une réquisition musclée.
La mobilisation d’un peu plus de 87 000 Tunisiens (dont 24 000 travailleurs) ne s’effectue pas dans des conditions plus faciles, une large partie de la population tentant d’échapper à la guerre. Le conflit contribue à détériorer les rapports franco-tunisiens et à alimenter les mouvements nationalistes dans les années ultérieures.
L’entre-deux-guerres voit les nationalismes monter au Maghreb
En Tunisie, la politisation progressive du nationalisme tunisien conduit à la création du Parti libéral constitutionnel (Destour), en 1920. Ce nom provient de sa revendication principale, qui est l’obtention d’une constitution. Ce parti, constitué de notables, privilégie la voie légale et rejette le recours à la force. Il est concurrencé par un mouvement communiste. Une Confédération générale du travail tunisien (CGTT) est créée en janvier 1925, assez vite réprimé. Il faut bien entendu citer la naissance du Néo-Destour (avec Habib Bourguiba) dont les membres viennent de couches sociales assez modestes, qui s’opposent à la ligne du Destour, critiquant sa passivité et l’accusant d’indulgence à l’égard du pouvoir colonial français. Pendant plusieurs années, le nouveau parti est réprimé par le résident général, Marcel Peyrouton.
En Algérie, également, un mouvement des Jeunes-Algériens est créé avant la guerre. Après la guerre l’émir Khaled (Fils d’Abd el-Kader) en devient le porte-parole. Les développements sur ce personnage singulier sont tout à fait passionnants. Toutefois, son échec est patent dès 1925. L’entre-deux-guerres voit se développer un mouvement populaire en partie encadré par le Parti communiste. L’auteur en montre les limites, l’idéologie du Parti communiste étant encore très marquée par la position des coloniaux. C’est l’Etoile nord-africaine de Messali Hadj qui choisit une stratégie de rupture en revendiquant l’indépendance de l’Algérie.
Au Maroc, l’entre-deux-guerres est celle d’une difficile conquête coloniale, notamment du fait de la résistance rifaine. Plusieurs pages sont notamment consacrées à la guerre du Rif (1921-1927).
Les développements consacrés à la crise économique des années 1930 mettent en relief ses conséquences au Maghreb. Si la crise affecte différemment les trois pays, les conséquences sociales sont désastreuses pour la population autochtone insuffisamment aidée, l’intervention de l’Etat se concentrant sur la question de l’endettement des colons.
L’auteur consacre plusieurs pages fort instructives aux espoirs mis par les nationalistes des trois pays dans le Front populaire, espoirs assez vite déçus. En particulier, en ce qui concerne l’Algérie, le projet de 1936 de Maurice Violette, ministre d’Etat du premier gouvernement Blum, ouvrant à une petite élite musulmane des droits politiques, ne convenait ni aux Français d’Algérie ni aux nationalistes, pour lesquels il s’agissait d’un « os à ronger » à la fois élitiste et assimilationniste. Conséquence : il n’est pas discuté au Parlement français, les élus européens d’Algérie faisant capituler Blum. L’auteur s’inscrit ici en faux contre une historiographie « des occasions manquées » pouvant laisser entendre que si ce plan Blum-Violette avait été appliqué, l’Algérie française aurait pu perdurer. Messali Hadj fonde le Parti du peuple algérien (PPA) en 1937. En ce qui concerne la Tunisie, même si des rencontres ont lieu sous le Front populaire avec le Néo-Destour, il y a un fossé entre les exigences politiques de ce dernier et les promesses de nature sociale du Front populaire. Après la chute du Cabinet Blum (août 1937), les espoirs des nationalistes sont éteints et la répression reprend, entraînant la radicalisation du Néo-Destour. Au Maroc, l’arrivée du résident Charles Noguès, qui réprime les nationalistes, le refus du gouvernement de recevoir ces derniers et l’agitation nationaliste ne permettant aucun progrès.
Un chapitre décrit en détail la marche du trois Etats du Maghreb vers les indépendances (1939-1962). La guerre met en sourdine les revendications nationalistes. L’Afrique du Nord, comme pendant la Première Guerre mondiale, est mobilisée pour fournir hommes et produits agricoles. L’Afrique du Nord est sous Vichy (de juin 1940 à novembre 1942) une dictature dont l’antisémitisme est un des fondements. Plusieurs pages sont consacrées à cet aspect. Un historien (Jacques Cantier) a d’ailleurs parlé de « vichysme colonial ».
