Interroger un concept issu des contextes coloniaux et décoloniaux de l’histoire contemporaine dans le cadre des espaces marqués par la présence normande et/ou norroise durant le premier moyen-âge, tel était l’enjeu du colloque de Cerisy (5 – 9 octobre 2022) dont le présent volume constitue les actes.
Les douze articles rédigés par des chercheurs britanniques, français et italien s’inscrivent dans un contexte géographique large s’étendant de l’Angleterre à l’Ifriqiya (Tunisie) en passant par l’Italie et la Normandie. Ils ne concernent pas que les « Normands » à proprement parler, puisqu’ils s’intéressent aussi en partie aux interactions entre les Scandinaves et les Anglo-saxons ainsi que les Francs . Les cas étudiés s’étendent du IXe au XIIIe siècle. Ils rendent compte de contextes variés : conquête brutale de l’Angleterre en 1066 , « infiltration » progressive dans le mezzogiorno italien ou occupation plus « légère » en Afrique du nord avec une présence normande nettement moins marquée y compris dans l’administration.
La situation varie aussi selon l’importance ante-conquête de l’appareil administratif. Dans un contexte où l’État disposait d’une administration plus développée (espaces byzantins et musulmans) on assiste à une tendance des conquérants à se couler dans ce moule au contraire d’autres espaces où ils se font plus dis rupteurs.
Interroger d’autres champs historiographiques ?
Les auteurs ont pour ambition de décrypter les processus, les hommes et les moyens qui permettent de passer de l’état de guerre de conquête à celui de paix et de concorde.
Pour cela, ils n’hésitent pas à interroger des notions utilisées dans d’autres contextes historiographiques. En effet, la « pacification » est un concept qu’on a bien plus l’habitude de voir utilisé lorsqu’on s’intéresse aux conquêtes coloniales du XIXe siècle. Il a notamment été théorisé par Gallieni (1849-1916) dans le cadre de la conquête de Madagascar . Il est également utilisé dans le cadre de la contre-insurrection, dans un contexte décolonial (Guerre d’Algérie).
La pacification est un ensemble de pratiques contemporaines : répression violente, appropriation concrète et symbolique du territoire, recherche du consentement ou au moins de la sujétion, apaisement par la « conquête des cœurs et des esprits », etc. Pacifier, c’est finalement ramener la paix mais aussi achever la soumission voire obtenir l’adhésion.
Est-il pertinent d’envisager des parallèles médiévaux ? Employer le terme »pacification » dans le contexte des « mondes normands » n’est-il pas anachronique ?
Et surtout le mot recouvre-t-il mes mêmes significations ?
Le terme est en effet d’emploi délicat.
Au moyen-âge la paix est considérée comme étant, plus qu’une « non-guerre », un état d’«entente et de concorde [impliquant] l’application d’un droit reconnu par tous ».
La pacification médiévale implique le développement d’autres interactions que celles de contextes plus récents. C’est le cas des liens de parenté et d’amitié et de l’importance des dons qui permettent d’entretenir ces réseaux. En outre, Il existe un risque de mauvaise interprétation de certains termes médiévaux, tels que mission, colonisation, à l’aune de leur signification moderne ou contemporaine.
Malgré ces limites, auxquelles on peut adjoindre l’énorme différence de corpus documentaire entre les époques, il semble légitime d’utiliser la pacification comme une clé de lecture des situations post-conquête dans les mondes normands médiévaux.
Ultra violence
Lors des conquêtes du Tonkin (1883-1891) et de Madagascar (1881-1897) les Français procèdent de manière extrêmement violente pour annihiler toute velléité de résistance et ne plus avoir ensuite à déployer beaucoup de troupes pour contrôler le pays.
On peut parler ici de guerre psychologique
Des parallèles normands sont envisageables comme la « dévastation du Nord » par Guillaume le Conquérant face aux révoltes anglo-saxonnes (1069-1070).
Dans le cas de la principauté de Capoue, en Campanie, les Normands traitent les vaincus de manière différente selon leur statut et les circonstances. La répression est féroce contre certains puissants comtes autochtones qui perdent leurs terres.
En Ifriqiya aussi la sévérité du sort des populations soumises par les Hauteville est inversement proportionnel à l’attitude opposée. En cas de résistance, c’est l’esclavage qui attend les vaincus.
Contrôler le territoire
Tenir le pays nécessite un contrôle militaire, foncier et humain.
Lors de la conquête de l’Angleterre, les Normands s’appuient sur la construction d’un réseau de mottes castrales. Il en est de même, dans un premier temps, en Italie méridionale. Au XIIIe siècle, Philippe II consolide également sa maîtrise de la Normandie par un programme de construction de « grosses tours rondes » réparties dans certaines villes clés.
