D’un côté, des métropoles attractives, avec de grands projets d’investissements, des marchés immobiliers en feu…De l’autre, des métropoles menacées, que l’on brandit comme des totems pour rappeler la toujours plus urgente nécessité de respecter l’accord de Paris et de changer de cap. Pourquoi les métropoles littorales qui concentrent populations, richesse, investissements, matière grise, technologies de pointe, se retrouvent elles dans une telle impréparation et, pour certaines d’entre elles, au pied du mur face aux inondations, à la submersion marine ou à la montée des eaux ?

Valérie LAVAUD-LETILLEUL, agrégée de Géographie, est professeure de l’université de Montpellier-Paul-Valéry. Dans cet ouvrage, elle donne des pistes en proposant de dépasser la notion de résilience afin de repenser les conditions d’une habitabilité future des villes littorales françaises, déjà menacées et de plus en plus par les conséquences du dérèglement climatique.

 

 

Quand le désir de métropole rencontre le « désir de rivage » (Alain CORBIN)

La rencontre de la métropole et de la mer signe l’un des duos ville-milieu emblématiques de l’histoire urbaine. Les métropoles littorales se situent au croisement de deux processus parallèles, qui s’étayent mutuellement : l’urbanisation des littoraux et la littoralisation des métropoles. D’un côté, les littoraux ont été, et sont encore, des lieux privilégiés de l’implantation de grandes concentrations urbaines. On pense aux métropoles de l’Antiquité grecque, puis romaine. Et aussi aux « villes-mondes », analysées par Fernand BRAUDEL, qui ont servi de caps de base pour l’expansion mondialisée du capitalisme moderne. De l’autre, depuis les années 1950-1960, la littoralisation urbaine se développe, reposant sur l’industrialisation littorale et l’attrait du bord de mer pour le tourisme balnéaire, puis plus récemment pour l’ancrage résidentiel. La métropole littorale est aujourd’hui associée à un mode de vie recherché, à l’image de la figure de l’habitant-touriste profitant à la fois des centralités urbaines et de la qualité de vie côtière.

Ces grandes villes littorales sont les premières victimes du dérèglement climatique en ce qu’il modifie profondément, à plus ou moins brève échéance, les conditions de leur habitabilité pour leurs populations. Elles constituent en cela des laboratoires de la métropolisation. A la fois aménité et menace, la mer représente la pierre de touche de cette métropolisation. C’est par la mer que la métropolisation s’est développée à un rythme accéléré sur les fronts d’eau (waterfront), réaménagés dès les années 1950-1960 aux Etats-Unis et depuis les années 1980 en Europe.

 

L’effet boomerang de la métropolisation littorale

Mais c’est aussi par la mer que le danger arrive, démultiplié par les effets du dérèglement climatique, avec son lot d’inondations, de submersions marines, et la montée de la mer comme horizon. Selon le GIEC, 11% de la population mondiale – soit près de 900 millions d’habitants – vivent sur des côtes basses exposées aux risques côtiers, de nature climatique ou non. Les grandes villes littorales représentent donc à la fois des avant-postes, des sentinelles et des avant-gardes. En bordure de rivages, elles sont en première ligne. Elles sont aussi des postes d’observation urbains d’où l’on peut apercevoir ce qui va advenir. Premières touchées, elles devraient être initiatrices des politiques d’anticipation et d’adaptation, à la recherche de solutions, de politiques urbaines innovantes face aux enjeux climatiques, et de nouveaux modèles urbaines. Cela reste à vérifier.

Tout un cycle complet de métropolisation semble en effet s’y dérouler :

Acte 1 : le mythe de la métropolisation heureuse avec la refonte de quartiers périportuaires proche du port historique et du centre-ville. L’eau, la mer et le port fonctionnent comme des accélérateurs de métropolisation. Les friches portuaires représentent une opportunité foncière exceptionnelle pour le développement urbain, en raison de leur surface et de leur localisation à proximité des centre-ville, permettant de créer une nouvelle centralité urbaine.

Acte 2 : un front de métropolisation aussi un front d’éviction. D’un côté, les activités industrialo-portuaires sont reléguées dans les périphéries du périurbain productif. De l’autre, l’éviction directe ou indirecte des classes populaires va bon train, selon des processus de gentrification des quartiers périportuaires populaires.

Acte 3 : d’aménité la mer devient menace. Tout commence par une mise à distance des menaces par un « déni métropolitain ». Puis vient un temps de latence, où l’on sait, sans trop savoir que faire. C’est le temps de l’inaction. Enfin, le point de bascule se situe lorsque le coût de l’inaction devient plus cher que le coût de l’action, le plus souvent quand la sécurisation des investissements urbains, passés et à venir, est en jeu. Entre prise en compte tardive et solutions non adaptées s’est ainsi formé un modèle de la métropole littorale résiliente qui clôt ce cycle de la métropolisation de bord de mer, tour à tour heureuse puis inquiète, mais pas trop, dont Miami, Lagos ou Venise seraient les symboles.

 

Les 3S impensés des littoraux urbanisés

Remis en cause dans leur capacité à habiter, à réguler et à anticiper, les acteurs des grandes villes littorales affrontent de nouveaux défis qui pourraient renouveler le sens des 3S (Sea, Sex and Sun).

