À l’entrée du musée de la Résistance de Vassieux-en-Vercors, dans la Drôme, une grande fresque accueille les visiteurs. Ils peuvent y contempler les multiples visages de celles et ceux qui se sont dressés face à l’occupant allemand dans le maquis du Vercors. Des hommes, des femmes, des militaires, des paysans, des Français, des Africains. Quatre-vingts ans après cette page héroïque de la Résistance en France, un ouvrage restitue leurs noms à ces combattants anonymes. Sur plus de 1 000 pages, les identités et parcours de près de 5 800 maquisards sont retracés.
Auteur de ce monumental Maquisards du Vercors – Dictionnaire biographique, Maurice Bleicher s’est donné pour mission de dresser un inventaire aussi complet que possible des personnes ayant appartenu à ce maquis décimé à l’été 1944 par l’armée allemande. « J’ai commencé à travailler en 2012 sur l’historique de deux unités du maquis du Vercors, c’est-à-dire à peu près 500 hommes » raconte[i] le président délégué de l’Association nationale des pionniers et combattants volontaires du maquis du Vercors, familles et amis. « Ensuite, c’est la curiosité qui m’a poussé à continuer. Je me suis demandé : ‘Qui étaient les autres ? Qu’avaient-ils fait ? D’où venaient-ils ?’ »
Dix ans de travail pour constituer un exceptionnel fichier
Fils de maquisard, Maurice Bleicher a ainsi entamé un long et patient travail de documentation. Pendant dix ans, il a établi nom après nom la liste de ceux qui ont rejoint ce maquis formé dès la fin de l’année 1942 dans ce vaste massif des Préalpes de 1000 mètres d’altitude moyenne, qui s’étend sur la Drôme dans sa partie sud (autour de La Chapelle-en-Vercors), et sur l’Isère dans sa partie nord ( autour de Villard-de-Lans). Pour établir cette liste, il a inventorié et analysé des documents établis durant la guerre. « Lorsque le maquis du Vercors a été mobilisé le 9 juin 1944 suite au débarquement en Normandie, les effectifs sont passés de 400 à 4 000 personnes. Le maquis va alors se militariser. L’état-major (de la Résistance) a eu alors besoin de connaitre le nombre exact d’hommes pour les équiper, les armer, les nourrir, les répartir en unité et leur donner des missions. Un fichier a donc été constitué », constate-t-il. « Ce fichier est aujourd’hui conservé par mon association. Il a été enrichi au fur et à mesure par des courriers, des demandes d’attestations, des décorations, mais je me suis aperçu qu’il est très lacunaire. Il manque ceux qui n’ont plus donné signe de vie après la guerre, ou ceux qui ont fait un passage dans le maquis entre 1943 et 1944, avant la mobilisation », explique l’auteur du dictionnaire.
Pour compléter au maximum ces fiches, Maurice Bleicher a donc consulté d’autres sources aux Archives nationales, au Service historique de la Défense à Vincennes, aux Archives départementales (Drôme, Isère, Rhône), municipales, muséales, associatives ou encore au sein des familles. Maurice Bleicher précise dans son avant-propos, qu’il a consulté 45 000 pages d’archives. « Pour certains j’ai une ligne et pour d’autres j’ai trois pages. Il y avait aussi parfois des doublons pour des gens qui étaient mentionnés à la fois sous leur vrai nom et sous un pseudo ». On trouve en fin d’ouvrage une table de concordance des pseudonymes et des noms patronymiques.