L’infiltration des Normands en Italie s’appuie également sur l’imposition de la seigneurie. Les auteurs insistent néanmoins sur le fait que cette mise en place se fait de manière variable en fonction de structures antérieures qui imposent leur marque : l’Italie des Byzantins n’est pas celle des Lombards ou la Sicile musulmane. Cette mise en place s’accompagne d’une restructuration plus ou moins importante de la propriété. Si en Angleterre, les expropriations en faveur des conquérants sont massives et assez systématiques, à Gaète et à Naples, l’aristocratie lombarde intègre le nouveau système seigneurial. Néanmoins, en Calabre cette transformation s’accompagne du démantèlement des grandes propriétés ecclésiastiques et dans les Pouilles de l’expropriation de petits propriétaires qui deviennent des dépendants sur leurs anciennes terres. De même, dans la Normandie post 1204, si les terres des seigneurs qui refusent de se soumettre au roi de France sont systématiquement confisquées, la majorité de l’aristocratie normande est restée en place.
Le maillage du territoire par la présence humaine joue aussi son rôle. Bastien Michel développe l’exemple d’ Odon de Conteville qui contrôle le sud de l’Angleterre grâce à un réseau structuré autour des liens de dépendance, de patronage, d’amitié et de voisinage qui le lient à une importante troupe d’obligés venus du continent. Les hommes d’Odon contrôlent les châteaux, les charges de shériff et entretiennent d’importantes relations avec le clergé local. Cette linocratie s’appuie également sur les déplacements entre les multiples centres de pouvoir (cour princière, seigneuriales, cour du shire ou du hundred). L’auteur y voit une analogie avec les empires cinétiques, notamment ceux des grandes plaines américaines.
L’usage de la loi pour pacifier
La législation est aussi utilisée pour faire jouer les deux volets de la pacification dans leur acceptation contemporaine. Elle est en effet un outil de répression. Dans le sud de l’Italie c’est sur la loi des Lombards que les conquérants s’appuient pour déposséder les grands aristocrates hostiles à leur domination. Les Normands font ainsi usage du droit local pour asseoir leur domination. C’est aussi un moyen, du fait de leur infériorité numérique, de se couler dans la société autochtone.
Graham A. Loud relève des cas de brouillage des distinction juridiques du fait de mariages mixtes. De telles situations accroissent, du fait des alliances, l’acceptation de la domination par la fusion relative des aristocratie. Au pont qu’un lombard puisse ainsi être amené à hériter la terre d’un Normand.
De même, en Ifriqiya le système judiciaire antérieur est maintenu.
La capacité de légiférer permet aussi de légitimer le nouveau pouvoir. C’est ainsi le cas de Rollon, nouveau comte de Rouen à partir de 911. Ici la loi est mise au service de la concorde et de la réconciliation. Pierre Bauduin évoque aussi le cas de Cnut le grand (1016) qui produit un texte de loi dans un but d’apaisement, récompense ses partisans les plus puissants mais réprime les plus compromis dans les violences.
Les impôts et la monnaie
Cnut renvoi aussi chez elles le gros des troupes scandinaves. Il finance cette mesure par la levée d’une lourde taxation.
En contextes moderne et contemporain l’imposition de la monnaie du conquérant est un outil de soumission et de prélèvement de l’impôt, autre marque de sujétion.
On retrouve les mêmes logiques à l’œuvre dans les « mondes normands ».
Dans l’Angleterre « viking », les conquérants adoptent la monnaie, inconnue d’eux auparavant, comme moyen de lever l’impôt.
En Afrique, les Hauteville utilisent la frappe monétaire comme matérialisation de la prise de pouvoir sur certaines villes tunisiennes. Ils conservent par ailleurs les règles fiscales antérieures en les inversant. Désormais la dhimma et le prélèvement de la capitation ne pèsent plus sur les Chrétiens mais touchent les Musulmans ; mesure vexatoire symbolisant l’infériorité religieuse et donc la réalité de la conquête.
Après la conquête du duché de Normandie par Philippe Auguste (1204), le remplacement du denier angevin par le denier tournoi est une autre façon de signifier aux Normands qu’ils ont changé de maître.
La participation des vaincus à l’ordre nouveau
Après 1204, il y eut très peu de résistance au nouveau régime et les Normands se mirent à son service. En effet, les conquérants établissent aussi la paix via le ralliement des agents qui servaient antérieurement l’État.
