Le Pacifique est un espace majeur de la géopolitique mondiale. L’Asie-Pacifique comprend l’Asie du Nord-Est (Japon, Corée du Nord et du Sud, Mongolie, Chine, Taïwan) et l’Asie du Sud-Est (Philippines, Indonésie, Singapour, Malaisie, Brunei, Timor-Leste, Thaïlande, Birmanie, Laos, Cambodge, Vietnam), soit 17 États aux caractéristiques très différentes mais reliés au bloc de civilisation sinisée. Il n’y a ni l’Inde ni l’Australie. Cette région de 2,3 milliards d’individus assure 60 % du PIB mondial et 66 % de la croissance mondiale. Elle se dote d’une puissance matérielle déterminante pour renégocier sa relation avec les pays occidentaux.
Depuis 40 ans, l’Asie orientale n’a pas connu de guerre et aucune autre région au monde n’a acquis les ressources pour revendiquer l’énonciation de nouvelles règles du jeu international et de nouvelles pratiques. Une nouvelle centralité asiatique se dessine. Elle n’entend pas être un clone de l’Occident et demeure un lieu d’opposition des modèles de développement et de gouvernance. La montée en puissance récente de la Chine a constitué une mutation majeure. « Ce qui se joue à terme, c’est la réinvention du monde et la projection d’une modernité autour d’un centre de gravité est-asiatique, agrégé à la somme des pays ASEAN+3 ». Ce n’est pas seulement une Asie sinisée car il y a le rayonnement du Japon. Les incertitudes et fragilités des pays occidentaux favorisent l’émergence d’une centralité asiatique. L’Asie-Pacifique se donne les moyens de contourner ce qui a été la toute-puissance occidentale, en particulier si celle-ci impose des contraintes que les États de la région jugent déplacées.
De la périphérie au centre de l’économie-monde
L’économie chinoise ne représentait que 2% du PIB mondial en 1990, mais 19% en 2024 selon le FMI. Celui-ci a annoncé une croissance de 2,9% globalement et de 4,2% en Asie-Pacifique. En 1970, la région assurait 12% de la production mondiale, 15% en 1988, 25% en 2010 pour atteindre 38% en 2018. On prévoit un dépassement du seuil des 50% de la production mondiale en 2050. Aujourd’hui, l’économie de l’Asie-Pacifique est la plus dynamique du monde avec une croissance moyenne de 4,7% sur les cinq dernières années. Selon la Cnuced, 60% du trafic maritime mondial passe par l’Asie-Pacifique. Singapour a été classée troisième centre financier à la fin 2022, derrière New-York et Londres, et première place financière d’Asie. La bourse de Tokyo est la deuxième plus grande bourse d’actions au monde en termes de capitalisation boursière. Les pays d’Asie-Pacifique ont connu dans les 3 dernières décennies la croissance la plus élevée à cause d’une base manufacturière qui se consolide, d’une amélioration des gains de productivité par une remontée de l’échelle technologique et une réorganisation des chaînes de valeur, ainsi que par une attractivité financière, une urbanisation accélérée, connectée et innovante, et des marchés de consommation en hausse. D’ici à 2040, l’Asie-Pacifique pourrait représenter près de 40% de la consommation mondiale.
L’Asie-Pacifique, dotée du premier équipement portuaire du monde, est devenue le principal moteur du trafic maritime mondial. En 2023, la région possède 53,8% de la flotte mondiale. Les gouvernements ont créé des zones économiques spéciales (ZES) dans les provinces littorales à la fois pour se brancher aux circulations mondiales et désenclaver certaines régions de leur territoire grâce à des plateformes qui permettent de relier l’hinterland. Aujourd’hui, l’Asie-Pacifique abrite 75% des zones économiques spécialisées du monde, 13 des 20 corridors de croissance les plus importants, la Chine représentant à elle-seule 47% du total.
Les villes d’Asie de l’Est font désormais partie de « l’archipel mégalopolitain » mondial, contribuant à la direction du monde (21 des 30 plus grandes villes de la planète). Elles sont l’incarnation de la réussite économique, voire géopolitique d’une région, en même temps qu’elles sont des lieux de création et d’innovations. L’Asie orientale concentre un tiers des projets mondiaux de villes intelligentes (smart cities), c’est-à-dire des villes qui recourent à la technologie pour améliorer la qualité et les performances des services urbains (mobilité, énergie, gestion des déchets, santé, sécurité…). La Chine a le plus grand nombre de smart-cities au monde : 500 contre 40 villes américaines, 90 européennes. Singapour est régulièrement citée comme la meilleure ville intelligente au monde ( indice IMD).
