
Sous cette impulsion, la société monte vigoureusement en puissance. Elle prospère en mettant sur le marché une gamme sans cesse renouvelée de nouveaux appareils fabriqués par des sous-traitants. Elle développe un important répertoire d’enregistrements vocaux et instrumentaux, dont le catalogue compte déjà 3000 titres en 1898 et atteint 20 000 références dix ans plus tard. Enregistrés par des artistes dans les studios parisiens de la société, leur fabrication en série est assurée dans une véritable « usine à musique » créée à Chatou, où sont gravés jusqu’à 60 000 cylindres par jour. Les produits siglés du célèbre coq gaulois, l’emblème commercial adopté par l’entreprise, bénéficient d’une forte exposition grand public lors de l’Exposition universelle de 1900 où la firme est d’ailleurs primée. La course à l’innovation s’accomplit dans un contexte de forte concurrence. La transition technologique du cylindre au disque se négocie en 1906. Le matériel phonographique commercialisé est également renouvelé. Un nouveau logo représentant un discobole remplace le coq désormais réservé à la branche cinématographique. Un développement international s’amorce. Les frères Pathé reprennent le pouvoir dans la société en 1912-1913. Mais la Première Guerre mondiale met à mal le modèle économique de la maison Pathé, confrontée à l’irrésistible montée en puissance de la concurrence américaine. En 1919, Charles orchestre la séparation de la double activité de la firme en sociétés distinctes, qui tombent rapidement sous l’influence d’investisseurs extérieurs. La fabrication de phonographes et de disques est peu à peu supplantée par celle de postes radios. La crise économique de 1929 achève de déstabiliser les deux entreprises, dont les fondateurs s’éloignent.
L’étude de Paul Chardon s’appuie sur un panel fourni de sources secondaires : références bibliographiques, répertoire des brevets d’invention, presse professionnelle et grand public, documentation technique et publicitaire. Le résultat, touffu, met l’accent sur les produits, leurs caractéristiques matérielles et leur fabrication, ainsi que sur la politique commerciale qui appuie leur diffusion. On perçoit bien ainsi le contexte de course à l’innovation et d’effervescence concurrentielle dans lequel s’inscrivent la croissance puis le déclin de la firme. D’autres angles potentiellement tout aussi intéressants s’en trouvent quelque peu estompés : le rôle personnel de Charles et Émile Pathé et leurs choix de gestion demeurent peu explicites, la clientèle et les débouchés seulement esquissés. La minceur de cette dimension humaine fragilise le tableau d’ensemble. Le roman familial initial prend ainsi la tournure d’une aventure industrielle avant de se muer en un inventaire des matériels de la marque. « L’aventure des frères Pathé » semble en fait surtout celle des nombreuses machines nées sous la houlette de ces patrons avisés qui ont su investir et dominer un marché technologique prometteur.