Le débarquement anglo-américain de novembre 1942 constitue un tournant au Maroc : les nationalistes réclament désormais l’indépendance en janvier 1944 (Parti de l’Istiqlal, « Parti de l’Indépendance »). La Tunisie est, quant à elle, le seul pays du Maghreb occupé par l’armée allemande (jusqu’en mai 1943) et la question de la collaboration avec l’Allemagne fracture le mouvement nationaliste tunisien. Le bey (Moncef Bey) profite de la défaite française pour faire preuve de fermeté face aux autorités françaises, ce qu’il paie au retour des Français en étant destitué. En Algérie, un manifeste de Ferhat Abbas de fin 1942 constitue une rupture avec la France coloniale mais l’arrivée du général de Gaulle à Alger (mai 1943) marque la réaffirmation du statu quo colonial.
Le contexte post 1945 est celui de la montée des mouvements nationalistes et indépendantistes tous les pays soumis à la domination coloniale européenne ainsi que l’accession à l’indépendance de plusieurs pays. À partir de 1945, le mouvement indépendantiste en Afrique du Nord s’organise dans le cadre de la nouvelle Ligue arabe.
Des plans quadriennaux de modernisation et d’équipement sont mis en place en Algérie et dans les deux protectorats (qui font suite à des plans lancés par le régime de Vichy). Le Maroc connaît une croissance économique élevée (6% par an) de 1947 à 1955. A l’inverse, l’économie tunisienne connaît des difficultés après 1945, ayant été un théâtre d’opérations militaires pendant la guerre. La reconstruction et la modernisation dans les années 1950 entraîne une augmentation des impôts et des fractures sociales (entre Européens et autochtones) et géographiques (le littoral accueillant les principaux pôles économiques exportateurs). La situation de l’Algérie est mieux connue, avec des troubles importants (comme à Sétif en mai 1945) et la répression qui s’ensuit, rendant le statut colonial fragile.
Au Maghreb, les quelques réformes tentées sont à la fois tardives et inefficaces, comme en témoignent l’essai de réforme du statu quo colonial en Algérie en 1947 ou les brèves réformes du résident général du Maroc, Eirik Labonne, vite remplacé par le général Juin. La période 1952-1956 est marquée par une lutte pour les indépendances tunisienne et marocaine. Une partie du mouvement nationaliste tunisien opte pour la lutte armée en 1952 (le mouvement des fellaghas) et la violence est à son comble. Le Maroc obtient l’indépendance en mars 1956 et Habib Bourguiba est élu président en juillet 1957. Au Maroc, la déposition du sultan Mohammed ben Youssef par les Français en août 1953 entraîne le choix de la lutte armée par les nationalistes. La défaite française à Diên Biên Phu (mai 1954) et surtout, à partir de novembre 1954, la lutte de l’armée française contre le mouvement indépendantiste algérien empêchent désormais la France de disperser ses forces sur le sol marocain. Malgré les violences (notamment à Casablanca en juillet 1955) l’indépendance du Maroc est proclamée (mars 1956). On passera sur la guerre d’Algérie, décrite en détail par l’auteur, conclue comme on sait.
Construction de modèles nationaux depuis les indépendances et conséquences de la mondialisation
L’auteur consacre plusieurs chapitres qui s’étendent du lendemain des indépendances aux printemps arabes.
Les années 1960 correspondent à la quête d’une position internationale par les Etats du Maghreb. L’Algérie, le Maroc et la Tunisie décident de rejoindre les rangs des pays non-alignés, qui regroupent depuis 1947 la majorité des nations afro-asiatiques. L’Algérie, en particulier, joue un rôle actif dans la mobilisation des pays du tiers-monde afin de soutenir les luttes de libération à travers le monde. Plusieurs organisations palestiniennes, par exemple, sont basées à Alger. Dans les années 1960, les dirigeants maghrébins épousent largement une vision panafricaine. Cependant, en dépit d’une rhétorique panarabe, l’unité peine à se concrétiser et l’histoire des sommets arabes est marquée par une série d’échecs et de renoncements. Plus particulièrement, l’unité maghrébine n’a pas tellement avancé, le processus d’intégration maghrébine étant à la fois difficile et limité.
De plus, pour tenter de remédier au sous-développement économique qu’ils connaissent, les États du Maghreb visent à trouver de nouveaux partenaires économiques à l’échelle mondiale. En ce qui concerne les relations avec la France, la période post-indépendance n’a pas immédiatement laissé place à des relations bilatérales apaisées, notamment entre l’Algérie et la France, ce qu’on peut aisément constater encore aujourd’hui.