Pendant le dernier tiers du XXe siècle, les pays d’Asie orientale produisaient d’abord pour les marchés occidentaux. Aujourd’hui, ils produisent de plus en plus pour leurs marchés dont le niveau d’exigence augmente. Dans le transport aérien, les trafics intra-asiatiques constituent le plus fort potentiel de croissance. L’avenir de l’Asie-Pacifique repose sur l’innovation, notamment autour des produits informatiques, électroniques et télécommunications, secteur dans lequel les pays de la région dominent le classement des pays exportateurs à la fois en termes de financement mais aussi de qualification de la main d’œuvre. L’objectif ultime est d’échapper à la dépendance vis-à-vis de la technologie occidentale et de contrôler une grande partie de la propriété intellectuelle essentielle dans ces nouvelles industries. Aujourd’hui la Chine arrive en tête dans une grande majorité de secteurs technologiques (37 sur 44), de la robotique en passant par l’espace ou les biotechnologies. Les économies d’Asie du Sud-Est sont parmi les économies numériques à la croissance la plus rapide au monde.
Un modèle asiatique de développement
Peut-on parler d’un modèle asiatique quand les pays concernés sont si différents par leur taille, leur contexte historique (des États-nations mûrs et des États récents) ou leur processus de construction stato-nationale (d’un Japon si homogène à des sociétés d’Asie du Sud-Est si hétérogènes) ? Il a quatre éléments constitutifs :
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le contexte historique marqué par l’urgence nationale.
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Le contexte culturel marqué par la sinité.
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Le facteur éducatif et le contexte politique marqué par des gouvernements forts.
« Il s’agit d’un processus holistique engageant des transformations et des réorganisations complètes, impulsées par des États développeurs et régulateurs qui n’hésitent pas à provoquer des changements structurels bien au-delà de la seule sphère économique ».
On modernise mais on ne s’occidentalise pas pour autant comme au Japon. À la fin des années 1960, les pays de l’arc anticommuniste ont été les premiers à se lancer dans la course au développement, soutenus par les puissances occidentales pour sortir de l’état de pauvreté. Une civilisation sinisée nourrit des comportements et des références sociales qui ont à leur tour un impact sur la dynamique de croissance et son accélération, quelle que soit la nature du gouvernement. Elle est caractérisée par la primauté de la société sur l’individu, un mode d’organisation sociale communautaire, une philosophie politique ritualisée (guanxi), c’est-à-dire régie par les mœurs plus que par les lois, et la priorité donnée à l’éducation. L’amélioration de la formation du capital humain, en permanence réajustée selon les besoins définis, permet d’améliorer la capacité des pays asiatiques à profiter des transferts de technologie. Poussé à l’extrême, cet objectif aboutit au culte de la performance à l’ultra-compétivité.
L’État développeur est un État stratège qui sait pouvoir disposer du temps long et d’une marge de manœuvre suffisante pour mettre en place les priorités définies au Japon, puis dans les Tigres asiatiques (Corée du Sud, Hong Kong, Taïwan, Singapour) et les émergents (Thailande, Malaisie, Vietnam…). La priorité est donnée à l’objectif de croissance et de développement industriel et agricole. Un capitalisme d’État a investi dans les secteurs qui paraissent les plus stratégiques, tout en laissant un espace d’initiative suffisant aux petites et moyennes entreprises familiales et à une gouvernance flexible. L’État asiatique fixe le cap, rassemble, mobilise, anticipe les grandes mutations sectorielles, arbitre entre les choix, puis intervient pour piloter et soutenir toute initiative susceptible d’accélérer ces objectifs, quitte à fausser le jeu de la libre concurrence par des incitations précises. C’est un État à la fois régulateur (voire dirigiste) et protectionniste, comme l’illustre au paroxysme le cas chinois.
C’est un modèle d’industrialisation par la promotion des exportations, qui repose à la fois sur un arsenal réglementaire pour protéger les industries naissantes, sur des incitations fiscales pour attirer les partenaires étrangers dans les zones économiques spéciales (ZES). La politique technologique constitue un terrain crucial dont les agences étatiques ont tôt compris la valeur stratégique.
