Que peut un gouvernement de gauche dans le cadre d’institutions et d’un système qu’il souhaite préserver en espérant l’améliorer ? Quelles sont ses marges de manoeuvre ? Que dit cette stratégie aujourd’hui ? Le Front populaire demeure un objet d’histoire fascinant à étudier et à interroger. Ludivine Bantigny s’y attelle et fait un choix intéressant, celui d’insérer des archives locales au fur et à mesure de son texte.

Place de la concorde

Avant d’être un programme, le Front populaire est d’abord un sursaut, une prise de conscience historique, un front antifasciste. Cette vaste coalition d’organisations, de syndicats, d’associations et de partis unis par un antifascisme résolu nait après le 6 février 1934. Une conclusion s’impose alors : vaincre le fascisme, c’est d’abord vaincre la crise.

Faire front

Le 14 juillet 1935, Paris ne célèbre pas seulement la fête nationale : elle met en scène deux fractures avec deux cortèges et deux visions du monde. Soucieux de ne pas effrayer leur nouveau partenaire, les communistes demandent que le programme commun ne contienne aucune mention des nationalisations. Au printemps 1936, la crainte de la guerre monte encore d’un cran. La réintroduction du service militaire obligatoire en Allemagne remue l’opinion. Depuis le 6 février, la violence s’est installée dans le paysage politique.

Le bel aujourd’hui

Le 11 mai, les premiers foyers de révolte s’allument au havre dans les usines aéronautiques Breguet. Si la grève se diffuse vite, il y a, derrière l’apparente improvisation, des militants chevronnés qui entretiennent la combativité et la conscience. Les revendications répétées d’usine en usine sont partout les mêmes : hausse des salaires, congés payés, suppression des heures supplémentaires, reconnaissance du droit syndical. Dans sa première déclaration, Léon Blum promet des actes « à une cadence rapide ». Pour beaucoup de patrons, les grèves avec occupation sont une offense et un affront. Deux légitimités s’affrontent : le droit de propriété et le droit à la dignité. Les employeurs allèguent la loi, les grévistes invoquent la justice.

Trois grandes lois

A distance, certains acquis paraissent naturels. On en oublierait l’âpreté des batailles qui ont permis de les faire naître. Ni les conventions collectives, ni les congés payés, ni les quarante heures ne figuraient au programme du Rassemblement populaire. Les congés payés rencontrent des résistances : la peur patronale du désordre, parfois une volonté de revanche, des rigidités dans l’administration. Sur le terrain, la mosaïque de situations est émaillée de nombreuses effractions. Il est difficile aujourd’hui de mesurer la hardiesse du geste accompli en 1936. Accorder le droit à deux semaines de congés payés, c’est rompre le lien millénaire entre le travail et la subsistance.

L’ordre du jour

Le gouvernement est confronté à de nombreuses difficultés. Il lui faut s’appuyer sur un corps policier qui lui est en partie hostile. Derrière la formule solennelle d’ordre républicain, le gouvernement tente de tenir un équilibre : prévenir les provocations, protéger les institutions sans renoncer aux libertés. Défendre la République, c’est aussi chercher à l’élargir. L’oeuvre de Léo Lagrange s’inscrit dans un moment où la République se découvre une responsabilité nouvelle : offrir aux classes populaires l’accès effectif à la culture. Les auberges de jeunesse deviennent des laboratoires d’éducation civique autant que des lieux d’évasion. Par la loi, le pouvoir espère maitriser la conflictualité, mais en régulant la grève, il en limite désormais la portée. A mesure que la guerre d’Espagne s’enlise, la politique française à l’égard des réfugiés devient un enjeu d’ordre public.

Plaie d’argent

Dès son accession au pouvoir, le Front populaire a nourri l’ambition d’un affrontement avec les « puissances d’argent ». La politique d’Auriol incarne la contradiction du socialisme arrivé au pouvoir, oscillant entre combat et compromis, rupture proclamée et orthodoxie assumée. Au lieu de dévaluation, le gouvernement parle d’ « alignement des monnaies ». Le franc est amputé de 30 %. Auriol s’inspire davantage d’un libéralisme économique, soucieux de l’initiative privée et des équilibres financiers que du socialisme.

Le prix à payer

L’immense espoir démocratique est confronté à la persistance des inégalités et à une réalité économique implacable sans qu’elle soit pour autant fatale. Le nombre de chômeurs de l’époque est difficile à quantifier. Il se peut qu’en 1936, il y ait 1,5 million de chômeurs « complets » auxquels s’ajouteraient 3,5 millions de « chômeurs partiels ». La crise frappe villes et campagnes. Il y a chez Blum une volonté de traiter le secours aux sans-travail comme une obligation nationale.