Sea level rise : Les politiques d’adaptation visent à diminuer les impacts du dérèglement climatique. Ce sont ces dernières qui sont attendues dans les grandes villes littorales. Mais elles cumulent 3 impensés. Le déficit d’adaptation s’explique par une absence d’anticipation et, surtout, une urbanisation effrénée du front de mer qui, à terme, renforce les vulnérabilités urbaines et construit de nouvelles urgences. La « mal-adaptation » est le « résultat d’une politique ou d’une mesure d’adaptation intentionnelle qui augmente directement la vulnérabilité des acteurs ciblés et/ou d’autres acteurs, et/ou qui érode les conditions nécessaires à un développement durable ». Ce sont les effets pervers des politiques d’adaptation qui de correctrices deviennent dérégulatrices. Le « transfert d’adaptation, quant à lui, reporte les conséquences des politiques urbaines d’adaptatation sur d’autres territoires et/ou d’autres groupes sociaux, ce qui accentue les tensions et conflits sociospatiaux. Elles peuvent prendre la forme d’une gentrification climatique rétro-littorale quand des populations plus aisées, en quête de sites urbains protégés des incursions d’eau, évincent progressivement les classes populaires vivant dans des quartiers moins exposés, comme le quartier de Little Haïti à Miami.

Selection : Elaborer des plans d’adaptation aux risques sans tenir compte de la composante sociale du tissu urbain et des inégalités sociospatiales crée une fragilisation sociale plus grande pour les populations les plus précaires. Le nouveau modèle de la métropole littorale résiliente prend alors des accents bibliques de l’arche de Noé, sélectionnant celles et ceux qui seront sauvés et laissant de côté celles et ceux qui se retrouvent livrés à leur sort. Il existe en effet toute une série de binômes de gens à attirer et à rejeter dans les villes littorales : riches/pauvres ; anciens/nouveaux ; habitants/touristes ; classes récréatives/migrantes et migrants politiques, économiques et climatiques…

Saturation : Le modèle croissantiste de la métropolisation occulte la question des seuils d’occupation, de fréquentation, d’artificialisation à ne pas dépasser pour maintenir l’habitabilité des territoires, notamment pour les plus modestes, la faune ou la flore littorales. Leurs habitats, leurs lieux deviennent du foncier marchandisable et urbanisable.

Ces 3S impensés montrent que plus que la mer ou le changement climatique, c’est la métropolisation elle-même, en tant que processus et modèle urbain, qui fragilise les espaces urbains littoraux, ainsi que le vivant.

 

Pour en finir avec la métropole littorale résiliente

Popularisé par le psychiatre Boris Cyrulnik, la résilience, dans le champ des sciences du territoire et de l’action publique, désigne la capacité des acteurs d’un territoire à « anticiper, réagir, s’adapter à des perturbations, qu’elles soient lentes ou brutales ». Elle est donc vue comme un remède à la vulnérabilité. Dans le cas des littoraux, un abandon de la notion de résilience permettrait de penser et d’agir à la hauteur des enjeux. En effet, l’approche par la résilience a tendance à cibler les « aléas » et à faire peser le poids de la responsabilité du bien-être des communautés sur les acteurs ordinaires, sans chercher à s’attaquer à la transformation des structures socio-économiques et politiques qui en sont la cause. Le faux concept de résilience territoriale, et avec lui, le paradigme de la métropole littorale résiliente, ne permet ni d’agir sur la construction des menaces, ni de prendre en charge collectivement et démocratiquement les effets de ces menaces qui frappent de façon différenciée les habitants, ni de résoudre le déséquilibre des rapports entre humains et non-humains.

Pour faire face à l’effet boomerang de la métropolisation en bord de mer, résister consiste à prendre conscience de l’existence d’alternatives urbaines, à réouvrir les débats sur les futurs urbains et à arbitrer démocratiquement entre différents modèles possibles. L’alternative urbaine sur les littoraux consiste ici à surmétropoliser ou démétropoliser.

La surmétropolisation littorale constitue un modèle urbain d’inhabilité croissante. Il est fondé sur une irresponsabilité face au dérèglement climatique, sur des inégalités sociospatiales et sur la désertification, par éviction d’une grande partie des habitantes et habitants, humains et non-humains. Il consiste à continuer à urbaniser, à investir dans des espaces dits stratégiques au bénéfice de population solvables, en misant des moyens de protection transitoires à l’aide d’une ingénierie sophistiquée et de technologies hautement capitalistiques..

Démétropoliser revient à imaginer un nouveau cycle inédit de démarchandisation de l’espace, d’égalitarisme aménagiste et d’aménagement respectueux des ancrages, des pratiques habitantes, des collectifs de vie et de la citoyenneté. Ce référentiel de l’habitabilité littorale vise à prioriser les déjà-là – humains et non-humains – et leurs lieux de vie. Cette démétropolisation apparaît enfin comme un vecteurs de démocratisation car elle associe aux décisions les habitantes et les habitants de toutes classes sociales, les associations, les entreprises, les corps intermédiaires…, à l’échelle du quartier comme de la ville.

Changer de modèle urbain dans les grandes villes littorales nécessite d’opérer un reset culturel, économique, juridique et politique dans le champ de l’aménagement, notamment dans quatre lieux emblématiques et à forts enjeux : le port, les zones industrielles, les plages et la mer elle-même.

 

« On danse, on chante sur les quais de la Garonne à Bordeaux, de la Seine à Rouen, […] sur les rooftop avec vue panoramique des Terrasses du port d’Euroméditerranée à Marseille…comme on dansait et chantait en 1912 sur les ponts du Titanic dans l’Atlantique nord ». Malgré sa réputation de navire insubmersible, il a pourtant fait naufrage dans la nuit du 14 au 15 avril 1912 après avoir percuté un iceberg, entraînant la mort de près de 1500 personnes. Pour les villes littorales, la fin du film n’est pourtant pas encore écrite. « Leonardo DiCaprio, Kate Winslet et nous-mêmes pouvons encore changer [leur] trajectoire et construire de nouvelles sociétés urbaines plus responsables, plus égalitaires et plus démocratiques, en bord de mer et ailleurs ».