Éditions Archéologie Nouvelle, 2013
L’apparition et la diffusion de la monnaie constituent un des signes marquants de l’essor des civilisations antiques. Or, l’irruption et l’adoption des espèces monétaires au sein de l’espace gaulois demeure une thématique encore méconnue qui souffre d’un déficit de publications accessibles aux non-initiés. Directeur de recherches au CNRS, Georges Depeyrot est le spécialiste français de référence des monnayages celtiques. Dans ce livre agrémenté par une splendide iconographie, il présente le premier volet, centré sur les monnaies d’or, d’une étude sur la numismatique gauloise qui vient à point remédier à ce besoin de vulgarisation historiographique.

Ce premier volume met l’accent sur les origines et l’évolution de la monétarisation de la Gaule. L’apparition de la monnaie y a une double provenance : les statères d’or à l’effigie de Philippe II de Macédoine, abondamment distribués pour solder les mercenaires celtes enrôlés dans la conquête de la Grèce, et plus marginalement, par imprégnation de voisinage, les monnaies en argent émises par les colonies grecques implantées sur les rives de la Méditerranée, comme les drachmes de Rosas, Ampurias et Massilia. Reproduites par les graveurs gaulois, ces pièces (en particulier les frappes d’or) ont d’abord eu une valeur cultuelle et symbolique avant de s’imposer, à partir de la fin du IIIe siècle avant notre ère, comme moyen de paiement des échanges. La frappe d’espèces divisionnaires (notamment les fameux «potins» en alliage de cuivre et de plomb) est le signe décisif de l’entrée des peuples gaulois dans l’économie monétaire.

Les ateliers monétaires gaulois s’affranchissent rapidement de l’imitation servile des types monétaires gréco-romains. L’appropriation artistique des types originels par les graveurs gaulois produit une large réinterprétation des figures faciales des monnaies. Les logiques de déformation créatrice qui en résultent répondent à des symboliques identitaires et mythologiques locales dont les clés d’analyse, effacées avec la culture et les croyances celtes, nous échappent. Dans le glissement de la reproduction à la déconstruction des figures, s’exprime une alchimie entre art et identité dont la sémiologie est perdue, mais dont on peut malgré tout discerner les logiques, les évolutions et le cheminement vers l’abstraction. L’étrangeté de certaines des effigies monétaires gauloises ainsi créées fascina du reste les milieux cubistes et surréalistes.

De fait, l’extrapolation par les graveurs gaulois des bustes représentés sur les drachmes de Rosas témoigne à la fois de variations typologiques régionales et d’options artistiques de plus en plus affirmées. L’exemple des statères en or de Philippe II est particulièrement probant. Le buste frappé sur leur avers évolue vers une stylisation de plus en plus accusée. La transition est encore plus spectaculaire pour la figure qui en orne le revers. Elle représente un bige, dont la physionomie familière à la société grecque est en revanche sans résonance dans la culture celte. Les reproductions émises en Gaule s’émancipent progressivement de ce prototype hellénique pour élaborer de libres interprétations de plus en plus éloignées de l’original. Des symboles complémentaires sont introduits (lyre, triskèle, bouclier gaulois, etc). Le char est effacé ou réduit à une unique roue, l’attelage remplacé par un cheval de profil, l’aurige devient un «homme volant» au dessus du cheval, jusqu’à ce que ne subsiste plus finalement qu’un cheval solitaire «ivre de liberté» entouré de symboles gaulois. Signe de la puissance du peuple arverne au sein de la Gaule indépendante, ses ateliers de monnayage frappent des espèces en or dérivées du statère macédonien jusqu’à la chute de Vercingétorix, dont le nom est inscrit sur les ultimes émissions monétaires pré-romaines.

Le texte très didactique de Georges Depeyrot est accessible à tous les lecteurs, qu’ils soient instruits ou non des secrets de la numismatique. La mise en contexte historique initiale offre une mise au point exemplaire de clarté. La matière relativement technique de l’exposé numismatique qui s’ensuit s’appuie sur le régal visuel des nombreuses photographies de monnaies patiemment collectées par Frédéric Lontcho. Abondante et superbe, cette iconographie illustre de façon aussi fine qu’agréable le descriptif détaillé des monnayages et des variantes entre les émissions, dont se dégage une typologie précise des principales monnaies d’or et de leurs variations de style et de symbolique selon les frappes et les peuples. Judicieux complément, la circulation géographique des pièces (déduite des trouvailles archéologiques) est systématiquement visualisée par des cartes de diffusion des différents types monétairesPetite malfaçon ponctuelle, la même carte de diffusion est répétée sous deux intitulés distincts (p.131-132).. En définitive, ce bel ouvrage combinant synthèse historique et catalogue numismatique constitue un modèle de vulgarisation rigoureuse particulièrement attrayant, qui devrait combler tout autant les passionnés d’histoire gauloise que le public averti et exigeant des numismates.

© Guillaume Lévêque