Au début des années 1960, le Japon a joué un rôle pionnier, entraînant ses voisins dans son sillon (développement en « vol d’oies sauvages »). C’était dans les années 1990 un géant économique mais un nain politique, ne revendiquant pas d’ambition politique ou diplomatique. La forte hausse du yen a incité les entreprises japonaises à délocaliser en investissant largement chez leurs voisins, accélérant non seulement leur mutation vers des économies industrielles exportatrices de produits manufacturés mais aussi la hausse des échanges régionaux. Dans les années 1990, la croissance moyenne s’élevait à plus de 6% dans tous ces pays. Le Vietnam a bénéficié le plus récemment de l’effet d’entraînement, en développant un capitalisme mixte paraissant moins menaçant que le capitalisme d’État chinois mais lui ressemblant fortement. Il a connu une ascension fulgurante.
Les crises auxquelles ces États ont été confrontés (1985, 1997, 2008, 2020) ont été autant de catalyseurs vers la régionalisation. La crise de 1997 la plus violente, massive et traumatique, a favorisé l’influence croissante de la Chine pour l’organisation d’un espace régional. Profitant de la crise chez ses voisins, la Chine a vu son poids économique passer de 34% du PIB de l’Asie orientale en 1996 à 48% en 1998. La crise de 2008 a délégitimé un peu plus le modèle et les règles du système capitaliste libéral occidental. L’Asie-Pacifique a réalisé à la faveur de cette crise que sa dépendance à l’égard des marchés occidentaux était encore trop forte (30% de ses exportations).
Le recentrage asiatique
Dans les trente dernières années, on assiste à un approfondissement de l’intégration régionale, qu’il s’agisse des flux de marchandise, des flux financiers ou de personnes. L’Asie-Pacifique qui développe une politique proactive de libre-échange régional, se densifie et s’irrigue plus fermement par elle-même sans pour autant renoncer à la mondialisation. Il s’agit d’une régionalisation pragmatique mais sans régionalisme, une intégration spatiale qui connecte une multitude d’entités et d’espaces économiques afin de produire au mieux une gestion optimale des ressources en réseaux. Les diasporas chinoises (40 million d’individus) y constituent sûrement la communauté d’affaires transnationale la plus visible, « hyperdiversifiée, hypermobile et hyperconnectée ». L’adaptation technologique à de nouveaux modes de financement et de paiement numérique et les perspectives de croissance font de l’Asie un espace dynamique d’opportunités financières. La Chine et le Japon restent les moteurs, mais d’autres acteurs, la Corée du Sud et Singapour, progressent, notamment dans le financement des jeunes pousses. Si les grands projets sont les plus visibles, le marché du crédit privé est aussi en plein boom ; plus de 50% des prêts accordés dans la région proviennent des grandes banques régionales, chinoises, japonaises ou singapourienne, contre 30% avant la crise de 2008.
Pékin incite ses partenaires régionaux à se dissocier du dollar, dont les dysfonctionnements sont dénoncés avec toujours plus de vigueur. Il paraît disproportionné que près de 80% des échanges intra-régionaux soient libellés en dollars en 2022, alors que les États-Unis ne représentent que 9% des exportations et 5% des importations asiatiques. La Chine encourage donc l’utilisation du renminbi dans les échanges avec l’Asie et l’utilisation du yuan comme monnaie de réserve.
Premier créancier mondial depuis 2017, la Chine devient aussi un bailleur régional notamment dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie (BRI) et des grands projets d’infrastructures (Banque Asiatique pour les Investissements dans les Infrastructures, BAII). Elle devient aussi le premier partenaire commercial d’une bonne partie des économies asiatiques. Dans l’ACFTA (ASEAN-China Free Trade Area), mis en œuvre dès 2010, les droits de douane sont supprimés. La Chine absorbe plus de 24% des exportations des pays de l’ASEAN, et pour la première fois en 2023, l’ASEAN est le premier marché d’exportation chinois, devant les États-Unis. Le Partenariat économique régional global (RCEP) signé en 2020 est le plus grand accord commercial au monde : 15 États, 30% de la population mondiale et 30% du PIB mondial. La grande majorité des pays signataires réalisent plus de la moitié de leur commerce extérieur (souvent plus de 60%) avec leurs partenaires du RCEP, chiffre qui se rapproche de ceux de l’Union Européenne. En termes de valeur, le commerce intra-asiatique a dépassé celui avec les marchés de l’UE et des USA. Le RCEP va permettre aux économies de l’Asie-Pacifique de poursuivre la manœuvre de substitution des marchés occidentaux au profit des marchés asiatiques. En consacrant et en consolidant l’intégration de fait qui existait de longue date, le RCEP signe la fin du leadership américain, et plus largement occidental dans la région. Il va être de plus en plus difficile aux pays d’Asie de s’aligner sur les directives américaines, tout en étant de plus en plus intégrés aux dynamiques chinoises du fait du RCEP et de la BRI, qui promeut les investissements dans les infrastructures et la connectivité régionale.