Faire connaître tous les maquisards sans distinction
« Pour les gens qui s’intéressent au maquis, il y a des figures bien connues, mais l’idée est de faire connaître les maquisards sans distinction. C’est un classement alphabétique. » Même s’il ne fait pas de différence entre les combattants, le dictionnaire biographique permet d’établir certaines données statistiques et sociologiques. Sur les près de 5 800 maquisards (de Didier Aazon, Parisien de 21 ans, à David Zweig, Polonais de 43 ans), une centaine sont des femmes. Des résistantes armées, mais aussi des infirmières ou des hôtelières et des restauratrices qui ont apporté un soutien régulier en soignant, hébergeant ou nourrissant les membres du maquis. Ces combattants sont natifs de 89 départements français, mais aussi de 33 pays étrangers, ainsi que de 13 colonies. « On compte 30 Nord-Africains et 52 Subsahariens », détaille Maurice Bleicher. « Cela a été spécifiquement compliqué de bien les identifier, essentiellement pour des problématiques d’orthographe. Leurs noms apparaissent dans le fichier d’origine, mais ils ont été retranscrits de façon phonétique. »
Maurice Bleicher a pu mettre la main sur 2 000 portraits de maquisards du Vercors, mais pour les tirailleurs africains, la mission s’est révélée impossible : « Il y a quelques photos de groupes, mais elles ne sont pas légendées. On ne peut pas les identifier formellement. » Même si leurs visages demeurent inconnus, le maquis du Vercors ne les a jamais oubliés. Une plaque leur rend notamment hommage à Romans-sur-Isère. Dans le dictionnaire, ils sont inscrits au même rang que leurs frères et sœurs d’armes. « Peu importe leur statut, leurs croyances, ils se sont tous unis au même endroit, au même moment, pour la même cause, c’est-à-dire libérer le pays et restaurer ces valeurs républicaines et démocratiques », insiste Maurice Bleicher.
L’histoire du maquis du Vercors a été bien étudiée par les historiens, mais pour son auteur, cet ouvrage apporte une autre dimension : « Ce n’est pas un énième récit des combats. C’est une approche complémentaire et inédite, à taille humaine. » Approche néanmoins complétée par une approche historique, car trois articles assez courts et très clairs viennent apporter au lecteur les quelques connaissances indispensables à une bonne compréhension de l’histoire du maquis du Vercors. Fabrice Grenard, directeur historique de la Fondation de la Résistance, historien spécialiste reconnu de l’histoire des maquis en France et auteur de deux ouvrages essentiels sur le sujet propose dans une synthèse d’une quinzaine de pages une « Présentation générale » des maquis ; Pierre-Louis Fillet, directeur du musée départemental de la Résistance de Vassieux-en-Vercors retrace l’histoire du maquis du Vercors, tandis que Maurice Bleicher montre tout l’intérêt d’une approche prosopographique de la colossale base de données que constitue son ouvrage.
Présentation générale de maquis en France
Les sous-titres qui structurent l’article de Fabrice Grenard mettent en évidence les grandes articulations de l’histoire des maquis : « Une création qui n’allait pas de soi » ; « Vers l’encadrement et la militarisation des camps », « Prendre le maquis c’est s’engager dans l’armée de la Résistance » ; « L’essor des maquis dans les principaux massifs entre le printemps et l’automne 1943 » ; « Les maquis, incarnation d’une autorité concurrente de Vichy » ; « La crise de l’hiver » ; « La mobilisation de juin 1944 » ; « La place des maquis dans la stratégie alliée » ; « Les maquis dans les combats pour la Libération ». Je renvoie le lecteur aux deux comptes-rendus publiés par la Cliothèque des deux ouvrages de Fabrice Grenard consacrés au maquis et aux maquisards : Les Maquisards. Combattre dans la France occupée, Vendémiaire, 2019, et Ils ont pris le maquis ,Tallandier/Ministère des Armées, 2022.
Brève histoire du maquis du Vercors
Pierre-Louis Fillet expose l’essentiel de l’histoire du maquis dans un article intitulé « Le Vercors résistant ».
Le camp de la ferme d’Ambel
En 1942, un groupe de socialistes grenoblois contacte des socialistes du Vercors et du Royans (petite région naturelle située entre le pied du Vercors et la rive gauche de l’Isère). Ensemble, ils s’affilient au mouvement Franc-Tireur, créent Franc-Tireur-Vercors, et organisent dans le Vercors plusieurs camps de refuge pour les réfractaires, le premier à la ferme isolée d’Ambel, près du col de la Bataille, entre décembre 1942 et janvier 1943. D’autres camps essaiment dans tout le Vercors au printemps 1943.