Face au défi des colonies

Par un régime dérogatoire, les colonies échappent aux lois et au droit commun. Le code de l’indigénat crée des délits inexistants dans le droit français. L’homme qui incarne ces contradictions est Marius Moutet. Le ministre des colonies estime qu’’il faut « éduquer les populations » et pour cela se montrer moins sévère. Le gouvernement cherche une voie de conciliation par « l’assimilation restreinte ». En août 1936, un collectif militant se forme pour préparer un Congrès populaire indochinois. Des comités d’action locaux se chargent d’élaborer des cahiers de revendications. Le gouvernement reste prisonnier des logiques d’une République qui s’obstine à maintenir l’édifice impérial au nom des intérêts économiques et de la grandeur nationale.

« Nous ne sommes pas des rénégats »

Après l’élan réformateur, la pause est décrite comme un ralentissement. Le chômage n’a pas baissé. Auriol commence à pratiquer la rigueur budgétaire. L’exportation massive d’argent est une réalité. Chaque administration reçoit l’ordre de procéder à une évaluation sincère de ses charges. L’année 1937 se clôt sur une contradiction insoluble : entre la rigueur budgétaire et l’impératif social hérité de 1936, le Front populaire cherche un équilibre de plus en plus complexe. Blum n’entend pas mettre en place une économie collectivisée.

La haine

Quand Blum démissionne en 1937, ce n’est pas seulement ni même d’abord à cause d’un vote mais sous l’effet d’une hostilité distillée par tout un système. Léon Blum est quotidiennement insulté, caricaturé sous celles traits d’un « métèque ». Il est l’objet d’une haine posée sur trois piliers : le rejet du socialisme, le maintien des hiérarchies dans la nostalgie d’une France des notables et les paniques identitaires entre antisémitisme, complotisme et xénophobie. Le suicide de Roger Salengro concrétise tragiquement le climat de suspicion et de ressentiment qui ronge alors la vie politique.

Parer aux périls

Le monde s’assombrit autour de la France avec la guerre de Mussolini contre l’Ethiopie ou la remilitarisation de la Rhénanie. L‘été 1937 est un moment de flottement chez des socialistes déchirés. Cependant, de ces hésitations naît aussi un mouvement concret, la matérialisation d’un projet socialiste avec la création de la SNCF. En cet automne 1937, tandis que l’Europe se charge de menaces de guerre, le Front populaire garde encore en mémoire le souffle de son idéal : celui d’une paix affranchie des logiques de puissance. Mais en mars 1938, la France s’enfonce dans une tourmente que rien ne semble plus contenir. L’inflation galopante ronge les salaires.

La mort dans l’âme

Lorsqu’en avril 1938 Daladier succède à Blum, le Front populaire se meurt. Il n’y a plus de socialistes au gouvernement, les communistes versent dans l’opposition, l’unité s’est disloquée, les réformes sont en suspens. Daladier veut en finir avec les élans réformateurs. Plusieurs hommes de droite entrent au gouvernement. Les réfugiés d’Espagne apparaissent comme «  indésirables ». L’oeuvre de Daladier apparait comme la négation du programme défendu en 1936. L’expérience du Front populaire se referme dans la tourmente et une ambigüité fondamentale : l’urgence de la défense, les divisions de ses propres acteurs, la tentation autoritaire.

Coda

En musique, une coda est un achèvement en même temps qu’elle peut être une ultime reprise. Il s’agit d’écouter l’évènement à nouveau dans la tonalité donnée par ces hommes et femmes qui entretiennent la flamme d’une transformation radicale. L’horizon n’est pas une vengeance mais plutôt une délivrance. La nationalisation n’est pas une fin en soi. C’est la base d’un édifice où les richesses produites ne seront plus accaparées par quelques-uns. Le gouvernement doit compter sur la mobilisation des masses. Pour les mouvances révolutionnaires, il y a une contradiction entre satisfaire les masses appauvries sans ébranler les cadres du régime.

Blum déchiré

Ludivine Bantigny revient sur la figure de Blum. Sa position est paradoxale. En socialiste et en marxiste, il se revendique de la lutte des classes mais, une fois au pouvoir, s’il respecte la mobilisation ouvrière, elle l’inquiète. Pierre Cot dira trente ans plus tard : « en réalité nous avons pris le pouvoir mais nous n’avons pas pris l’Etat ». Blum croit défendre la paix, sauver la France d’une guerre à laquelle elle n’est pas prête et qu’elle rejette. Il choisit la prudence d’Etat. Cette décision le hantera : l’Espagne est une blessure qui ne guérira pas.

Les limites du Front populaire forment un enchevêtrement de contraintes et de renoncements. Le front populaire n’était pas dans un bloc homogène ; il a vécu de ses hésitations, de nuances et de divergences. Malgré ses contradictions, il n’a cessé d’irriguer la vie politique et sociale. Cet ouvrage offre donc des éclairages intéressants sur un sujet souvent traité.