La double promotion du « Rêve chinois » (Zhong guo meng) et de la « Communauté de destin asiatique » nuit aux ambitions américaines. Les États-Unis ne sont plus perçus comme médiateur, voire stabilisateur, des équilibres régionaux. De plus en plus d’étudiants asiatiques envisagent de suivre leurs études à l’international dans la région même. Les universités asiatiques remontent dans les classements internationaux.
La géostratégie asiatique défie l’ordre d’après guerre de 1945
La détermination du régime chinois à étendre sa puissance, à revendiquer des territoires de l’Inde à la Russie et à mettre fin à la domination américaine, vise à établir un équilibre des forces qui compliquerait singulièrement les alliances américaine en Asie et rendrait le résultat d’un conflit aléatoire. Depuis plus d’un demi siècle, les États-Unis établissent l’ordre sécuritaire en Asie orientale. L’alliance avec le Japon est la clef de voute du système avec des bases militaires américaines aux Philippines, en Corée du Sud et en Thaïlande. Mais la Chine a développé ses forces conventionnelles plus rapidement qu’aucun autre pays, se positionnant dès 2010 au deuxième rang mondial derrière les États-Unis. Un programme de porte-avions et de sous-marins est lancé et progresse rapidement. La Chine s’applique à apparaître comme un agent de changement stabilisateur, essayant de susciter une confiance stratégique pour renverser l’ordre ancien sans recourir à l’affrontement direct.
L’administration Trump réactive le concept d’Indo-Pacifique, de même que l’Europe depuis 2021, comme nouveau principe d’organisation de l’architecture politico-sécuritaire face à trois menaces régionales : Taïwan, la Corée du Nord et les tensions en mer de Chine du Sud. Pékin revendique une sanctuarisation nationale de ce couloir de circulation internationale, riche en matières premières et ressources halieutiques. On est dans un entre-deux : l’ordre établi dans l’après-guerre et pendant la guerre froide appartient au passé sans qu’un nouvel ordre apparaisse clairement. Les initiatives régionales se multiplient : achats et ventes d’équipements, coopérations industrielles de défense, consultations de sécurité de haut niveau, formations et exercices bilatéraux et signatures d’accords avec le Japon, la Corée du Sud exportateurs d’armes. L’asiatisation de la défense prend corps.
Trajectoires politiques autres
En Birmanie, au Cambodge, en Thaïlande ou en Chine, une régression illibérale revendique son altérité culturelle voire systémique : moins de libertés, des contrôles à tous les niveaux, des résultats électoraux niés au nom de la stabilité. Les déclinaisons et trajectoires de la démocratie en Asie-Pacifique revendiquent des lectures différentes, des modes positifs distinctifs, de fortes divergences demeurant dans la définition du concept de démocratie. On observe la mise en place de dynasties politiques et la promotion d’un « modèle de gouvernance asiatique ». Les États se concentrent sur la réalisation de la croissance économique, la stabilité politique, l’ordre public, des services efficaces. Ni les modes d’appréhension ni les modes de fonctionnement de l’économie ne sont d’inspiration occidentale. Les bureaucraties ont une fonction centrale, mieux considérée que les organes représentatifs, comme les parlements ou les groupes de la société civile, et il n’y a pas de séparation formelle entre le politique et l’économique.
Le modèle asiatique a résisté à la crise de 1997. La transition politique a été d’abord pilotée par les élites et les oligarchies conservatrices qui ont vu leurs intérêts menacés comme en Thaïlande, par exemple. Le pouvoir politique est en dehors des institutions, en dehors des urnes ; il est dans les négociations permanentes, dans les consensus entre groupes d’influence. Les partis politiques sont limités dans leur rôle à des plateformes électorales. Ce sont les titulaires du pouvoir, élus démocratiquement, qui restreignent progressivement les libertés et la liberté d’expression, voire affaiblissent les contrôles constitutionnels sur le pouvoir exécutif et l’État de droit.
