Henriette Levillain nous propose une biographie de l’auteur connu comme un pionnier de l’écologie et un contestataire réutilisé à l’outrance ces dernières années, Henry David Thoreau, né en 1817 et mort en 1962, sur un demi siècle marquant un tournant aux États-Unis.

Cette autrice – universitaire spécialisée en littérature comparée et en histoire littéraire – n’en ai pas à son coup d’essai puisqu’elle a déjà longtemps travaillé sur l’œuvre et la vie de Marguerite Yourcenar et Saint-John Perse. Elle nous propose donc un ouvrage dans un domaine très maîtrisé qui a l’intelligence de faire la distinction fine entre l’homme, l’intellectuel, le naturaliste et le mythe qui en jaillit après sa mort.
Travail très sourcé, cité en langue originale lorsque cela est nécessaire, la lecture n’en perd aucunement de sa fluidité, sous la plume poétique de son autrice.

Thoreau : l’américain du premier XIXe siècle

Henry David Thoreau grandit dans un cadre familial modeste, marqué par une histoire de migrations – de la France à Jersey, puis à Boston – de précarité et de travail manuel, typique de l’Amérique du XIXᵉ siècle. Sa famille, installée à Concord, a longtemps alterné entre agriculture, petit commerce et artisanat, connaissant régulièrement la misère. Son père, John Thoreau, doit travailler très jeune pour subvenir aux besoins du foyer, tandis que sa mère, Cynthia, transmet à Henry le goût d’une vie simple tout en cherchant à lui transmettre le goût de l’intégration dans la communauté locale. Cette stabilité relative, acquise difficilement, influence profondément Thoreau, qui restera toute sa vie attaché à Concord, au point de refuser toute réussite impliquant un exil vers les grandes villes.
La figure de son oncle Dunbar joue également un rôle déterminant dans sa formation personnelle. Voyageur infatigable, marginal et indépendant, il incarne pour Thoreau un modèle de liberté individuelle et de sobriété volontaire, fondée sur le refus de l’alcool, la frugalité et le contact direct avec la nature. Par ailleurs, l’entreprise familiale de fabrication de crayons ainsi que le métier d’arpenteur permettent à Thoreau de subvenir à ses besoins tout en nourrissant son rapport intime à l’écriture et à l’observation. Bien qu’il vive souvent chez ses parents à l’âge adulte, Thoreau refuse la dépendance matérielle et cherche sans cesse à conquérir son autonomie, tension révélatrice de sa vie personnelle et de son idéal moral dans l’Amérique du XIXᵉ siècle.

Thoreau : un intellectuel dans la tourmente des relations interpersonnelles

Henry David Thoreau apparaît comme un intellectuel profondément indépendant, mais cette indépendance se traduit souvent par une difficulté à s’inscrire durablement dans des relations humaines structurantes. Son passage à Harvard illustre déjà ce malaise : bien que brillant, il supporte mal la discipline rigide et l’esprit collectif imposés par l’institution, ce qui conduit à un isolement croissant et à une dégradation de son classement. Cette incapacité à « faire groupe » se retrouve dans sa relation avec Emerson, figure tutélaire du transcendantalisme. Si Emerson est d’abord un protecteur et un mentor, Thoreau ne parvient jamais à s’attacher pleinement à lui : il supporte mal son autorité intellectuelle, refuse ses conseils éditoriaux et vit comme une entrave le contrôle qu’Emerson exerce sur ses publications.
Ce rejet des médiations humaines s’étend au monde de l’édition. À New York, malgré les encouragements et l’accompagnement de Greeley, Thoreau refuse d’écouter les remarques qui pourraient rendre ses textes plus accessibles, convaincu que son rapport aux mots ne doit subir aucun compromis. Par ailleurs, son rapport aux villes révèle une véritable angoisse existentielle : Boston et surtout New York lui inspirent une profonde aversion, nourrissant chez lui une phobie de l’espace urbain et du foisonnement humain, qu’il associe à la perte de soi. Enfin, ces difficultés relationnelles expliquent en partie son incapacité à s’engager pleinement dans la militance abolitionniste. Bien qu’hostile à l’esclavage, Thoreau reste un homme de la plume et de la solitude, incapable de rejoindre durablement une action collective, préférant l’isolement moral à l’engagement politique actif