Le plan « Montagnards »
Parallèlement à la création de ces camps, un projet stratégique voit le jour. Pierre Dalloz, alpiniste et architecte, rédige en décembre 1942 une « note sur les possibilités militaires du Vercors » : il imagine une utilisation stratégique du Vercors présenté comme une citadelle naturelle protégée par des remparts de falaises. Le projet vise, dans un premier temps, à aménager des terrains d’atterrissage pour donner au Vercors, dans un deuxième temps, le rôle de base offensive, le Vercors pourrait recevoir des troupes alliées aéroportées. Yves Farge transmet le projet à Jean Moulin qui le valide ; le général Delestraint lui donne le nom de code de Montagnards, et l’état-major de De Gaulle l’approuve.
La Résistance s’organise
Ces deux initiatives indépendantes fusionnent en mars 1943, par l’intermédiaire d’Yves Farge. Les financements de la France libre aident à l’implantation des camps de réfractaires. Les arrestations de Jean Moulin, du général Delestraint et de responsables locaux anéantissent ces efforts. A l’automne 1943, un comité de combat s’installe avec un responsable civil et un responsable militaire, avec pour objectifs de transformer les réfractaires en maquisards aptes au combat (des « équipes volantes » de l’Ecole des cadres d’Uriage viennent dispenser une formation militaire, politique et morale), de créer des compagnies civiles de réserve et de préparer l’application du plan « Montagnards ». Quinze camps sont créés sur le Vercors jusqu’au printemps 1944 S’y ajoutent des compagnies civiles composées de résistants sédentaires, chargées du renseignement et du ravitaillement des camps, et des groupes francs chargés des sabotages, de propagande, de récupération de parachutages, du ravitaillement et de la sécurité. De nombreux habitants des villages et fermes du plateau apportent leur soutien, en particulier des notables, maires, curés, instituteurs, ainsi que la brigade de gendarmerie de La Chapelle-en-Vercors.
Les Allemands et la Milice réagissent
Sept terrains de parachutage sont homologués et le premier parachutage a lieu le 13 novembre 1943 à Arbounouse ; des missions alliées arrivent sur le plateau. Mais le 22 et le 29 janvier les premières attaques allemandes anéantissent le maquis de Malleval. Miliciens et GMR (Gardes mobiles de réserve) investissent Vassieux du 16 au 23 avril et commencent à y faire régner la terreur.
Mobilisation générale et restauration de la République française dans le Vercors
La mobilisation générale est ordonnée dans la nuit du 8 au 9 juin 1944. Le 11 juillet, tous les habitants du Vercors, âgés de 20 à 24 ans sont mobilisés. Mi juillet, avec plus de 4 000 résistants, le Vercors est la plus importante concentration de maquisards de France. Le massif est « vérrouillé », ses voies d’accès contrôlées. Des centaines d’hommes affluent, des unités combattantes et des services sont mis en place. Un terrain d’atterrissage est aménagé à Vassieux. Le Vercors est déclaré zone libérée : Yves Farge, commissaire de la République proclame la restauration de la République française dans le Vercors. Une administration civile et un commandement militaire sont créés. La République restaurée se dote des principaux services d’un Etat : renseignement, tribunaux, journaux.
Offensive puissante de la Wehrmacht et terrible répression
L’appui des Alliés se manifeste par la visite de trois missions parachutées. Les Allemands sont conscients du danger que peut représenter une base alliée armée sur le plateau du Vercors. Ils surveillent et bombardent la piste d’atterrissage en construction à Vassieux. Ils préparent une puissante offensive, sous le nom de code de Bettina. Déclenchée le 21 juillet avec 10 000 hommes et le soutien de la Luftwaffe, c’est la plus importante opération de la Wehrmacht contre un maquis en Europe de l’Ouest. Le rapport de force est nettement défavorable aux maquisards, qui comptent sur un soutien allié.