La Chine a gagné une confiance en elle qui lui permet de poser son système, d’affirmer haut et fort sa propre voie. Mais, sur le fond, le modèle politique de stabilité chinois, pas plus que la démocratie des pays occidentaux ne font rêver les sociétés environnantes. Une redéfinition de la modernité, longtemps monopolisée par l’Occident, s’esquisse. Un désir de distanciation et un besoin de reconnaissance et de parité s’expriment. L’Asie orientale est la seule région émergente à disposer de l’épaisseur historique pour avoir été à l’avant-garde du développement mondial pendant près de deux mille ans, jusqu’au XVIIIe siècle. Elle constituait une unité organique et faisait système bien avant l’arrivée des Occidentaux. Les pays qui la composent ont nourri l’ébauche d’un imaginaire collectif.
L’intrusion coloniale occidentale a profondément bouleversé les relations intra-asiatiques, le regard que les Asiatiques portaient sur eux-mêmes et sur le monde (traités inégaux en Chine, Corée, Japon ou Siam). La création de l’ASEAN (1967) peut être considérée comme un produit dérivé de l’esprit de Bandung (1955). Plus qu’une organisation c’est un état d’esprit, un système souple, consensuel, délibératif et non contraignant. Ce régionalisme informel, consensuel, souple se pose très différemment de l’expérience européenne. C’est un forum de concertation et de régulation endogène qui fonctionne selon des méthodes locales sur la base du plus petit dénominateur commun. L’ASEAN+3 avec la Chine, le Japon et la Corée du Sud, ou le RCEP, sont dans un schéma de concertation qui permet de négocier, de laisser la porte ouverte à différents choix, sans jamais atteindre un degré d’institutionnalisation jugé contraignant. Les valeurs asiatiques ont été promues par Singapour : la primauté du groupe sur l’individu, le sens et la cohésion de la communauté, la frugalité, l’éducation, l’acceptation de la hiérarchie et le respect de l’autorité, qui ont permis la gestion et le développement de la diversité. Les droits de l’homme avancés par les pays occidentaux n’ont rien à voir avec l’humanisme mais avec la volonté des occidentaux de dominer les autres pays. La démocratie est présentée par la Chine comme une utopie dangereuse qui ne porte plus les promesses d’un avenir meilleur. Pékin cherche à tirer parti du fonds confucéen répandu à travers la région pour en faire un terreau commun. La convergence entre valeurs asiatiques et modèle chinois permettra que le « Rêve chinois » devienne familier et apprécié du reste de l’Asie. Il permettra de résister à l’Occident, à ses humiliations, à ses prétendues valeurs universelles et à sa bonne parole qui n’est qu’une façade pour défendre ses intérêts et une forme de domination.
Les Européens se voient assigner une fonction d’appoint, mais ils ne sont pas exclus pour autant. Ils sont collectivement des partenaires économiques toujours importants. Pour mieux convaincre de sa centralité, l’ASEAN a besoin de bicéphaliser ses relations avec l’Occident, de s’appuyer sur les États-Unis mais aussi sur l’Europe, chacun séparément. Mais globalisation et modernisation ne riment plus avec occidentalisation. En s’organisant, l’Asie-Pacifique se distancie d’un ordre international et d’institutions multilatérales qu’elle estime à présent anachroniques. La modernité ne passe plus forcément par le prisme de la modernité occidentale. Les pays occidentaux sont face à un défi : celui de re-définir la place de l’Asie-Pacifique et de penser le monde depuis l’Asie et chacune de ses sous-régions. Une Asie-Pacifique desoccidentalisée peut avoir une capacité d’entraînement dont l’Europe pourra bénéficier.
Ce livre écrit par deux fins connaisseurs de l’Asie, s’appuyant sur une grande expérience du terrain, stimule utilement la réflexion sur les recompositions du monde dans le premier quart du XXIe siècle. Il permet de mieux comprendre ce qui se joue dans la montée en gamme de l’Asie orientale face à un Occident, naguère dominant, mais dont les « valeurs universelles » sont de plus en plus contestées par les Asiatiques, qui cherchent à redéfinir la modernité et l’ordre mondial.