Thoreau : l’auteur et sa vision poétique et scientifique du monde

Henry David Thoreau développe une vision singulière du monde, à la croisée de la poésie et de la science, qui fait de lui un auteur à part dans la littérature américaine du XIXᵉ siècle. Loin d’un romantisme abstrait hérité de l’Angleterre, il défend une approche concrète et sensible de la nature, fondée sur l’observation attentive, l’expérience directe et l’usage des sens. Artisan autant qu’écrivain, Thoreau considère que l’écriture doit naître d’un contact réel avec le monde : arpenteur, fabricant de crayons, marcheur infatigable, il fait de la pratique un préalable à toute pensée.
Dans Walden, cette vision se traduit par une écriture qui mêle descriptions précises, relevés quasi scientifiques et méditations poétiques. Thoreau observe les animaux, les plantes et les paysages sans les idéaliser ni les réduire à des symboles, refusant à la fois l’anthropomorphisme et la candeur romantique. Son attention aux comportements animaux, encouragée par des savants comme Louis Agassiz, témoigne de sa volonté de réconcilier science et émerveillement, savoir et contemplation. Toutefois, cette rigueur scientifique ne supprime jamais la dimension poétique de son regard : chaque disparition du vivant est vécue comme une tragédie, et l’écriture devient alors un moyen de conserver la mémoire du monde naturel. En ce sens, Thoreau se pense moins comme un révolutionnaire que comme un conservateur de la nature, cherchant à saisir, par le langage, l’équilibre fragile entre l’homme et son environnement

Thoreau : le mythe de l’ermite, la réalité du fabuliste

La figure de Thoreau est souvent réduite à celle d’un ermite radical retiré à Walden, d’un inventeur de la désobéissance civile ou encore d’un précurseur de l’écologie militante. Or, l’analyse attentive de sa vie et de son œuvre invite à nuancer fortement ces représentations. L’expérience de Walden, loin d’un isolement absolu, se déroule à proximité immédiate de Concord : Thoreau reçoit des visiteurs, rentre chez ses parents pour se nourrir et laver son linge, et participe régulièrement à la vie intellectuelle locale. De même, son texte sur la désobéissance civile naît d’un épisode carcéral bref et peu éprouvant, amplifié a posteriori par la réception politique de l’œuvre plus que par un engagement militant constant.
Thoreau n’est pas davantage un écologiste au sens moderne : il observe la disparition du vivant avec lucidité et douleur, sans pour autant théoriser les causes systémiques de la destruction des écosystèmes ni appeler à une action collective organisée. Sa véritable singularité réside ailleurs, dans son rôle de fabuliste et d’observateur du monde naturel. Son rapport à la nature est profondément incarné, presque charnel : il regarde, écoute, marche, attend, et laisse le vivant se révéler à lui sans volonté de domination. Les animaux, les paysages et les cycles naturels deviennent sous sa plume des récits où la précision de l’observation se mêle à une forme de poésie attentive. Enfin, certains traits de sa personnalité — isolement social, rigidité morale, difficulté à l’action collective — laissent entrevoir l’hypothèse d’un trouble du spectre autistique, qui aurait contribué à limiter son activisme tout en affinant l’acuité exceptionnelle de son regard sur le monde.

Une biographie au-delà de la biographie : un écrit littéraire sur l’histoire d’une société à travers un de ses auteurs

L’ouvrage nous permet avant tout de retraverser les grands évènements américains de cette période, de la Guerre d’Indépendance à la Guerre de Sécession, à travers la trajectoire familiale et individuelles de Henry Thoreau. Il est impossible d’en rester impassible : le lecteur passe par l’attachement pour le regard du poète, par la compassion pour cet homme qui voit disparaître les siens de la tuberculose avant d’y succomber lui-même, par la confusion pour celui que l’on croyait être un contestataire écologiste de la première heure (finalement il s’effondre pour les pertes individuelles des non-humains mais ne se soulève jamais pour les écosystèmes), par l’énervement pour celui qui jamais ne peut adapter son propos à la collectivité.

Quoiqu’il en soit Henriette Levillain nous offre une fenêtre sur le monde, transatlantique mais aussi un peu le monde humain en général.