S’agissant de la question du « non-alignement », l’Algérie a entretenu après 1962 des relations étroites avec l’URSS. Parallèlement, le Maroc et la Tunisie sont restés assez proches de l’Occident.
L’auteur consacre des pages intéressantes aux sociétés du Maghreb après les indépendances, traitant à la fois de l’exil des juifs et des Européens, de la croissance démographique exponentielle des sociétés concernées, des politiques familiales conduites, ainsi que de l’évolution des familles et des sociétés. Il met en avant une scolarisation massive et la généralisation et la promotion de l’usage de l’arabe dans le système éducatif par exemple.
Les régimes maghrébins post-indépendance jusqu’à la fin des années 80 semblent osciller entre autoritarisme et nationalisme. L’auteur décrit le Maroc des monarques alaouites, successivement Mohammed V et Hassan II. Pendant le règne de Mohammed V, le pays jette les bases d’institutions nationales. Il est intéressant de voir il y a une lutte d’influence forte entre le palais Royal et le parti de l’Istiqlal. Cette lutte aboutit à la défaite de l’Istiqlal. Sous Hassan II, la monarchie règne désormais sans partage (1961-1991). Les pages consacrées au règne de Hassan II sont passionnantes, avec notamment la marche verte de 1973 et la crise économique des années 1980.
Bien différente est l’évolution de la Tunisie avec le régime autoritaire de Bourguiba (1959-1987). La monarchie est rapidement supprimée et la République tunisienne naît. La présidence de Bourguiba s’attache à édifier un État moderne et à établir une forme de laïcité spécifique au pays. L’auteur s’attarde sur la crise de Bizerte en 1961-1963 , qui oppose La Tunisie à la France et sur le contexte économique difficile que connaît la Tunisie dès la fin des années 1970. S’agissant de l’Algérie, la période post-indépendance est marquée par l’instabilité et le chaos, période à laquelle succède entre 1965 et 1978 la dictature de Houari Boumédiène. La présidence de Chadli Bendjedid (1979-1992), en revanche, est celle d’une période de relative ouverture, même si l’Algérie est confrontée pendant cette présidence à une grave crise économique.
L’auteur consacre d’importants développements aux différentes crises et mutations des États et des sociétés maghrébines de 1980 à 2010. Il montre que, du fait de la fragilité et de la dépendance persistantes de leurs économies, les pays du Maghreb rencontrent des difficultés à s’affirmer en tant que puissances, même s’ils se sont davantage ouverts à l’international à partir de la fin du XXe siècle. Les économies des États du Maghreb restent étroitement interconnectées à l’Europe, même si les États du Golfe apparaissent comme des partenaires économiques émergents. L’auteur traite des changements structurels importants qu’ont entraîné les crises économiques successives (diminution de la fécondité, meilleure accessibilité aux soins, massification de l’enseignement, essor de la télévision et de la téléphonie…). Bien entendu, les flux migratoires sont analysés, du fait de l’intensification de l’immigration dans les décennies 1960 et 1970, en particulier en Europe, créant ainsi des diasporas. Majid Embarech n’oublie pas de citer les flux d’immigration au Maghreb, qui proviennent essentiellement d’Afrique subsaharienne, ce qui n’est pas un phénomène nouveau puisqu’il date de plusieurs siècles, mais il s’est intensifié depuis quelques décennies. Des pages sont consacrées à l’islam, avec une promotion et un encadrement de l’islam par l’État. Ainsi, par exemple, les États ont pris en charge la gestion de l’organisation du pèlerinage à la Mecque et ont mis en place des politiques de construction de mosquées et de salles de prière. L’utilisation de la religion se manifeste dans l’espace public pour sanctionner les comportements déviants. Toutefois, il faut signaler une différence entre la Tunisie, d’une part, et l’Algérie et le Maroc, d’autre part, ces derniers établissant l’islam comme religion officielle.
Un chapitre très intéressant est consacré à la « décennie noire » en Algérie (grosso modo les années 1990), c’est-à-dire à la guerre civile, avec sa genèse, ses développements et un bilan chiffré des victimes difficile à établir, puisque l’auteur donne une fourchette entre 60 000 et 300 000 décès.
