Dans l’ouvrage La République des girouettes1789—1815 et au-delà – Une anomalie politique : la France de l’extrême-centre, l’auteur nous relate l’histoire de l’extrême-centre français depuis 1789, jusqu’à nos jours, le qualifiant de girouette. Paraphrasant Spinozza, Pierre SernaPierre Serna est professeur des universités à Paris-1 et Panthéon-Sorbonne. Il est encore membre de l’Institut d’histoire de la Révolution française, qu’il a dirigé de 2008 à 2015, avant son intégration dans l’Institut d’histoire moderne et contemporaine (IHMC). Il est notamment l’auteur de L’Extrême centre ou le poison français : 1789-2019 (éditions Champ Vallon, 2019), Croiser le fer, Pascal Brioist, Hervé Drevillon, Pierre Serna, Champ Vallon, Contre les fascismes – Zeev Sternhell, un historien engagé, Collectif, Pierre Serna (dir.), Gallimard, Folio Histoire, 2025ou bien encore de La Révolution oubliée. Orléans, 1789-1820 (CNRS éditions, 2024).[/footnote] considère que ce n’est pas la girouette qui tourne, mais le vent, à l’instar des « caméléons » modérés et des opportunistes, qui polarisent le centre du jeu politique, au gré de changements de régime et de leurs jeux d’alliances et de trahisons.

Pierre Serna nous propose ici une œuvre au croisement de l’histoire politique, sociale et culturelle de ce centre politique longtemps qualifié de « marais ». L’historien entend ici établir une généalogie des centres, afin de leur donner une identité propre, à l’exemple des droites et des gauches, étudiées depuis bien plus longtemps.

L’auteur soutient ici une thèse qui va à rebours de la stigmatisation de ces « girouettes », bien souvent considérées comme des traîtres ou des opportunistes. Pierre Serna considère ces derniers comme des « techniciens » capables d’assurer la continuité de l’État, au-delà des clivages idéologiques et des combats politiques. Il rejoint en cela Bonaparte, qui lui-même, se présentait au centre de l’échiquier politique, refusant aussi bien les « talons rouges » de l’aristocratie et que le « bonnet rouge » des jacobins.

L’ouvrage s’ouvre sur la période 1814-1816, où les bouleversements politiques se succèdent, à un rythme effréné, depuis l’abdication de Napoléon au retour de Louis XVIII sur le trône des Bourbons, en passant par les Cent‑Jours, avant la seconde Restauration. Cette succession d’évènements qui conduit à l’instauration de nouveaux régimes, aussi dissemblables qu’antagonistes, oblige les élites politiques à multiples serments, renoncements et ralliements.

L’auteur remonte à la genèse de ce girouettisme, qu’il établit au moment de la Révolution, et qu’il fait courir sous le Directoire, puis l’Empire, où ce « centre » modéré s’installe et prend encrage dans notre paysage politique.

Serna évoque le Dictionnaire des girouettes, paru en 1815, lequel définit comme girouette les hommes qui ont successivement servi la monarchie, l’Empire puis la Restauration. Nonobstant, Serna tempère cette définition en écrivant que ces mêmes personnels politiques assurent une continuité de l’administration et du gouvernement, malgré les aléas institutionnels.

Allant à rebours de nombreux historiens contemporanéistes, Serna voit dans Thermidore et le Directoire, le ferment d’une « République recentrée ». Selon lui, ce recentrage passe inéluctablement par l’intégration d’anciens adversaires au nouveau pouvoir, à une pratique du pouvoir apaisée, où le compromis a supplanté la logique de la guerre civile.

Contre toute attente — sous le Consulat, puis sous l’Empire — Napoléon Bonaparte apparaît comme le pivot de ce centre, voire de cet « extrême-centre » politique. En effet, il est le seul capable de polariser sur sa personne, d’anciens royalistes, aussi bien que des révolutionnaires modérés. La formule « ni talons rouges ni bonnet rouge » synthétise parfaitement cette volonté de dépasser les clivages hérités de 1789, pour installer un régime qui prétend incarner la nation tout entière.

Pour ce faire, Serna démontre que les « girouettes » deviennent alors indispensables au fonctionnement du régime : hauts fonctionnaires, magistrats, officiers et notables constituent alors l’ossature d’un État qui survivra aux changements de régime successifs des XIXe et XXsiècles. L’auteur laisse entendre ici que le girouettisme et l’extrême-centre ont conduit à la professionnalisation du personnel politique français.

Au-delà de la réalité politique, Pierre Serna analyse ce phénomène des girouettes sous la plume d’auteurs comme Balzac, Stendhal, ou bien encore Quinet, qui dans leurs mémoires, romans et autres biographies romancées dessinent la girouette sous des traits peu reluisants, les réduisant à des traîtres obsédés par la carrière, quel que soit le régime qu’ils servent. La presse satirique quant à elle caricature ces « girouettes » dans les colonnes du Nain Jaune et du Nain Vert, dénonçant les volte-face politiques de ces derniers.

L’auteur soutient que la girouette n’est pas qu’un épiphénomène historique, mais plutôt le révélateur de la construction d’un État moderne fondé sur un exécutif fort et sur un personnel politico-administratif qui a su se professionnaliser, capable de servir les régimes auxquels ils survivent.

Pierre Serna clôt cet ouvrage — à la lecture exigeante, difficile à assimiler pour un lecteur profane — en affirmant que la « girouette » demeure une figure actuelle et prégnante de notre vie politique. En effet, force est de constater qu’à défaut d’être une anomalie historique et institutionnelle, le centre se présente comme une force raisonnable, capable de résister aux outrances et violences de forces politiques antagonistes, voire extrémistes.