22 planeurs allemands tractés depuis Lyon par des bombardiers, avec 200 parachutistes à leur bord surgissent à Vassieux. Ils reçoivent le renfort d’une nouvelle vague de planeurs et de deux planeurs lourds transportant des armes lourdes, le 23 juillet. La répression est terrible, les exactions se multiplient à Vassieux, à La Chapelle-en-Vercors, à la grotte de La Luire. Quand les troupes allemandes se replient, elles laissent le plateau dans un état de désolation totale, on compte au moins 600 maquisards et 200 civils tués et massacrés, plus de 500 bâtiments détruits, les récoltes dévastées, le cheptel meurtri.
Le maquis de Vercors n’a pas été trahi par les Alliés
Les accusations seront dures contre les Alliés qui auraient abandonné le Vercors et ses habitants. L’auteur est formel : il n’y a pas eu de trahison. Il faut comprendre le contexte : les Alliés sont confrontés à de multiples demandes d’aide en France ; ils concentrent leurs moyens sur la Normandie, et les demandes du Vercors ne sont pas prioritaires.
Les maquisards rescapés se réorganisent et, en liaison avec les FFI de l’Isère et de la Drôme participent aux combats de la Libération, puis près de 700 d’entre eux choisissent de signer un engagement pour « la durée de la guerre » au sein de l’armée française, et s’en vont combattre dans les Vosges et dans les Alpes.
Après la guerre, deux phénomènes marquent le Vercors : la reconstruction des villages dévastés et l’émergence d’une mémoire qui prend corps avec la création d’associations, la construction de nécropoles, de stèles, de musées, et l’organisation de commémorations.
Qui étaient les résistants du Vercors ?
Gilles Vergnon, maître de conférences émérite à Sciences Po Lyon, historien du Vercors, souligne l’intérêt de l’approche prosopographique qu’il définit comme une « entreprise de biographie collective, interrogeant un corpus d’individus à partir de critères commun, pour en dégager des caractéristiques communes et, parfois, un portrait robot collectif saisissant ». Maurice Bleicher étudie les profils de 5500 résistants et en dégage les caractéristiques majeures.
La majorité est composée d’hommes et de femmes nés dans les années 1920 (56%). 81 % des résistants du Vercors ont en 1944, entre 15 et 34 ans. Près des deux tiers d’entre eux sont célibataires ; néanmoins 36% des résistants sont mariés, avec ou sans enfants. Ils sont natifs de 89 départements, soit la quasi-totalité des départements français, de 16 colonies (quel que soit leur statut), et de 33 pays étrangers. 88% sont nés en France métropolitaine, 2% dans les colonies et 10% à l’étranger (Arméniens, Juifs d’Europe centrale, Polonais, Italiens et Espagnols). Mais la majorité des maquisards est native d’Isère et de la Drôme. On note le nombre important de Parisiens, de natifs du Rhône et de l’Ardèche, ainsi que de Mosellans (beaucoup d’expulsés de Moselle s’étaient réfugiés dans la Drôme).
Les résistants du Vercors sont majoritairement des ouvriers (22%), puis des agriculteurs et bûcherons (18%), des employés (16%) et des commerçants (11%). L’inexpérience militaire des maquisards, souvent affirmée, est à nuancer par l’analyse de ce corpus. Au-delà des 134 militaires répertoriés, il s’avère que ce sont au moins 693 résistants du Vercors qui ont effectué leur service militaire, on tété engagés pendant quelques années dans l’armée, ou ont effectué leur préparation militaire ; 47 ont servi dans une armée étrangère. Plusieurs ont une expérience de la guerre. Ce sont donc au moins 1100 d’entre eux qui ont déjà porté l’uniforme, soit 20% des maquisards.
« Pour la première fois, un ouvrage réunit, autant que faire se peut, la totalité des maquisards du Vercors. Il nous livre une trace de leur combat, de leur parcours, parfois de leur sacrifice ultime, il permet au lecteur de s’interroger sur la notion d’engagement et de mesurer ce que nous devons à ces résistants. » Maurice Bleicher.
[i] Dans un entretien avec Stéphanie Trouillard, France 24, le 25 octobre 2025.