C’est en premier lieu le cas des guerriers. Que ce soit dans les contextes anglo-saxons du Xe siècle, dans l’Angleterre post-conquête normande ou en Italie méridionale voire en Tunisie, des indigènes choisissent de servir par les armes les nouveaux maîtres du pays. En Angleterre, Ryan Lavelle relève la présence « presque banale » d’Anglais dans la répression des insurrections post-conquête. Ces hommes avaient besoin de nouveaux seigneurs et ils surent se rendre utiles. Ils surent aussi tirer profit de l’ordre nouveau, tels ces lombards nombreux parmi les chevaliers des principautés normandes méridionales. Les propriétaires terriens lombards s’intègrent également facilement dans la nouvelle classe dirigeante en intégrant l’ordre seigneurial et en contribuant à la gestion de l’administration. L’administration des territoires à pacifier est en effet également partiellement l’affaire de « locaux ». Ainsi en Ifriqiya, les Hauteville délèguent le pouvoir à des émirs régionaux qui disposent d’une large autonomie de pouvoir.
Communiquer pour légitimer et pacifier
Outre les écrits largement postérieurs à la conquête destinés à la légitimer, comme ceux produits en faveur de Rollon et de ses descendants en Normandie, ou, à rebours, lors de la prise de la Normandie par Philippe Auguste, on peut déceler de véritables pratiques de justification et d’apaisement qu’on qualifierait aujourd’hui de politique de communication.
Certains de ces procédés visent à présenter les conquérants comme de légitimes successeurs de ceux qu’ils ont dépossédés.
En Italie, les Drengot produisent des sceaux de cire pour leur chancellerie qui se réapproprient des figures et des pratiques des dynasties ante-conquête. Il s’agit ici d’une politique volontaire pour s’ancrer dans la tradition sigillographique des Lombards.
Nous avons déjà évoqué l’usage de la législation par Knut le Grand face au ressentiment lié aux violences exercées par ses serviteurs. Le pénitentiel d’Ermenfroi de Sion1 semble selon certains auteurs, relever de la même démarche. Il établit la liste des pénitences à accomplir par les guerriers normands impliqués dans l’extrême violence de la conquête et principalement de la bataille d’Hastings. Il y aurait là une volonté de montrer la légitimité du pouvoir de Guillaume et sa volonté de contrôler la violence de ses troupes. Ce serait, selon une expression forgée dans le cadre des conquêtes coloniales françaises du XIXème et reprise par l’historien Michel de Bouard (1909-1989) une opération de « conquête des cœurs ». Elle correspondrait à la courte période qui suit le couronnement de Guillaume au cours de laquelle il cherche à réconcilier les deux peuples, Normands et anglo-saxons. Michael Lewis propose d’inscrire la création de la Tapisserie de Bayeux dans la même dynamique. Odon de Conteville, l’instigateur de la tapisserie, l’aurait conçu comme un outil itinérant destiné à être montré dans ses domaines du sud de l’Angleterre. Dans cette perspective, l’œuvre est présentée comme une narration relativement équilibrée de la conquête qui n’est pas si défavorable à Harold et aux Saxons qu’on le dit souvent. Il s’agirait donc de « pacifier les Anglais » par le récit.
Qui pacifie l’autre ?
Pour les populations soumises, pacifier l’autre signifie faire en sorte que le conquérant devienne moins violent. Ce processus passe notamment par le développement de liens interpersonnels entre vainqueurs et vaincus par le biais des mariages. Les conquérants s’appuient aussi sur l’Église, ses réseaux de pouvoir et son idéal de paix pour asseoir leur domination. L’Église est d’autant plus un puissant moteur d’apaisement de la conflictualité que dans la plupart des cas étudiés tous les protagonistes sont chrétiens. Dans le cas inverse, on assiste en Europe à une acculturation des nouveaux maîtres du pays. Ainsi la conquête de la Normandie au Xe siècle se traduit elle aussi par une conversion et une adoption du mode de vie franc par les anciens vikings.
La table ronde qui conclue le colloque est l’occasion de confronter les points de vue d’historiens spécialistes de diverses périodes historiques avec les réflexions issues des interventions des historiens spécialistes des mondes normands médiévaux. C’est l’occasion de tester la pertinence de concepts nés dans des contextes historiographiques différents tels que le middle ground , les empires cinétiques ou l’agency.
On ressort de la lecture de cet ouvrage convaincu du bien fondé et de la fécondité de la grille d’analyse proposée par les organisateurs du colloque. A rebours, cela démontre à quel point le cloisonnement des périodes historiques peut nous priver de bien des richesses.
1Texte sans doute produit en 1066 et confirmé par le pape en 1070. Son attribution à Hermanfroi de Sion, légat pontifical pour l’Angleterre en 1062 puis de 1070 à 1071 , est très discutée voire totalement contestée.