L’analyse des années 1990 à 2011 est précieuse et passionnante à la fois. La période est marquée au Maroc par la transition entre le règne de Hassan II et celui de Mohamed VII, avec notamment les problématiques de la question des droits de l’homme, de la montée de l’islamisme et des difficultés économiques (à partir du milieu des années 1990). La politique d’ouverture économique de Mohammed VI est limitée par les pesanteurs administratives, la corruption et l’opacité du fonctionnement de l’économie. Pour ce qui est de la Tunisie, la période Ben Ali (1987-2011) est scrutée par l’auteur, qui montre combien ce dernier a fait naître des espoirs, avec une certaine ouverture politique pendant les 2 premières années (1987-1989). Il s’oriente assez vite vers la lutte contre l’opposition islamique représentée par le parti Ennahdha. À partir de 1994, la nature dictatoriale du régime apparaît en lumière. Les passages consacrés à la famille de la deuxième épouse du chef de l’État, Leïla Trabelsi, sont sans appel : l’auteur écrit que « la voracité insatiable du camp Trabelsi est devenue une des caractéristiques du régime », créant une pression importante sur l’économie tunisienne, « aux mains d’un système clanique et prévaricateur ». Pour l’Algérie des années 2000, il s’agit de tourner la page de la « décennie noire », avec l’accession d’Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la République (1999). Le gouvernement choisit l’oubli, avec des lois d’amnistie et de réconciliation nationale, qui profitent aussi bien aux groupes islamistes terroristes qu’aux forces de sécurité algérienne.
Les Printemps arabes de 2011
L’ouvrage est consacré aux Printemps arabes de 2011, qui ont marqué un tournant non seulement dans l’histoire des pays du Maghreb, mais également dans d’autres régions du monde arabe (Egypte, Syrie, Yémen).
En Tunisie, la « révolution de Jasmin » aboutit au renversement président Ben Ali et à l’accès au pouvoir du parti politique islamiste Ennahdha. Ce parti a privilégié une approche pragmatique, respectueuse de la pluralité politique mais, parallèlement, les revendications de salafistes radicaux se sont accrues dans l’espace public, tandis que la situation économique et financière s’aggravait. Si Ennahdha perd le pouvoir après 2013, le parti est intégré au gouvernement du président Beji Caïd Essebsi. Avec la mort de ce dernier en 2019 et la présidence de Kaïs Saïed, l’autoritarisme refait surface : le nouveau président cherche aussitôt augmenter ses prérogatives (contrairement aux règles de la constitution de 2014), au détriment de ses chefs de gouvernement. Malgré les condamnations des pays occidentaux alliés de la Tunisie, le réalisme politique fait que ces derniers ont fini par institutionnaliser leur relation avec le nouveau pouvoir.
Les mouvements de contestation en Tunisie (mais aussi en Égypte) se sont fait ressentir au Maroc, conduisant à voir émerger des revendications politiques inédites, en particulier avec le mouvement du 20 février (2011). Ces mouvements de revendications entraînent un certain nombre de réformes, en particulier économiques mais aussi constitutionnelles de la part du roi Mohamed VI. Toutefois, le système politique reste en grande partie inchangé, avec un système sécuritaire toujours important. Si la modernisation économique est indéniable, le capitalisme marocain reste un capitalisme rentier et de connivence.
L’Algérie est qualifiée par l’auteur comme » anesthésiée ». Il n’y a pas de « printemps algérien », ce qu’on peut expliquer par la fragmentation des forces politiques et sociales du pays et aussi par celle du paysage syndical, empêchant la constitution d’une force d’opposition unifiée. Les mandats présidentiels de Abdelaziz Bouteflika (1999-2019) ont instauré progressivement une gouvernance marquée par le népotisme et le clientélisme au profit du plan familial présidentiel. On se souvient que l’annonce en février 2019 de l’intention du président de briguer un cinquième mandat avait suscité une indignation et un sentiment de honte nationale, et provoqué le Hirak (« mouvement ») puis l’accès à la présidence d’Abdelmajid Tebboune. Majid Embarech estime que la présidence de ce dernier est surtout marquée par la poursuite des pratiques autoritaires de gouvernement.
Au total, cet ouvrage apparaît comme extrêmement intéressant et documenté. Il est également nuancé dans ses propos et ses jugements (ce qui n’empêche pas la franchise). Des cartes, une chronologie, un lexique et une abondante bibliographie complètent ce livre dont on ne saurait que recommander la lecture pour une meilleure compréhension du Maghreb contemporain.


